Archive | février 2012

Un ange est passé dans notre vie

Marie-Yolaine et sa fille Vanessa

En 1995, nous menions notre vie simplement, avec ses aléas quotidiens. Les garçons avaient pris le chemin de l’école. Céline se concentrait sur les travaux de la maison. Je travaillais, j’enseignais… Nous avions une vie sociale assez remplie, grâce aux relations professionnelles que j’entretenais au sein d’une entreprise vouée à stimuler le sentiment d’appartenance. Même si nous avions à transiger régulièrement avec les tensions occasionnées par les petits écarts de conduite de nos gars, provoquant des réactions qu’il fallait désamorcer, notre vie était relativement rangée. Nous rêvions tous les deux à d’autres enfants, une fille pour commencer.

Nous étions un couple infertile. Puisque je ne souhaitais toujours pas avoir recours à la fécondation assistée médicalement, pour avoir un troisième enfant il nous fallait de nouveau considérer l’adoption. Adopter au Québec, à cette époque, nous prédestinait à une attente moyenne de 11 ans! Nous ne connaissions pas la « banque mixte » et avions décidé d’envisager l’adoption internationale. Mais l’argent faisait problème. J’avais toujours des dettes d’études à rembourser, un emprunt stupide pour une thermopompe que nous avions fait après l’achat de notre maison et un salaire qui ne permettait pas d’en rajouter. Nous étions donc quelque peu dans l’impasse. Nous avions cependant tous les deux confiance qu’en disant oui par avance, en nous rendant disponibles, les choses viendraient à se faire…

Une proposition d’Haïti

Céline avait travaillé avec des religieuses augustines à Chicoutimi et maintenait des contacts avec elles. Au début de l’année, il nous fut donné de rencontrer soeur Antoinette qui était missionnaire à Haïti. Elle avait déjà aidé des couples de la région à adopter des enfants et avait accepté de nous recevoir. À la suite de la rencontre, elle s’était montrée touchée par notre histoire et notre désir. Elle avait déposé notre projet entre les mains de la Vierge Marie. Nous avions quitté avec l’espoir que quelque chose arriverait.

Une collègue de soeur Antoinette nous appela vers la mi-mai (le mois de Marie) pour nous annoncer une grande nouvelle: soeur Antoinette avait « déniché » une petite Vanessa d’à peine un mois. Elle était proposée à l’adoption par sa propre mère, avec insistance. Celle-ci avait déjà six enfants. En 1994, la junte militaire dominait le pays et les soldats étaient déployés dans le pays. De nombreux militaires avaient fait de belles promesses à des femmes dans les patelins où ils patrouillaient. La mère de Vanessa, veuve, s’était laissée séduire par un militaire de passage. Et, de passage, on s’en doute, il fut seulement! Dans une situation de pauvreté extrême, comment assurer la subsistance d’une bouche supplémentaire? Cette pauvre femme était assurément désemparée. Elle devait aller vers la soeur blanche pour offrir son bébé. C’était la seule option pour que celui-ci ait un avenir. Avant même d’accoucher, elle était donc venue offrir son enfant à la religieuse canadienne, car il était connu que cette dernière avait aidé à « sauver » des enfants. Soeur Antoinette nous a confié plus tard qu’elle ne s’était pas montrée très ouverte à la première rencontre. Mais comme la mère était revenue après l’accouchement et que, même après avoir reçu de la nourriture pour son bébé, elle revenait à la charge, soeur Antoinette a fini par concéder et penser que c’était peut-être l’enfant qu’elle attendait pour nous. C’est en septembre qu’elle nous présenta ce p’tit bout de femme avec des photos. Une jolie fille qui ferait certes la joie de sa nouvelle famille dont tous les membres la considérait déjà comme une des leurs.

Soeur Antoinette avait connu quelques expériences d’adoption. Cette fois-là, elle fit appel à un avocat local pour qu’il effectue toutes les démarches directement au pays. Nous n’avions qu’à avancer un peu d’argent (très peu par rapport aux coûts d’une adoption via une agence) pour les frais et pour le soins de l’enfant. Nous avons pu obtenir une photo de Vanessa à cinq mois, assise paisiblement sur sa mère. Ce fut le coup de foudre. Nos jumeaux étaient tout aussi excités que nous. Le temps est si long dans l’attente.

Notre avocat haïtien, Vanessa et soeur Antoinette

Toutes les formalités avaient été complétées, incluant les évaluations de la famille. Vers la fin de l’automne, le jugement fut prononcé en notre faveur par un juge haïtien. Légalement parlant, Vanessa était donc notre fille. Au début de décembre, elle fut admise à l’examen médical par le médecin désigné de l’Ambassade du Canada à Haïti. Il diagnostiqua que l’enfant était porteuse du VIH. À cette époque, le Canada refusait systématiquement toute entrée au pays d’enfants qui constituent un « fardeau excessif » pour la société canadienne (c’est encore le cas pour la majorité des situations). La décision nous fut annoncée le 8 décembre, en la fête de l’Immaculée-Conception. Vanessa ne viendrait jamais au Canada. J’étais complètement détruit par cette nouvelle. Pour moi, dans mon coeur de papa, j’avais adopté Vanessa dès le premier jour où Céline m’en avait parlé. J’aurais été prêt à partir demeurer à Haïti avec ma famille pour qu’elle y soit accueillie, ce qui était tout sauf réaliste. Ma colère fut vive et je la tournai contre la Vierge Marie à qui tout ce projet avait été confié et dont les « signes » précurseurs semblaient de bon augure, selon la foi de soeur Antoinette.

