Adoption, post-partum et reconstruction

Derrière le bonheur se cache parfois une souffrance

Note: le texte qui suit est plutôt délicat à publier. Ma femme et moi avons réfléchi longuement avant de le faire. Nous y exposons notre vulnérabilité, mais il nous a semblé que nous ne pouvons pas partager sur les oui dans notre vie sans nous rendre à ce niveau d’authenticité… À vous de « ne pas » juger!

Quand vous avez attendu des années avant d’accueillir un enfant et que deux arrivent soudainement, tous les gens de votre entourage se réjouissent avec vous. C’est une histoire tellement extraordinaire! Mais il arrive parfois qu’une belle histoire est un mélange de sentiments paradoxaux. C’est ici que je fais un lien avec l’accouchement: on estime que 10 à 15% des femmes sont éprouvées par une dépression post-partum.

Les femmes souffrant d’une dépression post-partum […] ont une humeur dépressive et/ou une perte d’intérêt plus longtemps et de façon plus marquée. […] De nombreuses femmes se sentent coupables d’éprouver des sentiments dépressifs alors qu’elles devraient, considèrent-elles, être heureuses. (Source)

Trouve-t-on quelque chose d’équivalent dans des histoires d’adoption? Fort probablement, d’autant que nous savons maintenant qu’un pourcentage d’abandons d’enfants adoptés serait assez important, même lorsqu’il s’agit d’enfants d’origine étrangère. En ce qui nous concerne, il nous paraît assez évident que l’intégration de jumeaux de 32 mois dans notre vie fut plus difficile que nous l’aurions jamais imaginé. Ces deux enfants étaient fantastiques. Ils étaient beaux, rieurs, joueurs, et leur développement semblait parfaitement normal. À première vue, ils n’avaient pas été si abîmés par la séparation ni par leurs différents « placements ». Tout le monde les trouvait simplement magnifiques. Et tous avaient bien raison, car ils l’étaient vraiment et le sont toujours!

Mais un couple sans enfant durant près de sept ans se trouve instantanément perturbé par l’installation permanente de deux garçons dans leur vie. Steve et Stéphan étaient très câlins. Ils aimaient beaucoup se retrouver dans nos bras. C’était génial. Ils nous suivaient partout. Pour les besoins intimes, c’était plus gênant, mais il nous semblait que nous ne pouvions pas les mettre à la porte de la salle de bain… Céline était la plus troublée, car il s’agissait de deux bouts d’hommes qui se retrouvaient ainsi à envahir sa bulle.

Peu à peu, dans les jours qui ont suivi leur arrivée, nous avons pris la mesure des deux personnalités qui partageaient désormais notre vie. Quelques signes nous avaient vaguement inquiétés, à commencer par leur grande complicité. Dès que nous grondions l’un pour une bêtise quelconque, l’autre se portait à sa défense. Même si ce dernier avait été victime, par exemple, d’un coup frappé, notre intervention pour reprendre son frère devenait pour lui une forme d’agression et il se mettait en travers de notre chemin pour nous empêcher de l’approcher. Nous devions souvent reprendre les deux, finalement, car l’attitude agressive du protecteur à notre endroit n’était pas plus acceptable que celle du frère qui l’avait agressé!

En réalité, nous n’étions encore qu’une famille pareille à toutes celles dans lesquelles ils avaient passé du temps. Stéphan m’a appelé spontanément « daddy ». Céline l’a invité immédiatement à ne plus user de ce mot pour désigner « l’homme » de la maison, mais plutôt « papa », car, avait-elle dit, « tu n’auras plus jamais de daddy, mais un papa, et un papa, c’est pour la vie. Celui-là il ne partira jamais! » J’avais été très touché par cette remarque qui me donnait une place unique dans la vie de mes gars et qui me révélait aussi toute la confiance de ma femme en ma capacité de demeurer fidèle.

La mal-adaptation

Les premières nuits avec nos gars, je me réveillais soudainement, en pleine panique à l’idée qu’il aurait pu se passer quelque chose si je dormais trop lourdement. J’ai appris à dormir sur une oreille, comme un animal, toujours en veille, ce qui a affecté mon repos. Avec les jours, nos gars se sont révélés « opposants ». Une consultation chez une pédo-psychiatre de Québec avait confirmé cela: « ils sont construits psychiquement comme ça: des opposants ». Bon, d’accord. Et alors qu’est-ce qu’on fait? avait-on demandé. « Rien, accrochez-vous car vous allez en baver toute votre vie », avait-elle alors prophétisé. Et les années qui ont suivi lui ont bien donné raison.

