Les lendemains qui déchantent

Cet article fait suite à Quand toutes les barrières tombent qu’il est préférable de lire avant.

Philippe (décédé récemment), Janique et Martine

Quand on dit oui à quelque chose d’inouï, il va de soi que les réactions seront variées. Dans un premier temps, on cherche surtout les confirmations et il y en a toujours. Pour un grand maître du discernement, comme saint Ignace de Loyola, les mouvements du coeur ou de l’âme sont à écouter avec attention lorsqu’il s’agit de vocation. Il parle ainsi de consolation et de désolation. Quand on envisage une orientation à sa vie, il y aura consolation si ce qui m’habite est la joie, l’enthousiasme, des réactions positives des autres. Il y aura désolation si la tristesse m’envahit, les gens se détournent de moi, etc. Ceci dit, ni la consolation, ni la désolation ne sont les repères finaux pour les choix. Ils sont des indications à prendre en compte, sans plus. Dans mon cas, après avoir dit oui à L’Arche, les consolations ont été importantes surtout par les nombreuses barrières qui se sont effacées littéralement de la route. Mais un tel choix qui provoque un retournement à 180° ne peut pas ne pas faire de vagues.

Quitter à un sommet

Il y a eu les premières réactions et les autres. Dans un premier temps, les membres de nos familles respectives ont plutôt accueilli notre choix de nous engager à L’Arche avec bienveillance. Par la suite, les interrogations se sont faites plus insistantes. En quoi consiste un engagement? Est-ce pour la vie? Avez-vous le droit de sortir? Pourra-t-on vous voir? Toutes ces questions qui témoignent de la méconnaissance d’un mouvement international qui est pourtant largement reconnu en dehors des frontières d’origine de Jean Vanier, son fondateur. Les réponses apportées semblaient le plus souvent rassurantes.

Dans l’entreprise, il en fut autrement. Julien, mon patron de Québec avait semblé à demi-surpris. Il connaissait mes « penchants » pour la religion, la justice sociale, etc. Il me connaissait également pour mon empathie, mes valeurs humaines. Le temps n’était pas favorable à ce que je quitte, mais en homme d’affaires expérimenté, il avait déjà envisagé une suite. Les collègues de mon bureau à Paris ont été moins subtils. MTLI partageait ses locaux avec des associés de Julien qui travaillaient dans divers domaines connexes. Ils étaient partenaires. Ce sont eux, le plus souvent, qui ouvraient les portes pour que nous puissions démarcher les clients. J’avais établi une relation de confiance avec les uns et les autres, même si on me considérait évidemment comme le jeune Canadien encore en apprentissage, ce qui était juste. Michel avait peu réagi à mon annonce. C’était un homme peu loquace sur ses sentiments, comme tant d’autres. Il semblait quand même avoir un certain intérêt pour mon choix, d’autant qu’il avait une fille adulte qui nécessitait un accompagnement soutenu. Paul était un homme charmeur, chaleureux, ouvert. Il fit comme si l’annonce de mon choix ne l’atteignait pas et se réjouit rapidement pour moi.

Le mois de septembre me parut bizarre. J’étais fort engagé dans l’entreprise, en semaine, mais je quittais prématurément le vendredi pour me rendre à Hauterives, y retrouver ma famille. Il est possible qu’en raison de ces allers-retours, j’ai été moins conscient de ce qui se tramait derrière mon dos. Nadia fut envoyée de Québec pour me seconder. Julien avait prévu qu’elle me succéderait. Ne me connaissant pas, elle s’investit rapidement auprès des partenaires pour la continuité. Mais elle entendit également des choses à mon propos. Fin novembre, Julien vint à Paris. Nous primes le temps de parler un peu. À un moment, il m’interrogea sur ce que c’était réellement l’endroit où je m’en allais. Il avait visiblement besoin de vérifier des choses. Lorsqu’il fut rassuré, il me demanda si j’avais entendu ce qu’on racontait à mon propos. Il me dit que le bruit courait abondamment que j’avais été endoctriné et que je partais dans une secte religieuse répertoriée dans une liste officielle. Je finis par savoir que l’auteur de ces rumeurs n’était autre que Paul. Après m’être assuré que rien ne liait L’Arche de Jean Vanier à un quelconque répertoire de sectes en France, je m’en vins confronter Paul. J’étais en colère. Il s’était dit mon ami. Il me souriait chaque matin. Et pendant des semaines, il encourageait les gens à me voir comme un faible qui s’était laissé endoctriné. Je lui démontrai qu’il avait tout faux. L’Arche, loin d’être vue comme une secte, était un partenaire reconnu par l’État et les nombreux Départements dans lesquels elle était implantée. Si L’Arche faisait une place centrale à la dimension spirituelle, ce n’était certainement pas pour brimer les consciences et limiter les libertés, mais au contraire pour en déployer tout leur potentiel! La longue démonstration qu’il subit et les reproches au nom de l’amitié finirent par l’atteindre et il se montra alors fort malheureux d’avoir ainsi causé du tort. Il me promit qu’il allait réparer auprès des gens à qui il avait parlé afin de rétablir les faits. Je ne sais pas s’il l’a fait effectivement, mais sa promesse me suffisait.