Une guérison étonnante

J’ai cherché longtemps les raisons de cet échec. J’avais besoin de trouver un sens afin de dégager un espace de sérénité. Pour expliquer à mes enfants pourquoi les prières et la foi ne donnent pas toujours des résultats attendus. Pour accompagner mon épouse, démolie elle aussi par ce nouveau coup d’assommoir. Pour demeurer moi-même fidèle à ma foi…

Le père soldat de Vanessa était sidéen, comme tant d’autres Haïtiens. Il fit donc un cadeau doublement empoisonné à sa compagne passagère, lui transmettant à la fois le SIDA et un bébé qui serait porteur du VIH. La vie de cette mère fut encore plus chavirée. Non seulement le SIDA l’a sûrement emportée depuis, mais elle aura surtout laissé orphelins ses six autres enfants. Le SIDA n’était plus pour nous qu’une simple épidémie, il avait un nom, des conséquences réelles sur une famille à laquelle nous étions liés et également sur notre propre vie. Il y a tant d’injustices dans cette histoire qu’il me fallait trouver un sens, quelque chose qui me ferait au moins commencer à guérir. J’aurais donné ma vie à ce moment pour que les choses ne tournent pas de cette façon…

En mai 1995, lorsque Céline m’apprit que j’allais être papa de cette petite fille, je me trouvais dans un chalet avec mes deux gars, pour quelques jours de congé. Les jours précédents avaient été particulièrement difficiles. J’avais estimé qu’il fallait donner à Céline un espace pour elle seule, du temps pour se retrouver sans mâle autour d’elle. Depuis plus d’un an, je souffrais d’une colite ulcéreuse chronique aigüe. Le médecin qui me traitait n’arrivait pas à trouver de traitement médicamenteux pour contrôler la maladie. J’accourais aux toilettes plus de 20 fois par jour. C’était extrêmement douloureux. Les saignements étaient parfois abondants. Le médecin commençait à envisager des traitements extrêmes, comme un médicament qui pouvait provoquer le cancer ou bien l’ablation d’une partie du colon. Il me disait que cette maladie conduisait assez fréquemment à un cancer du colon dans les dix ans après son apparition. J’étais troublé par tout ceci, mais je ne voulais pas m’y arrêter. Peut-être étais-je dans le déni?

Le jour de l’appel de Céline, donc, dans ce chalet sur le bord du lac Brochet, je venais de prendre une décision importante, celle de cesser tout traitement visiblement inutile et m’en remettre à Dieu. Si je devais souffrir, qu’au moins cela puisse servir à quelque chose. J’offris ma souffrance pour ma famille, pour le bonheur de ma femme en particulier. Alors quand Céline m’appela, je lui confiai que j’avais pris la décision d’arrêter le traitement et jeté toutes les gélules résiduelles. Le lendemain, je m’en souviens comme si c’était hier, j’avais des selles formées. C’était la première fois depuis un an, à l’exception des deux mois où j’avais été dopé à la cortisone. Et depuis ce mois de mai 1995, je n’ai subi que deux réminiscences de la maladie, pour de courtes périodes. Même si mon colon demeure fragile, je ne suis plus malade. Un miracle? Pourquoi pas.

Vous jugerez comme vous voudrez, mais pour moi, Vanessa a été un ange guérisseur. Cette conviction est montée en moi comme une évidence de foi. C’est la seule vérité possible qui permet de trouver du sens à cette adoption « avortée », au don de cette famille déjà misérable décimée par la maladie et la pauvreté. Vanessa est décédée un mois à peine après l’examen médical. À Haïti, un enfant malade, dont même les riches ne veulent pas, ne vaut pas la peine d’être pris en charge… On a rapporté à Soeur Antoinette que l’enfant était mort dans des circonstances mystérieuses… Une façon de dire: « ne demandez pas comment ».

Vanessa est notre sixième enfant. Sa photo a toujours été mise avec celles des autres membres de la famille. Les gens sont toujours surpris de constater que ce n’est pas François. Chaque fois que quelqu’un nous interroge sur cette photo, cela nous donne une occasion de raconter cette histoire, en mémoire de cette mère qui fit le don de ce qu’elle avait de plus cher, un don empêché par les autorités canadiennes; en mémoire de Vanessa, qui fut un véritable baume dans notre vie et qui me laissa guéri. Sa mort n’aura pas été vaine, je me fais un devoir de le rappeler. J’espère pouvoir l’honorer par la vie que je mène, bien humblement…

La suite par ici : À nous, Paris!—>

Adoption, post-partum et reconstruction

Derrière le bonheur se cache parfois une souffrance

Note: le texte qui suit est plutôt délicat à publier. Ma femme et moi avons réfléchi longuement avant de le faire. Nous y exposons notre vulnérabilité, mais il nous a semblé que nous ne pouvons pas partager sur les oui dans notre vie sans nous rendre à ce niveau d’authenticité… À vous de « ne pas » juger!

Quand vous avez attendu des années avant d’accueillir un enfant et que deux arrivent soudainement, tous les gens de votre entourage se réjouissent avec vous. C’est une histoire tellement extraordinaire! Mais il arrive parfois qu’une belle histoire est un mélange de sentiments paradoxaux. C’est ici que je fais un lien avec l’accouchement: on estime que 10 à 15% des femmes sont éprouvées par une dépression post-partum.