Certaines personnes sont faites fortes pour relever des défis particuliers. Je pense que j’avais ce qu’il fallait même si des jours je n’en étais pas si certain. Céline, de son côté, avait toujours rêvé d’avoir une fille. Ayant grandi parmi huit frères et plutôt amère face à son enfance, elle ne se voyait pas élever des garçons dans sa vie d’adulte. Son oui à nos deux gars débarqués de cette façon dans notre vie est venu déstabiliser tout ce qui avait été quelque peu mis en équilibre dans sa vie. C’est durant les premières semaines avec les petits qu’une grande souffrance liée à son passé s’est réveillée. Elle s’est trouvée confrontée à ses limites. Elle ne désirait que la perfection en tant que mère, mais, naturellement, elle n’y arrivait pas. Peu à peu, elle a développé le sentiment que les jumeaux lui en voulaient personnellement, que tout ce qu’ils faisaient en matière de bêtises d’enfants était tourné contre elle, comme une provocation perpétuelle. Elle est entrée progressivement dans une forme de dépression qui la faisait osciller entre le bonheur d’avoir ces deux charmants bonshommes et le sentiment d’être totalement inadéquate pour être leur mère. Ses réactions devinrent peu à peu plus excessives. Sa violence s’est surtout retournée contre elle-même, l’amenant à se diminuer constamment, se considérer totalement incapable d’aimer ses enfants, s’en vouloir au point d’envisager à quelques reprises des façons d’en finir…

La culpabilité

Je peux affirmer que nous éprouvions tous les deux de la culpabilité dans notre situation. J’étais un bon papa. Je jouais avec mes gars et leur racontais des histoires tous les jours. Je les emmenais avec moi chaque fois que je le pouvais. Je m’efforçais souvent de passer des moments positifs avec eux pour compenser les crises dont ils pouvaient avoir été témoins parfois. Dans ces occasions, je devais prendre soin d’eux, ce qui laissait ma femme enfermée pour un temps dans sa souffrance et le sentiment d’être de trop. J’étais parfois découragé de voir à quel point nos enfants avaient perturbé notre relation. Je m’emportais moi-même parfois en criant sur eux. J’ai cherché des solutions, mais le mal-être est parfois si ancré dans une vie que tout ce qui est mis en oeuvre ne produit rien de concret, du moins à court terme.

J’aimais aussi beaucoup mon travail. Je travaillais fort comme pourvoyeur pour apporter des revenus à la maison et pour tenter de combler mon épouse, la rendre heureuse, mais elle restait le plus souvent enfouie dans son mal-être.  J’hésitais parfois à la laisser seule avec les gars, car il m’arrivait de craindre que ça puisse mal tourner. Je développai donc une grande culpabilité de ne pas être là toujours. C’était particulièrement pénible. Pourtant, c’est paradoxalement dans cette période de ma vie que je considère avoir été le plus absent de la maison. Je poursuivais des recherches doctorales; j’enseignais comme chargé de cours dans les campus éloignés de l’UQAC; je prenais des contrats de rédaction et de conférences, d’où des déplacements fréquents et éreintants; j’acceptais de faire des heures supplémentaires au travail, parfois des nuits entières… Je suis conscient que je fuyais parfois le nid familial, car il était lourd à porter. C’est peut-être une tendance assez masculine, j’aurais bien souhaité être différent, pour mon image…

La résilience

Parfois, Céline était si mal qu’elle ne se voyait plus continuer de garder nos enfants. Il lui est arrivé de me demander de choisir entre elle et les gars. Je répondais que les enfants étaient prioritaires en vertu de l’engagement que j’avais pris envers eux. Cette réponse constante a peut-être sauvé notre couple en bousculant Céline et en l’obligeant à sortir peu à peu de son enfermement sur elle-même. Avec beaucoup d’aide extérieure, Céline s’est peu à peu libérée de ce qui la rendait si souffrante. Le fait de quitter le Québec pour un autre pays lui a donné l’espace pour se laisser découvrir comme « neuve » par de nouvelles personnes curieuses de connaître notre parcours et ce qui nous amenait en France. À mesure qu’elle grandissait en confiance, je respirais un peu mieux. Nous avions la tête hors de l’eau, nous étions hors de danger.

Je suis conscient que nos garçons, maintenant âgés de 23 ans, ont subi quelques traumatismes en supplément de celui causé par leur abandon. Nous sommes loin d’avoir été parfaits. Mais la beauté et la grandeur de Céline est d’avoir persisté malgré ses tentations morbides et d’être devenue la mère que nos jumeaux ont toujours méritée. Aujourd’hui, nos grands lui parlent tous les jours. Ils lui demandent conseil à elle bien plus qu’à moi. C’est elle qui leur donne la sécurité pour se projeter dans leur vie comme adultes. C’est comme si en devenant elle-même une adulte et une mère, elle a permis à nos deux adoptés de devenir ses fils…

Je ne peux que rendre grâce à Dieu pour tout ce parcours à obstacles, car c’est dans les difficultés et les contraintes que nous avons grandi en tant que personnes. Cette adoption n’a donc pas été une histoire à l’eau de rose, ce ne l’est jamais complètement. Elle fut pour nous l’occasion d’une croissance humaine et spirituelle majeure et ça, ça n’a pas de prix…

La suite par ici : Un ange est passé dans notre vie—>