J’avais surtout mal du fait que la plupart des employés que j’avais accompagnés, soutenus et défendus m’avaient peu à peu tourné le dos. Seules quelques personnes, dont Annie, Michel et Pierre sont demeurées loyales et le sont toujours après ces années. La fête de départ qu’on me fit à la mi-décembre avait le goût amer de la désolation. Mais pour embrasser un choix vocationnel, ne faut-il pas aussi qu’il comporte de telles conséquences?

Arriver dans un monde inconnu

Chaque fois qu’il était possible, je venais à L’Arche de la Vallée le vendredi pour pouvoir assister au conseil communautaire qui était l’équivalent d’un comité de direction. Je n’étais pas encore le directeur, mais on avait eu pour moi cet égard de déplacer la réunion au vendredi afin de me permettre d’y être de temps en temps. J’ai eu droit à quelques tests. Le premier jour, en début de réunion, Geneviève me remit le Prions en Église et me demanda « Tu veux bien nous faire prier, Jocelyn? » Comme j’ai dû paraître nul à cette occasion. Oui, j’étais croyant. Oui, j’avais étudié en théologie. Oui, j’allais à la messe hebdomadaire. Mais faire prier un groupe ne faisait pas partie de mes expériences majeures, surtout pas récentes!

On nous avait proposé de faire les vacances de Noël avec un groupe de la communauté, histoire de nous apprivoiser avec quelques membres et pour mieux connaître la réalité d’un groupe de L’Arche. Un de ces groupes devait passer 10 jours à Cuise-la-Motte, tout près de Trosly-Breuil, le lieu où tout a commencé pour L’Arche. Céline et les enfants avaient accepté sans gaieté de coeur. Pour moi, c’était une chance de poursuivre ce que j’avais commencé avec L’Arche à Paris depuis quatre mois. Le responsable de ce groupe était un homme dans la jeune trentaine avec une courte expérience de L’Arche et plusieurs années de vie communautaire en silence complet, chez les Chartreux! Il y avait dans le groupe David, un jeune adulte trisomique avec de graves problèmes de comportement. Pour un rien, David se mettait en colère et frappait tout ce qui bougeait autour de lui. Un soir, au restaurant, il poussa violemment toute la vaisselle qui était disposée devant lui, suscitant un silence gêné de tous les clients. Le responsable du groupe le poussa fermement dehors pendant qu’on ramassait les objets avec la serveuse apeurée. J’étais le futur directeur. J’étais complètement incompétent à gérer ce genre de situations, encore moins habile à évaluer la réaction vive du responsable. Je découvrais une partie de la réalité que j’aurais à gérer dans quelques jours et j’étais effrayé. Je doutais alors de l’appel que j’avais reçu. Dieu peut-il vraiment nous appeler à une telle chute hors de nos zones de confort et de compétences?

Le 3 janvier, je prenais ma première journée de travail. Ce que j’avais vécu dans ce restaurant aurait dû me préparer à ce qui surviendrait. Yolande, l’une des toutes premières femmes accueillies dans un foyer de l’Arche de la Vallée, était absolument ingérable depuis quelques semaines. Comme bien d’autres personnes vivant avec une déficience intellectuelle, la perspective du changement de directeur l’affectait sérieusement. Ce petit bout de femme avec laquelle j’avais versé quelques larmes, le 24 juillet, lorsque je fus présenté à toute la communauté, s’avérait d’une tyrannie phénoménale. L’équipe des assistants de son foyer n’en pouvait plus. Yolande était passée à la douche froide presque chaque jour. J’étais estomaqué devant les récits qu’on me faisaient et des méthodes employées. Dès le deuxième jour, j’avais à prendre une décision: il fallait que Yolande quitte pour un temps, sinon nous allions perdre toute l’équipe d’intervenants. Qui étais-je donc pour prendre une telle décision? C’est Marie-Paule qui fut ma plus grande conseillère. Elle était responsable des foyers et donc des personnes accueillies. Elle me suggéra d’envoyer Yolande passer un temps de retrait dans la communauté de Lyon. J’organisai les choses avec Georgette, la responsable. Yolande quitta non sans recevoir des remontrances de ma part et des objectifs précis sur lesquels réfléchir. L’équipe souffla un peu. Je leur demandais de voir comment chacun pourrait réaccueillir Yolande à son retour, mais j’avais devant moi des gens brisés par la violence de Y0lande et leur propre violence qu’ils avaient eux-mêmes extériorisée. Brice, par exemple, fut pris à un moment d’une telle colère qu’il frappa violemment dans une armoire dont il fracassa la porte! Ce petit bout de femme, minuscule même, avait le pouvoir de faire surgir la violence d’un apôtre de Gandhi comme Brice…