Les femmes souffrant d’une dépression post-partum […] ont une humeur dépressive et/ou une perte d’intérêt plus longtemps et de façon plus marquée. […] De nombreuses femmes se sentent coupables d’éprouver des sentiments dépressifs alors qu’elles devraient, considèrent-elles, être heureuses. (Source)

Trouve-t-on quelque chose d’équivalent dans des histoires d’adoption? Fort probablement, d’autant que nous savons maintenant qu’un pourcentage d’abandons d’enfants adoptés serait assez important, même lorsqu’il s’agit d’enfants d’origine étrangère. En ce qui nous concerne, il nous paraît assez évident que l’intégration de jumeaux de 32 mois dans notre vie fut plus difficile que nous l’aurions jamais imaginé. Ces deux enfants étaient fantastiques. Ils étaient beaux, rieurs, joueurs, et leur développement semblait parfaitement normal. À première vue, ils n’avaient pas été si abîmés par la séparation ni par leurs différents « placements ». Tout le monde les trouvait simplement magnifiques. Et tous avaient bien raison, car ils l’étaient vraiment et le sont toujours!

Mais un couple sans enfant durant près de sept ans se trouve instantanément perturbé par l’installation permanente de deux garçons dans leur vie. Steve et Stéphan étaient très câlins. Ils aimaient beaucoup se retrouver dans nos bras. C’était génial. Ils nous suivaient partout. Pour les besoins intimes, c’était plus gênant, mais il nous semblait que nous ne pouvions pas les mettre à la porte de la salle de bain… Céline était la plus troublée, car il s’agissait de deux bouts d’hommes qui se retrouvaient ainsi à envahir sa bulle.

Peu à peu, dans les jours qui ont suivi leur arrivée, nous avons pris la mesure des deux personnalités qui partageaient désormais notre vie. Quelques signes nous avaient vaguement inquiétés, à commencer par leur grande complicité. Dès que nous grondions l’un pour une bêtise quelconque, l’autre se portait à sa défense. Même si ce dernier avait été victime, par exemple, d’un coup frappé, notre intervention pour reprendre son frère devenait pour lui une forme d’agression et il se mettait en travers de notre chemin pour nous empêcher de l’approcher. Nous devions souvent reprendre les deux, finalement, car l’attitude agressive du protecteur à notre endroit n’était pas plus acceptable que celle du frère qui l’avait agressé!

En réalité, nous n’étions encore qu’une famille pareille à toutes celles dans lesquelles ils avaient passé du temps. Stéphan m’a appelé spontanément « daddy ». Céline l’a invité immédiatement à ne plus user de ce mot pour désigner « l’homme » de la maison, mais plutôt « papa », car, avait-elle dit, « tu n’auras plus jamais de daddy, mais un papa, et un papa, c’est pour la vie. Celui-là il ne partira jamais! » J’avais été très touché par cette remarque qui me donnait une place unique dans la vie de mes gars et qui me révélait aussi toute la confiance de ma femme en ma capacité de demeurer fidèle.

La mal-adaptation

Les premières nuits avec nos gars, je me réveillais soudainement, en pleine panique à l’idée qu’il aurait pu se passer quelque chose si je dormais trop lourdement. J’ai appris à dormir sur une oreille, comme un animal, toujours en veille, ce qui a affecté mon repos. Avec les jours, nos gars se sont révélés « opposants ». Une consultation chez une pédo-psychiatre de Québec avait confirmé cela: « ils sont construits psychiquement comme ça: des opposants ». Bon, d’accord. Et alors qu’est-ce qu’on fait? avait-on demandé. « Rien, accrochez-vous car vous allez en baver toute votre vie », avait-elle alors prophétisé. Et les années qui ont suivi lui ont bien donné raison.

Certaines personnes sont faites fortes pour relever des défis particuliers. Je pense que j’avais ce qu’il fallait même si des jours je n’en étais pas si certain. Céline, de son côté, avait toujours rêvé d’avoir une fille. Ayant grandi parmi huit frères et plutôt amère face à son enfance, elle ne se voyait pas élever des garçons dans sa vie d’adulte. Son oui à nos deux gars débarqués de cette façon dans notre vie est venu déstabiliser tout ce qui avait été quelque peu mis en équilibre dans sa vie. C’est durant les premières semaines avec les petits qu’une grande souffrance liée à son passé s’est réveillée. Elle s’est trouvée confrontée à ses limites. Elle ne désirait que la perfection en tant que mère, mais, naturellement, elle n’y arrivait pas. Peu à peu, elle a développé le sentiment que les jumeaux lui en voulaient personnellement, que tout ce qu’ils faisaient en matière de bêtises d’enfants était tourné contre elle, comme une provocation perpétuelle. Elle est entrée progressivement dans une forme de dépression qui la faisait osciller entre le bonheur d’avoir ces deux charmants bonshommes et le sentiment d’être totalement inadéquate pour être leur mère. Ses réactions devinrent peu à peu plus excessives. Sa violence s’est surtout retournée contre elle-même, l’amenant à se diminuer constamment, se considérer totalement incapable d’aimer ses enfants, s’en vouloir au point d’envisager à quelques reprises des façons d’en finir…

La culpabilité

Je peux affirmer que nous éprouvions tous les deux de la culpabilité dans notre situation. J’étais un bon papa. Je jouais avec mes gars et leur racontais des histoires tous les jours. Je les emmenais avec moi chaque fois que je le pouvais. Je m’efforçais souvent de passer des moments positifs avec eux pour compenser les crises dont ils pouvaient avoir été témoins parfois. Dans ces occasions, je devais prendre soin d’eux, ce qui laissait ma femme enfermée pour un temps dans sa souffrance et le sentiment d’être de trop. J’étais parfois découragé de voir à quel point nos enfants avaient perturbé notre relation. Je m’emportais moi-même parfois en criant sur eux. J’ai cherché des solutions, mais le mal-être est parfois si ancré dans une vie que tout ce qui est mis en oeuvre ne produit rien de concret, du moins à court terme.

