Vie de « familles » à Ville-Émard

Ce texte fait suite à Quand les miracles s’accumulent et à bien d’autres récits que vous retrouverez dans le sommaire Pour une lecture suivie de ce blogue

Des rénovations pour que maman aime sa maison!

Après les péripéties de notre départ de la France et toutes les émotions vécues, il fallait bien nous installer dans notre nouveau chez nous. Nous avions passé notre première semaine québécoise chez notre ami, Michel Doucet, avant d’obtenir les clés de notre nouvelle maison, au 6090 rue Dumas, dans le quartier Ville-Émard de l’arrondissement Le Sud-Ouest. Notre conteneur arriva comme prévu le 1er mars, ce qui nous permit de nous installer dans nos affaires. Passer de la campagne, avec des champs de tournesol et de blé plein la vue et se retrouver tout à coup coincés dans une petite maison carrée typique de Montréal, avec une arrière-cour qu’on peut franchir en cinq pas, cela représente tout un changement. Céline, qui n’avait vu la maison que sur photos, ne put cacher sa grande déception. J’étais bien malheureux d’avoir choisi une maison qui ne lui plaisait pas. Je tentai de la convaincre qu’il faudrait bien s’y faire, mais je n’y parvins pas. Il fallut beaucoup l’améliorer avec les années pour qu’elle finisse par s’y sentir bien…

Le principal avantage était sa proximité avec mon lieu de travail. Les bureaux de L’Arche-Montréal étaient situés sur le boulevard Monk, à 10 minutes de marche de notre maison. Par la suite, la communauté a loué un presbytère pour y emménager bureaux et atelier, et là, il fallait moins de deux minutes pour franchir la distance de notre résidence. Pour Céline, cette proximité contribua à lui faire apprécier notre lieu de vie, car au moindre appel je pouvais surgir en moins de temps qu’il fallait pour raccrocher le téléphone! Elle gardait la voiture à la maison bien qu’au début elle ne voulait jamais la conduire en ville, à cause du stress occasionné par le trafic, l’impatience, etc. Nous avons fini par tracer quelques trajets qui lui évitaient d’emprunter des voies rapides. Elle pouvait progressivement aller seule aux différents rendez-vous de prise en charge pour nos enfants.

Mauvaises surprises

Steve et Stéphan allaient avoir 15 ans. Leur motivation pour l’école était à son plus bas. J’avais rencontré le directeur de leur école secondaire lors de ma venue en septembre. Il m’avait assuré que, dès notre arrivée, mes enfants prendraient place dans leur nouvelle école. Il ne fallait qu’une simple évaluation de leur niveau et le tour serait joué. Cela valait pour Christian également, même si pour lui l’école spécialisée serait naturellement le choix convenable. Mais il devait tout de même y être référé. Lorsque je me suis présenté à l’école avec mes trois gars, au début mars, on me dit qu’il fallait rencontrer le conseiller d’orientation. Celui-ci nous fit part qu’il était débordé à cette époque de l’année et qu’il ne pourrait pas procéder à l’évaluation avant plusieurs semaines! À ce moment précis, on aurait dit que mon pouvoir de persuasion avait disparu. Pas moyen de faire autrement. Nos gars resteraient sans rien à faire, dans un environnement qu’ils ne connaissaient pas, pendant des jours et des jours… De plus, lorsque le temps fut venu pour cette fameuse évaluation de leur niveau celle-ci allait s’écouler en plusieurs séances sur quelques jours ouvrables, à cheval sur deux semaines. Il fallait donc planifier chacune des séances avec ce monsieur peu sensible à la réalité que nous vivions.

Ainsi laissés à eux-mêmes, disons, pour faire court, qu’en moins d’une semaine les jumeaux avaient fait plusieurs nouvelles expériences que la ville peut procurer en concentré à des adolescents. Ce genre d’expériences qui font peur à tous les parents, mais qui n’arrivent généralement pas toutes en même temps! Nous étions complètement démunis et constamment sur leur dos. Ce n’est qu’à la mi-mai qu’ils purent enfin intégrer l’école. Ils avaient pris de très mauvaises habitudes. Cette année scolaire, avec changement de pays, arrivée dans une grande ville, peu d’encadrement (François était hospitalisé tous les mois pendant plusieurs jours et je devais m’intégrer à un nouveau travail et un nouvel environnement), fut une véritable catastrophe pour eux. L’année suivante ne ferait que consacrer leur statut de décrocheurs irrécupérables.

De son côté, Christian intégra un peu plus tôt l’école secondaire Joseph-Charbonneau, spécialisée pour enfants avec un handicap physique, mais avec des classes pour d’autres besoins spéciaux. Lui aussi, avec son bagage historique très lourd, ne fit pas de cadeau à ses éducateurs. Pendant les sept années qu’il allait fréquenter cette école, aucune ne se passerait sans que des plans d’intervention serrés, des accompagnements réguliers, des retraits fréquents et des conditions parfois très strictes ne soient mis en place pour assurer qu’il poursuive son parcours scolaire. Très rapidement, Christian put être vu en évaluation neuro-psychologique. Le diagnostic de déficience intellectuelle atypique de moyenne à légère nous confirma qu’il aurait besoin d’accompagnement toute sa vie, car il ne serait sans doute jamais apte à une certaine autonomie.