Peu de temps avant que je prenne mon poste, Jacques, un ancien de L’Arche qui avait beaucoup souffert de décisions de responsables, m’avait invité à « donner ma vision » lorsque je prendrais mon rôle. Donner ma vision? Quelle était donc ma vision? Et qu’est-ce qu’une vision? J’ai été tourmenté par cette question durant plusieurs jours. En prévision de ma première soirée communautaire, j’avais tenté d’écrire un beau « discours de vision », mais je ne pouvais rien dire d’autre que de la théorie. Lorsque l’occasion arriva, je quittai mon texte et me limitai à déclarer à tous que ma vision, ce serait d’être à l’écoute pendant au moins six mois. J’allais rencontrer tous les membres de la communauté, individuellement ou en groupes, afin de les connaître et de prendre connaissance de leurs visions! À mon avis, c’était sans doute la meilleure vision à donner à ce moment-là! J’avais dû être inspiré.

Mais ça n’avait pas convaincu tout le monde. Geneviève était l’une des fondatrices de la communauté qui allait célébrer 25 ans cette année-là. Elle avait quitté quelques années pour Trosly-Breuil, mais était revenue pour assumer à mi-temps le rôle de responsable des assistants (du personnel) et celui de coordinatrice régionale. Elle avait donc une autorité supérieure à la mienne en ce qui regarde toutes les communautés du sud-est de la France, mais une autorité qui ne s’exerçait pas sur la nôtre en raison de son appartenance. C’était certainement une situation frustrante pour elle qui voyait un jeunot étranger prendre un rôle aussi important. De plus, comme elle partait sans cesse à l’extérieur pour accompagner les communautés, un grand nombre d’assistants venait me rencontrer pour des problèmes qu’ils devaient régler. Mon sens pratique et ma propension à rendre service me commandaient alors de leur donner des réponses ou de poser des gestes qui relevaient normalement de Geneviève. En début de février, Geneviève demanda à me voir. Elle était doublement en colère. Elle était fâchée contre l’équipe de discernement. Elle ne croyait pas que c’était un bon choix de confier une grande communauté comme celle-ci à un homme inexpérimenté et qui ne connaissait rien à la vie communautaire ni au handicap. Elle m’en voulait aussi parce que j’avais pris des initiatives en rapport avec son rôle de responsable des assistants. Ce jour-là, je m’en rappelle fort bien, j’ai d’abord tout admis tout ce qu’elle disait. Oui, l’équipe avait peut-être fait erreur. Oui, j’avais joué dans ses plates-bandes. Mais j’ai eu cette inspiration qui l’a démontée: « Ce n’est ni toi ni moi qui ai voulu que je me retrouve ici à ce poste. Tu crois comme moi en la puissance de l’Esprit Saint. Tu as prié avec toute la communauté pour qu’il envoie un berger. C’est moi qui suis arrivé là. Toi et moi n’avons qu’une chose à faire: faire confiance que son choix a pu être le bon et faire en sorte que ça soit vrai. » Geneviève a quitté mon bureau. Notre collaboration s’est améliorée nettement après cette altercation (et parce que je me suis mêlé de mes affaires!).

En fait, cette transition fut réellement pénible. Je parlerai une autre fois de l’adaptation de nos jumeaux qui n’a en rien aidé notre intégration à cette région. Chaque jour, je me demandais ce que je faisais là. Je devais prendre les bouchées doubles pour apprendre mon rôle, apprendre L’Arche, apprendre les lois et règlements sur le handicap, les règles administratives sur la tenue d’un établissement pour adultes handicapés, la gestion des ressources financières, matérielles, humaines, les relations avec les élus, le voisinage, etc. Il me semble qu’en moins d’un an, j’ai fait l’équivalent d’au moins deux maîtrises!