J’aimais aussi beaucoup mon travail. Je travaillais fort comme pourvoyeur pour apporter des revenus à la maison et pour tenter de combler mon épouse, la rendre heureuse, mais elle restait le plus souvent enfouie dans son mal-être.  J’hésitais parfois à la laisser seule avec les gars, car il m’arrivait de craindre que ça puisse mal tourner. Je développai donc une grande culpabilité de ne pas être là toujours. C’était particulièrement pénible. Pourtant, c’est paradoxalement dans cette période de ma vie que je considère avoir été le plus absent de la maison. Je poursuivais des recherches doctorales; j’enseignais comme chargé de cours dans les campus éloignés de l’UQAC; je prenais des contrats de rédaction et de conférences, d’où des déplacements fréquents et éreintants; j’acceptais de faire des heures supplémentaires au travail, parfois des nuits entières… Je suis conscient que je fuyais parfois le nid familial, car il était lourd à porter. C’est peut-être une tendance assez masculine, j’aurais bien souhaité être différent, pour mon image…

La résilience

Parfois, Céline était si mal qu’elle ne se voyait plus continuer de garder nos enfants. Il lui est arrivé de me demander de choisir entre elle et les gars. Je répondais que les enfants étaient prioritaires en vertu de l’engagement que j’avais pris envers eux. Cette réponse constante a peut-être sauvé notre couple en bousculant Céline et en l’obligeant à sortir peu à peu de son enfermement sur elle-même. Avec beaucoup d’aide extérieure, Céline s’est peu à peu libérée de ce qui la rendait si souffrante. Le fait de quitter le Québec pour un autre pays lui a donné l’espace pour se laisser découvrir comme « neuve » par de nouvelles personnes curieuses de connaître notre parcours et ce qui nous amenait en France. À mesure qu’elle grandissait en confiance, je respirais un peu mieux. Nous avions la tête hors de l’eau, nous étions hors de danger.

Je suis conscient que nos garçons, maintenant âgés de 23 ans, ont subi quelques traumatismes en supplément de celui causé par leur abandon. Nous sommes loin d’avoir été parfaits. Mais la beauté et la grandeur de Céline est d’avoir persisté malgré ses tentations morbides et d’être devenue la mère que nos jumeaux ont toujours méritée. Aujourd’hui, nos grands lui parlent tous les jours. Ils lui demandent conseil à elle bien plus qu’à moi. C’est elle qui leur donne la sécurité pour se projeter dans leur vie comme adultes. C’est comme si en devenant elle-même une adulte et une mère, elle a permis à nos deux adoptés de devenir ses fils…

Je ne peux que rendre grâce à Dieu pour tout ce parcours à obstacles, car c’est dans les difficultés et les contraintes que nous avons grandi en tant que personnes. Cette adoption n’a donc pas été une histoire à l’eau de rose, ce ne l’est jamais complètement. Elle fut pour nous l’occasion d’une croissance humaine et spirituelle majeure et ça, ça n’a pas de prix…

La suite par ici : Un ange est passé dans notre vie—>

Quand l’enfant ne vient pas

Stéphan et Steve

Ma nouvelle épouse se trouvait déjà un peu « vieille » et désirait, comme moi, plusieurs enfants le plus tôt possible. Nous n’avons donc jamais « empêché la famille » comme on disait dans le temps. Nous avons même plutôt forcé la dose (je saute les détails)! Mais les résultats n’ont pas suivi. D’un mois à l’autre, lorsque les douleurs et les écoulements survenaient, la tristesse était chaque fois au rendez-vous. Nous avons essayé tant bien que mal, appliquant sans trop l’avouer tous les remèdes de bonnes femmes: la position, l’orgasme de l’un avant l’autre, les jambes relevées pendant 10 minutes, l’abstinence un certain temps avant pour « concentrer » le produit, et j’en passe. Nous avons même tenté, sans jamais réussir, de ne plus penser à ça, car y penser ne pouvait que l’empêcher selon ma mère! Bref, pendant toute notre vie, aucune fécondation n’est venue ni par effort ni par miracle se matérialiser dans l’utérus de ma bien-aimée.

Après quelques années, nous avons fini par nous tourner vers la médecine, comme tant d’autres couples infertiles. À l’époque, c’était encore très expérimental. Je me rappelle du médecin de Chicoutimi que je ne nommerai pas. Il avait fait de son taux de performance de fécondation des couples une ambition toute personnelle. Il nous avait sérieusement avertis: « Ne vous attendez pas à de la musique classique, des chandelles et de la romance. Si vous voulez que je vous aide, il n’y aura rien de tout ça. Je vous demande une chose pour réussir: il faut vouloir à tout prix. » Son attitude nous avait complètement rebutés. Nous avions alors choisi de prendre du recul.