Céline vécut ces mois en étant toujours sur le qui-vive. L’arrivée à Montréal n’avait rien de commun avec celle que nous avions vécue à Hauterives, en France. Là-bas, nous avions senti un véritable esprit communautaire surtout de la part de plusieurs « membres à long terme ». À Montréal, la directrice de la communauté, Agathe, faisait bien tout ce qu’elle pouvait pour nous accommoder, nous guider, nous soutenir. Elle fut très importante pour ouvrir des portes. Les responsables des cinq foyers nous avaient tous préparé un repas chacun pour nous aider à nous installer. Ce n’est donc pas tant la communauté elle-même qui était moins accueillante, mais plutôt nous, comme famille, qui n’étions pas en mesure de nous intégrer aussi naturellement qu’à L’Arche de la Vallée. Nos jumeaux n’étaient plus à un âge où on pouvait exiger qu’ils participent aux activités communautaires. Céline était souvent fatiguée, avec les soins à donner à François et tous les suivis qui se mettaient en place autour de lui (ergothérapie, physiothérapie, neurologie, pédiatrie, ORL, et plus tard les chirurgiens!). Trop fatiguée pour assurer l’encadrement de nos enfants lors des activités de la communauté où, comme directeur, j’avais souvent à assumer un rôle. Bref, hormis Christian qui se plaisait beaucoup dans les activités de la communauté et qui m’y accompagnait joyeusement, j’étais relativement seul à m’investir dans ce groupe.

L’Arche-Montréal

Avec les personnes fréquentant notre atelier, peu de temps après notre déménagement au « presbytère »

Vivre à Montréal n’était franchement pas un choix du coeur. Lorsque nous avions laissé entendre aux gens de L’Arche que nous désirions rentrer au Québec, nous avions offert notre disponibilité pour rejoindre l’une des huit communautés, selon le besoin. Isabelle Robert, qui était la « coordinatrice régionale », avait exploré avec moi par téléphone quelques pistes, mais son intuition la faisait constamment revenir vers Montréal. Comme d’autres communautés, celle-ci avait connu sa part de manques au niveau des « assistants », forçant d’autres communautés à en « prêter » pour quelques mois. C’est une pratique fréquente à L’Arche de partager nos ressources, même quand on n’en a pas en surplus. Les manques avaient également conduit la directrice, Agathe, religieuse et donc célibataire, à combler plusieurs fois des besoins dans les foyers. Quelques années de ce régime avait affecté la présence de L’Arche-Montréal au sein des tables de concertation sectorielles et locales. Isabelle voyait pour la communauté un besoin de s’ouvrir, de rayonner, notamment en faisant l’acquisition d’un bâtiment plus adéquat qui permettrait d’en faire un lieu ouvert et chaleureux. Elle voyait en moi les qualités qui permettraient à la communauté de faire ce travail.

Comme pour bien d’autres choix que nous avons faits, celui-ci n’était pas notre préférence. Mais étant donné notre disposition intérieure, nous avons rapidement dit oui à l’offre de venir à Montréal. Personnellement, je m’y suis senti très vite chez moi. J’ai beaucoup aimé les personnes présentant une déficience intellectuelle. Plusieurs d’entre elles m’avaient « choisi » au-delà du fait que je leur étais en quelque sorte imposé. J’y retrouvais le même accueil inconditionnel qui fait qu’on s’attache à L’Arche parfois pour ne plus jamais la quitter! Cette communauté étant officiellement bilingue, cela m’a permis de bien améliorer mes capacités de communiquer dans cette langue. Durant les sept ans et demi que j’ai été responsable de cette communauté, je me suis pris d’une affection sans borne pour un grand nombre de membres et d’employés. Je ferai peut-être un chapitre sur certains d’entre eux pour leur rendre hommage, car ils ont contribué à leur manière à façonner l’homme que je suis devenu grâce à eux, surtout en me permettant de toucher à ma vulnérabilité.

Des maladresses

Même si j’avais déjà une expérience de plus de quatre ans dans un rôle identique à L’Arche au sein d’une communauté française, je n’ai pas réussi à éviter quelques maladresses dont une, en particulier, qui aura été néfaste pour moi et beaucoup d’autres, dans les années qui ont suivi. À mon arrivée, Agathe demeurait en poste comme directrice, ce qui me permit d’avoir du temps pour connaître la communauté. La transmission de la responsabilité aurait lieu le 30 mars, au coeur d’une retraite communautaire. J’avais indiqué à tous que je prendrais le temps de rencontrer chacun des membres, en particulier les « assistants long terme » (ALT) de la communauté pour un échange avec eux sur leur expérience et leur vision de la communauté. C’est ce que j’entrepris de faire, à travers le reste des tâches. Les ALT à L’Arche forment un groupe particulier. Ce sont tous ceux qui sont enracinés dans L’Arche, normalement depuis plus de cinq ans, parfois plus, selon les communautés*. Ils ne sont pas une instance formelle, mais un directeur ne peut agir sans impérativement tenir compte de leur existence et s’en faire des alliés… C’est ce que j’avais appris à L’Arche de la Vallée, sans y parvenir complètement. Ce n’est pas vraiment simple.