Une seule chose m’habitait tout ce temps: je ne savais pas pourquoi j’étais là, je me savais incompétent, limité, maladroit, je n’aimais pas mon travail comme j’avais aimé le précédent, j’avais si peu de gratifications en fait… Mais, compte tenu des circonstances qui m’avaient conduit là, j’avais la conviction la plus intime que j’étais à ma place, car c’était là que Dieu m’avait voulu. Et être assuré de ça, ce n’est pas rien!

La suite par ici : un écho de Céline Les lendemains qui m’émerveillent—>

Quand toutes les barrières tombent

Cet article fait suite à Le blues du businessman qu’il est préférable de lire avant celui-ci. 

Une visite avec des amis au Chateau de Crussol (Ardèche)

Janvier 1998. Julien est venu de Québec avec une intention bien claire: me faire signer un contrat pour au moins une autre année avec MTLI à Paris. Fort du succès récent, les négociations sont faciles. L’augmentation proposée est substantielle. Nous évaluons que cette expérience apporte son lot de bienfaits. Céline et moi faisons le choix de rester. Le rythme de vie typiquement parisien se poursuit donc. Je rentre de plus en plus tard, car pour réussir en affaires, il faut attendre à 18h pour communiquer avec les clients. C’est là que tout se joue!

Avec le succès, les employés se montrent de plus en plus gourmands. Les avantages fiscaux ne suffisent plus. Des concurrents accourent dès l’arrivée de nouveaux conseillers pour faire leur maraudage. La qualité des candidats recrutés attire ces compétiteurs avides de profiter de nos efforts et ils parviennent à faire des offres alléchantes puisqu’ils n’ont rien à assumer des frais de recrutement, de transport et d’hébergement ainsi que les frais légaux pour l’immigration. De plus en plus, mon rôle consiste donc à flatter les conseillers, leur faire prendre conscience de ce que la compagnie a investi pour les faire venir et finalement les augmenter quand même pour approcher les offres des concurrents. Mes clients en sont contents. Pas moi. J’ai de plus en plus le sentiment de gaspiller mon empathie naturelle et mon nouveau talent de gestionnaire au service d’enfants gâtés.

Pentecôte 1998

Tel que convenu avec Louis Pilote, nous prenons le TGV en famille, tôt  le 30 mai, pour nous rendre à Hauterives, dans la Drôme. Louis nous attend à la gare à Lyon. Arrivés à la maison, l’accueil d’Eva et des quatre enfants est chaleureux. Céline et les gars sont émerveillés par la nature champêtre de ce coin de pays et de tout ce ça rend possible, en particulier avec des animaux. Plusieurs fois je les entend dire qu’ils aimeraient habiter un coin comme celui-ci. Nous passons donc un bon weekend à nous raconter nos vies. Louis et moi parlons beaucoup de L’Arche. Il doit quitter la direction de sa communauté. La famille prend une année sabbatique à partir d’août avec un projet de voyage familial à vélo depuis Vancouver jusqu’au Mexique! La communauté lui cherche un successeur avec, semble-t-il, des réponses négatives de plusieurs personnes « appelées » l’une après l’autre.

Le dimanche en fin d’après-midi, Louis m’annonce qu’il doit passer quelques minutes à la communauté, car un assistant (intervenant) a vécu sa confirmation et on lui fait une fête. Il doit au moins faire acte de présence. Il me propose de l’accompagner. Je convainc également Céline de venir avec nous. Nous rencontrons donc ces quelques 80 personnes qui sont dans une joie indescriptible. Dès qu’on nous voit arriver, certaines se précipitent vers nous, visiblement « handicapées ». Elles nous demandent qui nous sommes, pourquoi nous sommes là. « Nous sommes des amis de Louis, oui, Canadiens comme lui », que nous répondons. Mais cette ambiance a tôt fait de nous inclure dans le groupe en fête. Nous saluons les uns et les autres. Nous partageons ces sourires et cet accueil qui ne s’inventent pas. Même Céline y passe un bon moment, notamment auprès des personnes avec un handicap. Nous revenons à la maison. Louis me confie qu’il a signalé notre présence à une certaine Marie-Paule, membre de « l’équipe de discernement » instituée pour trouver un nouveau responsable de communauté, en lui mentionnant que je ferais un bon directeur. Je l’en remercie, sachant très bien que ça ne sert à rien d’y songer, avec la femme que j’ai!