À l’été 1989, nous avons déménagé à Québec. C’est à ce moment que nous avons repris les démarches avec un autre médecin, plus âgé, très attentionné et d’une humilité déconcertante devant le caractère aléatoire des fécondations réussies. Après les premiers tests qui démontraient une incompatibilité, il fallait entreprendre des examens plus poussés et faire par la suite des tentatives diverses comme le washing et, éventuellement la fécondation in vitro. Je voulais plus que tout plaire à ma femme et combler son attente d’être mère. Mais j’étais fermement opposé à une démarche qui conduirait à nous fabriquer un enfant à tout prix. Je me souviens de cette discussion tendue. C’est une des rares fois dans ces premières années de vie ensemble où je me suis opposé très clairement. Pas un moment facile à passer ni pour l’un, ni pour l’autre. J’étais le briseur de rêve.

La proposition

Dans ma famille, l’adoption était quelque chose d’assez naturel, comme dans beaucoup de familles québécoises. J’ai des cousins, des cousines adoptées. Nous ne faisions aucune différence, même si parfois nous en parlions, par exemple de la possibilité de se marier ensemble! Pour moi, l’infertilité était plutôt un appel à se tourner vers une autre forme de fécondité, c’est-à-dire l’accueil d’enfants qui n’ont pas eu la chance d’être nés au bon moment, dans les conditions favorables. J’avais la conviction que tout enfant a droit à une famille. J’étais prêt depuis déjà longtemps à passer à l’acte, car un homme doit toujours plus ou moins adopter son enfant, même s’il est « de lui », ne le voyant poindre qu’après neuf mois, alors qu’il a déjà une relation intime avec sa mère… Si moi j’étais prêt, ma femme était loin de consentir… Le deuil de son propre enfant, d’une vie qui grandit dans son corps, dans une osmose complète, était loin d’être achevé.

Une petite ouverture à l’idée de l’adoption a fait lentement son chemin après ma fermeture clairement établie face aux techniques de reproduction. Quand une petite brèche se fissure dans notre carapace, c’est souvent à ce moment que la vie arrive avec une proposition! Une tante de Céline que j’appellerai « ma tante », une aidante naturelle, avait soutenu une jeune mère de trois enfants en détresse psychologique. Elle avait gardé ses enfants à quelques reprises. Elle les aimait beaucoup et les aurait gardé, si elle avait pu. Elle avait alors osé suggérer à la mère qu’une adoption pourrait être une manière de se sortir de cette souffrance et pour donner aux enfants un environnement plus stable. La mère l’avait rabrouée vertement. Mais l’idée avait été semée. Cette jeune femme est revenue plus tard vers ma tante pour lui poser des questions sur le couple qu’elle connaissait. Ma tante lui a donc parlé de nous, mariés depuis plus de six ans sans pouvoir donner naissance à des enfants, ce qui faisait notre malheur, car c’était notre projet le plus cher! Juste avant Noël 1990, ma tante a glissé un mot de cette possibilité à ma belle-mère… qui l’a évoquée ensuite avec sa fille. L’idée était semée…

Le 26 décembre, nous recevions l’appel. La jeune mère avait ouvert la porte et se disait prête à nous rencontrer. C’est à ce moment que ma tante nous a parlé de la possibilité de prendre deux des trois enfants, des jumeaux magnifiques. Je me dis souvent que la vie sait se montrer calculatrice: le terrain ayant été « fertilisé », le oui de ma femme a été immédiat. Nous avons pris contact avec la mère et convenu d’un rendez-vous pour le 4 janvier 1991. Vous imaginez un peu le genre de temps des Fêtes que nous avons vécu! Ce 4 janvier, nous sommes allés dans la région d’Ottawa pour rencontrer cette mère. Les enfants n’étaient pas avec elle. Elle voulait nous scruter, nous « juger » pour s’assurer que nous serions une famille « meilleure » pour ses enfants que ce qu’elle pouvait leur donner, dans la situation difficile qu’était la sienne. Ce fut un moment très intense. Et elle nous a finalement montré quelques photos. Nous sommes entrés alors dans un temps de grossesse qui n’aura duré qu’une semaine. En effet, nous sommes retournés le 11 janvier cette fois-là chez ma tante, qui venait de faire plus de 1000 kilomètres la veille, en pleine tempête hivernale, pour aller récupérer les enfants « placés » temporairement dans une autre famille.

Le premier contact

Nous sommes arrivés vers 17h, mais il faisait déjà nuit. En descendant de la voiture, nous avons aperçu la cousine de Céline, jouant avec un enfant. Dès que nous nous sommes approchés, elle a dit « Stéphan, voici tes parents! » Le petit, âgé de 32 mois, a levé les yeux vers nous, il a tendu la main et a dit « Hi! » Une émotion intense nous a saisis à ce moment précis. Quelle façon inattendue de rencontrer son fils! Nous l’avons suivi vers la maison. Quand nous sommes entrés, son jumeau était littéralement accroché à ma tante, l’air boudeur, ne voulant pas du tout nous regarder, encore moins nous saluer. Deux frères, déjà deux personnalités si différentes!

Nous nous sommes occupés d’eux pour le temps du repas. Nous ne savions pas quoi faire avec des enfants de cet âge. L’excitation était perceptible. Nous avons continué avec le bain, déjà plongés dans l’intimité de ces deux garçons littéralement abandonnés entre nos mains étrangères… Nous étions complètement démunis, atterrés devant ce qui se présentait à nous, l’immense responsabilité de prendre ces deux enfants comme les nôtres. La nuit fut longue avant que le sommeil ne finisse par venir.