Le mandat communautaire qui est normalement confié à son responsable spécifiait que la communauté devait s’ouvrir et rayonner. Quand je suis arrivé, on m’a confié rapidement les clés d’un bâtiment que le conseil d’administration venait tout juste d’acquérir en vue d’y déménager les bureaux, l’atelier et le centre de jour. Il devait aussi servir aux rencontres communautaires et celles où la communauté accueillait des gens de l’extérieur (au moins une fois par mois). Dès la visite d’un architecte que j’avais embauché, je sus que ce bâtiment ne conviendrait jamais à nos besoins tant il était en mauvais état. Les rénovations qu’il aurait nécessité dépassaient largement le coût de son acquisition, ce qui n’était pas envisageable pour la communauté. Avant de nous retrouver à la rue, il nous fallut donc trouver un lieu pour se rabattre et je le trouvai dans un presbytère inoccupé, de la paroisse St-Jean-Damascène. Après un an de location, il nous vint à l’esprit que nous pourrions offrir à l’Archevêché de Montréal de s’en porter acquéreur ainsi que de l’église, dont la taille était relativement petite pour une église catholique. Il nous fallut encore deux ans pour arriver à accomplir cette transaction qui engendra un nombre important de frustrations chez les anciens de la communauté. Ceux-ci, en fait, ne s’étaient pas sentis consultés ni respectés dans leurs résistances face au choix de ce lieu spécifique. Il faut dire que l’église et le presbytère étaient convoités par d’autres groupes et que nous nous serions retrouvés de nouveau à la rue à un moment ou l’autre. De plus, ce secteur de la ville est déjà si dense qu’il est très difficile d’y trouver un espace à construire ou un bâtiment existant qui aurait correspondu à nos besoins. En tant qu’ancien « homme d’affaires », j’avais sans doute la propension à décider rapidement et à entreprendre aussitôt. Ce passage laissa des marques assez lourdes dans la perception qu’avaient les ALT de la communauté de ma personnalité.

Avec la situation de conflit qui perdurait avec l’une des ALT et ce projet que j’avais mené en traversant plusieurs difficultés d’ordre financier, légal, foncier (zonage) et patrimonial, l’aspect consensus faisait encore un peu défaut, surtout chez les plus anciens de la communauté. Bref, à la fin de mon premier mandat de quatre ans, nous vivions une réelle crise de confiance. Le nouveau coordinateur régional, Éric Bellefeuille, devait mener le processus de sélection du responsable de la communauté pour les quatre années suivantes. Il avait notamment rencontré le groupe des ALT lorsqu’était pour vérifier leurs perceptions à mon endroit au cas où je serais appelé de nouveau à être le responsable de cette communauté. Ce qu’il entendit le troubla au point où, le lendemain, il m’appela pour me faire part d’un consensus assez clair de la part des membres de ce groupe qui ne me voyaient nullement être reconduit dans ma fonction. Éric m’offrait de retirer ma candidature discrètement afin de m’éviter de ne pas être choisi au cours du processus de discernement. Bien que d’entendre tout cela me perturba sincèrement et me peina tout autant, ma réponse fut simple: « Je reste au service de L’Arche et centré sur mon appel à suivre Jésus. Si la communauté veut en appeler un autre pour être son responsable, je ne ferai aucun blocage. Je fais confiance au processus de discernement. Quant à toi, fais ton boulot! » Éric fut touché par cette réponse. Il me fit part de son admiration pour ce qu’il nomma comme une preuve d’humilité.

Le processus de discernement se mit donc en marche et, au final, c’est bien à moi qu’il fut demandé de porter la responsabilité pour un second mandat… Avec une incitation à être davantage à l’écoute des membres et un mandat beaucoup plus posé, de l’ordre de la consolidation après tous les changements que nous avions vécus. De plus, je serais évalué annuellement, ce qui est moins la norme après un premier mandat (j’en avais fait deux en comptant celui de la France). Bref, j’étais sous surveillance! Dans un autre billet, je raconterai quelques souvenirs de situations délicates et de moments fantastiques.

* Les ALT ont plus ou moins été remplacés par ce qui a été désigné comme les membres « confirmés », incluant non seulement les assistants, mais également les personnes présentant une déficience intellectuelle engagées à L’Arche depuis environ huit ans.

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3 avis sur « Vie de « familles » à Ville-Émard »

  1. Grâce aux 124 communautés de l’Arche dans le monde, petit à petit, celui ou celle qui s’engage, découvre qu’il ou qu’elle appartient à un mouvement international : la Fédération Internationale des Communautés de l’Arche.

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