Le lendemain, nous avons pris ces deux enfants sans les connaître, les avons installés dans notre voiture et nous sommes partis « en famille ». Céline s’était installée derrière avec eux. J’ai passé le temps de la route à regarder dans mon rétroviseur et à pleurer. Ce jour-là, je l’ai dit souvent, j’ai reçu le don des larmes. Des flots de larmes n’ont cessé de s’écouler, à chaque fois que je repense à cet évènement et à l’occasion de tant d’autres moments aussi intenses dans ma vie. Un petit incident s’est produit sur la route lorsque les enfants dormaient. Steve a fait une frayeur de sommeil (une première avant tant d’autres). Il s’est mis à pleurer, crier, tendre tout son corps. Impossible ni de le réveiller, ni de le calmer. Cela a duré plusieurs minutes. Nous avons alors commencé à mesurer l’impact de cette transition dans la vie de ces deux petits enfants « victimes » des choix d’adultes, séparés depuis plusieurs semaines de leur mère qui, en nous les offrant comme le plus grand don qu’elle pouvait faire, les avait abandonnés définitivement entre nos mains sans les revoir.

Nous nous sentions tout petits, vulnérables, inquiets. Nous avons prié silencieusement chacun de notre côté. Ce n’était pas seulement un cadeau de la vie que nous avions reçu, c’était surtout une responsabilité terrifiante. Les années qui ont suivi n’auront fait que confirmer ce sentiment. Mais c’était notre appel, notre vocation de les accueillir. Nous en étions conscients plus que jamais. Nous avions dit oui…

La suite par ici : un écho de Céline L’adoption n’était pas pour moi—>

J’ai finalement craqué…

Céline et Jocelyn

Cet article est le premier d’un récit de vie étalé sur plusieurs chapitres. Vous trouverez un sommaire ici: Pour une lecture suivie de ce blogue.

Il arrive très souvent que des gens, réagissant aux tranches de vie que je raconte en toute spontanéité, me suggèrent d’écrire un livre… Écrire un livre? Je ne me vois pas faire ça d’une traite. Je ne me vois plus non plus écrire sans recevoir de feedback au fur et à mesure. J’ai besoin d’interactions. C’est sans doute ce qui me donne de l’énergie pour raconter. C’est ce besoin que je trouve régulièrement comblé depuis que je tiens un blogue (Culture et foi).

Cette expérience m’a permis de redécouvrir une capacité de créer des relations par le texte. Le texte devient une autre manière de raconter. Il m’est arrivé quelques fois de raconter des choses plus personnelles, avec chaque fois un retour inattendu de commentaires très encourageants. Dans un billet récent (reproduit ici), j’ai parlé avec le coeur de mon fils présentant une trisomie 21. Le nombre de visites sur le site a littéralement explosé. C’est ce qui m’a fait craquer… J’ai donc décidé de créer ce nouveau blogue qui sera beaucoup plus personnel, en complément avec Culture et Foi où je poursuivrai mon dialogue avec celles et ceux qui veulent échanger sur des sujets de société.

Le bonheur est dans les oui

Choisir un titre de blogue est une tâche lourde de conséquences, car il devient une signature, une identité. Rien ne peut résumer complètement ce dont on veut parler. Mais puisqu’il s’agit d’un blogue personnel à partir de récits de vie, je me suis mis à chercher ce qui formait la trame de mon existence depuis que je suis tout jeune. Je pense sincèrement que c’est ma capacité à dire des « oui ».

Je trouve ça intéressant de faire de cette propension à dire oui une qualité. Il ne semble pas donné à tout le monde de répondre favorablement et régulièrement à ce que la vie propose. Je connais plein de gens qui cherchent au contraire à développer leur capacité de dire « non ». Et je les comprends, car si le oui qu’on donne n’est qu’un accord sans choix réel, parce qu’on ne sait pas comment dire non ou qu’on ne veut pas déplaire, c’est comme si on se fait prendre au lieu de donner. Ce n’est pas le même mouvement intérieur. Alors au lieu de faire de grands discours, je vais vous offrir un premier oui pour tenter de vous séduire (c’est quand même la St-Valentin aujourd’hui!) et vous convaincre de revenir souvent…

J’avais 20 ans. Je venais de rompre avec une jeune femme que j’aimais vraiment, assez pour croire que j’aurais pu faire ma vie avec elle. Sa santé mentale était cependant fragile, comme plusieurs membres de sa famille. J’ai peut-être pris panique, je me sentais coincé, étouffé par la perspective d’un engagement qui comportait un grand facteur de risque. J’ai rompu. Par la suite, je me suis rendu libre, en esprit, pour tout appel de la part du Seigneur à le servir (eh oui, je crois qu’il arrive à Dieu de nous tendre des perches). Bien accompagné, j’ai fait le choix de vivre une retraite vocationnelle de huit jours. C’était en juin 1983.

J’avais croisé à deux reprises une femme intéressante et séduisante depuis ma rupture, mais j’étais ailleurs… Le jour de l’entrée en retraite, cette femme et quelques amis se sont invités chez mon frère, à Québec, où je m’étais pointé avec l’ami qui allait partager avec moi les huit jours de silence. Comme nous avions la journée, nous sommes sortis en groupe. Ce fut une journée mémorable. J’étais sous le charme de cette femme, belle, spontanée, rieuse, mais un peu âgée tout de même. Je suis homme à tomber amoureux souvent. Il faut toutefois savoir ce qu’on met derrière le mot amoureux. Mon besoin d’être aimé à l’adolescence était si fort que je pouvais « tomber en amour » avec la première qui s’intéressait à moi. Alors ce jour-là, je suis tombé amoureux une autre fois. Mais j’allais entrer en retraite! Cette jeune femme le savait et me fit promettre de l’appeler pour tout lui raconter après mes jours en silence…

Je vécus ma retraite. Je cherchai un appel que j’ai peut-être un peu « forcé ». J’en sortis convaincu qu’il me fallait entrer en communauté, avec les Jésuites. Mon accompagnateur, lui-même Jésuite, ne parût pas fâché de cet « appel »… Mais voilà, j’ai reçu un autre appel, un vrai… Celui de cette femme, Céline, quelques jours après ma retraite. Elle me rappelait ma promesse (oubliée) de lui faire rapport de mon séjour. Je me suis repris et l’ai invitée au restaurant. Nous avons passé un moment extraordinaire. Nous nous sommes trouvés comme deux âmes soeurs. Nous avons partagé longuement sur nos vies respectives. J’ai parlé beaucoup (plus que toutes les années qui ont suivi). J’étais littéralement en amour, cette fois pour de vrai, avec cette femme-là.

Nous avons commencé à nous fréquenter. J’ai vite oublié l’autre appel, celui des Jésuites. Après quelques semaines, nous étions déjà convaincus que nous allions passer le reste de notre vie ensemble. Il fallait ménager un peu nos parents et avons attendu (pas si longtemps) pour leur annoncer notre désir de nous marier. Moins d’un an après notre rencontre à Québec, nous étions mariés.

Une vie à dire oui…

La vie m’avait conduit à cette opportunité, à vivre cette rencontre déterminante. J’aurais pu résister, me laisser gagner par la peur de m’engager. J’ai dit oui et je me suis laissé entraîner dans le tourbillon de cet amour. Je l’ai senti parfois plus étouffant, mais chaque fois que cela survenait, je choisissais de m’en remettre à ce oui initial. J’ai dit oui, en juin 1983 à ce que la vie me proposait, oui à Céline qui est devenue la compagne de mes jours, oui à l’amour exclusif qui fait si peur aux hommes, ce 5 mai 1984.

Aujourd’hui, jour de la St-Valentin 2012, j’ai redit mon amour à cette femme, j’ai renouvelé mon oui en la choisissant de nouveau comme épouse. C’est avec elle que j’ai vécu les moments les plus intenses de ma vie, des adoptions réussies, d’autres échouées, des déménagements, des changements de caps, des bouleversements, des moments tendres et des crises fécondes. Comme je commence ce blogue, je voulais d’abord vous faire cadeau de cette rencontre qui a tout changé. C’est avec elle que j’ai vécu tout ce que vous découvrirez dans les prochains articles qui consisteront à vous raconter ma vie à dire des oui qui s’aboutent à d’autres oui et qui finissent par devenir une vie franchement unique. J’espère donc vous savoir présents sur ce blogue. J’espère que vous entrerez en dialogue sur ce que je raconte et que vous partagerez à votre tour des tranches de votre propre vie.

La suite par ici : un écho de Céline Mes « n’oui » à la vie-–>

Soutenir ça, je ne pourrai jamais

Je vous présente François, neuf ans et “tricomique 21″. C’est mon fils. Il est né en France de parents congolais. La France est ce pays qui se pose en championne de l’éradication de la trisomie 21, une anomalie génétique qui touche habituellement 2,9 nouveaux-nés pour 1000 naissances. Je dis “habituellement”, car avec le dépistage systématique, c’est 96% des foetus présentant cette caractéristique qui ne naîtront jamais. Le 4% résiduel est le fait de la volonté farouche des mères à résister contre tout un système organisé afin de poursuivre leur grossesse jusqu’à terme.

La chance de mon fils, c’est d’être un faux jumeau. Son frère était “normal”. Sa mère aurait sans doute choisi elle aussi de ne pas donner naissance à ce garçon différent, mais il se trouve que le risque pour l’enfant normal était trop élevé. François a donc été protégé de l’élimination par son frère que sa mère voulait garder.

L’eugénisme chromosomique

Nous sommes citoyens et citoyennes de sociétés qui soi-disant formeraient une civilisation supérieure. Et nous menons actuellement une guerre intérieure pour empêcher systématiquement l’arrivée dans notre monde d’enfants présentant des besoins spéciaux. Ces enfants sont clairement, pour les Canadiens, des fardeaux excessifs. Au Québec, “société distincte”, nous “offrons” désormais à toutes les femmes de bénéficier gratuitement d’un programme de dépistage systématique. Celui-ci vise officiellement à permettre aux femmes de choisir en toute connaissance de cause. Mais les témoignages que nous entendons des mères dont le foetus présente un facteur de risque élevé d’être porteur d’anomalie démontrent plutôt qu’elles sont vite orientées vers des cliniques où après des examens plus poussés, s’ils s’avèrent concluants, elles se verront dirigées, dans la foulée, vers l’avortement immédiat, sans plus de réflexion. Susie Navert, conseillère à la promotion et à la défense des droits à l’Association du Québec pour l’intégration sociale (AQIS), dans un courriel récent, écrivait ceci:

En effet, il suffit de poser la question aux femmes enceintes actuellement à savoir comment s’est passé leur 1re rencontre de grossesse et si elles ont été bien informées au sujet du dépistage prénatal de la trisomie 21, pour se rendre compte que cela leur est présenté comme un simple test de routine sans plus d’explications. Et si par malheur, certaines, bien informées et convaincues qu’elles ne veulent pas ce dépistage prénatal (DPN), osent refuser le test, elles doivent se battre avec le médecin (ou autre professionnel de la santé) qui leur fait sentir qu’elles sont inconséquentes et qu’elles sont les seules à le refuser.  Il faut être vraiment convaincue pour résister.

Résister à passer le test est déjà un exploit (“c’est gratuit, pourquoi vous en passeriez-vous?”). Imaginons alors si le test est positif (rappelons que ces tests présentent un taux d’erreurs de 15 à 25% et doivent être complétés par une amniocentèse avec un risque élevé pour le foetus). Dans un communiqué émis en 2010, l’AQIS s’exprimait déjà contre ce programme très coûteux par rapport au nombre de cas de trisomie:

Les cinq millions de dollars alloués au programme pour contrer la naissance d’une partie de la centaine de bébés qui naîtront avec la trisomie, sur les 80 000 naissances par année au Québec, ne seraient-ils pas mieux investis et plus rentables s’ils servaient à soutenir la recherche, à offrir des services de soutien aux personnes et aux familles, ainsi qu’à réaliser une campagne de sensibilisation pour faire tomber les préjugés en faisant voir les capacités des personnes ayant une trisomie 21? Ainsi, la trisomie 21 ferait moins peur! (Communiqué de l’AQIS)

Lors du dernier forum européen de bioéthique, des médecins se sont clairement prononcés sur le dépistage prénatal, dont le Dr Patrick Leblanc, gynécologue obstétricien:

le développement du diagnostic prénatal (DPN), ainsi que le dépistage quasi-systématique de la trisomie 21, nous a fait passer d’une “médecine de soin” à “une traque du handicap“. […] “l’enfant à venir est présumé coupable et […] doit prouver sa normalité“. (Source: Genethique)

Éliminer le problème plutôt que d’accueillir ces vies différentes et soutenir les familles est un choix de société. Voilà ce que nous appelons une civilisation supérieure!

L’indice de bonheur

À l’Arche-Montréal, des dizaines de jeunes de secondaire IV (15 ans) sont invités chaque année à venir passer une journée appelée “Oser la rencontre”. Il s’agit de la rencontre de quelques adultes présentant une déficience intellectuelle, avec ou sans anomalie génétique. La journée se déroule sous forme de témoignages et d’ateliers où les jeunes et leurs hôtes sont appelés à déployer leur créativité de même que des temps d’échanges sur les découvertes. J’ai participé à plusieurs de ces journées et ma surprise était toujours de constater que ces jeunes croyaient sincèrement que des personnes vivant avec un handicap ne pouvaient pas goûter au bonheur. D’avoir côtoyé ainsi quelques adultes heureux, accueillants, joueurs, libres et ouverts les avait en quelque sorte “convertis” à la juste réalité : le bonheur n’est pas amoindri par les limites ou le handicap, car il tient plutôt à l’acceptation sereine de ce que nous sommes et à l’existence de relations mutuelles.

Un Québécois a fondé il y a quelques années l’Indice relatif du bonheur (IRB) pour aider les gens à se situer sur une échelle de bonheur. Parmi les 24 éléments qui contribuent au bonheur, la famille et les relations d’amitié comptent parmi les plus importantes. J’ai fait le test et mon indice de bonheur atteint 92% alors que la moyenne est de 76%. La présence de mon fils trisomique et celle de ses quatre frères n’est donc absolument pas un facteur de malheur, bien au contraire!

Notre François est une boule de bonheur. Il a ses humeurs, ses blocages, ses petites crises. Il a nécessité de grands soins, plusieurs opérations. Il a besoin d’appuis et ses parents également. Aux yeux de notre “civilisation”, il est clairement un fardeau excessif! Mais François fait le bonheur de ses parents ainsi que la plupart des gens qui le côtoient. À l’école, les autres enfants viennent spontanément à François et l’invitent à partager leurs jeux. Imaginons cette école sans François, sans ses amis des deux classes adaptées… Imaginons ma famille sans lui… Non, je peux même pas y penser tellement il a une place centrale et essentielle à notre bonheur. Cela n’enlève rien à ses quatre frères, qui comptent tout autant dans l’amour partagé, mais la situation particulière de François fait une différence. Il est un véritable cadeau pour nous tous qui avons la chance d’être dans sa vie.

Lucette Alingrin, fondatrice avec son mari de l’Association Emmanuel en France, elle-même mère adoptive de nombreux enfants dont plusieurs avec une trisomie 21, nous avait dit ceci lorsque le couple nous a confié François : “Lorsque nous aurons réussi le pari d’éradiquer tous les enfants trisomiques 21, notre monde sera plus froid qu’il ne l’est encore.”

La quête eugénique ne peut que nous conduire à ce monde plus froid. La sélection des enfants pour leur sexe, leur absence d’anomalie, leur potentiel supérieur, leur orientation sexuelle (un jour prochain?) ne doit pas devenir une nouvelle tendance dominante simplement parce que la science la rend possible. Il faut dire non à cette approche scientifique qui ne fait qu’accentuer le relativisme (tout se vaut tant que c’est “mon choix”) en matière d’éthique et de bien commun.

Nous avons su que le frère jumeau de François a reçu le nom de Béni. Ma femme et moi, nous savons que celui qui devrait porter ce nom, c’est notre François, car il est rien de moins qu’une véritable bénédiction pour notre vie, pour notre couple et pour le monde.

Pour compléter, voici l’histoire de l’adoption de François et une réponse à ce billet de mon épouse Céline, en écho : Il m’a donné d’être une vraie mère

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Si ce texte vous a plu, n’hésitez pas à explorer les autres billets qui constituent ensemble des grands morceaux de ma vie… à dire oui ! Voici une table des matières