Le lundi matin, jour férié, nous nous préparons à quitter. Louis doit nous ramener à la gare en tout début d’après-midi. Après avoir répondu à un coup de fil, il vient me dire que « la » Marie-Paule, intriguée par la mention de Louis, souhaiterait nous rencontrer avant notre départ. Le scénario qui se déroule alors est digne d’une émission de Surprise sur prise. Vers 10h, Louis propose aux enfants d’aller faire un tour à vélo. Eva dresse une table avec croustilles et Coke sur la terrasse. Et une voiture surgit dans l’entrée. Je dis à Céline: « Euh… le comité de sélection envoie quelqu’un nous parler ». Elle n’y croit pas un mot. Lorsque Marie-Paule se présente, Céline dit: « Pilote, où es-tu caché? Où sont les caméras? » Et malgré cette ambiance déroutante, la conversation s’engage. Marie-Paule ne se laisse pas démonter. Elle nous interroge sur notre désir de vie communautaire et sur notre intérêt par rapport à L’Arche. Céline n’y va pas avec le dos de la cuillère: « L’Arche? Jamais pour moi. Je ne me vois nullement côtoyer des personnes handicapées. Elles sont laides. Elles ne sont pas intelligentes. J’ai même du dédain pour elles. » Et vlan! Marie-Paule a cette réaction géniale: « Vous me rassurez! Moi, les gens qui adorent les personnes handicapées sans les connaître, je les fuis comme la peste. Je préfère les gens qui mettent des distances, car on entre en relations avec elles en s’apprivoisant mutuellement, pas en s’embrassant sans se connaître. » Dans la conversation qui suit, Marie-Paule parvient à obtenir de notre part des réponses sensées. Elle démonte tous les arguments de Céline qui, après deux heures, finit par abdiquer: « Je ne sais pas ce qui vient de se passer, mais j’ai une conviction profonde : nous allons bientôt être ici. »

Entendant cette annonce prophétique, les bras m’en tombent. J’en perds mes moyens. Un peu gêné face à Marie-Paule, je dis à Céline: « Tu sais, ce n’est pas possible. C’est un comité qui décide. On ne se porte pas candidat à un poste dans L’Arche. Et puis, tu le sais, j’entame demain ma deuxième année de contrat! » Bref, je paniquais. Marie-Paule a sans doute vécu ce moment avec une certaine frayeur également. Elle s’est hâtée de ramener les choses à la réalité… Elle n’a surtout pas de mandat pour nous recruter. Elle n’a même pas le droit de nous voir pour en parler. Mais compte tenu de ce que nous avons échangé, elle osera suggérer à l’équipe de discernement qu’elle considère favorablement notre candidature comme famille et la mienne comme futur directeur.

Impossible… Vraiment ?

Dans sa vieille Citroën DS  1970, Louis nous ramène à la gare en toute hâte, compte tenu du retard que nous avions pris. Si ce n’était des vagues extrêmes causées par cette voiture-bateau filant à toute allure, j’aurais dit que mes nausées étaient causées par les sentiments intérieurs qui m’habitaient. Je connaissais Céline assez pour savoir que lorsqu’elle dit oui, les choses se font, c’est ainsi. J’étais inquiet. Je me rappelle que nous avons fait silence et que les regards que nous avons échangés en disaient long. Nous sommes rentrés à la maison. J’ai repris le travail. Nous voulions sans doute oublier un peu ce qui venait de se passer.

Une semaine plus tard, je reçois un coup de fil d’un certain Philippe Delachapelle, le coordinateur de L’Arche en France. Il a été mis au courant de l’existence d’un couple dont le mari pourrait même être appelé à un poste de responsable de communauté. Marie-Paule avait fait son travail de persuasion (ce n’est pas peu dire, car elle nous confia que ce fut un moment très dur à passer, vu le blâme qu’on lui fit d’abord bien sentir avant de l’écouter vraiment). Philippe demandait à nous rencontrer, en compagnie de Christine McGrievy, la coordinatrice régionale déléguée pour la communauté. Le rendez-vous eut lieu sur la butte Montmartre, pas très loin de notre cabaret minable!

Dès le départ, Philippe voulut mettre les choses au clair: « Monsieur et Madame Girard, sachez que ça n’arrivera jamais, en France, qu’une communauté appelle un étranger qui ne connaît pas L’Arche pour un rôle de directeur! » Avant même de m’asseoir, je fis un geste de repartir. « Écoutez, j’ai un bon boulot. Nous ne demandons rien, vous nous avez convoqués à cette rencontre. Nous pouvons en rester là si vous voulez… » Philippe s’est alors vite rattrapé en souhaitant malgré tout vérifier notre aptitude comme couple à la vie communautaire. Pour le reste, ce n’était pas de leur ressort. Nous avons donc partagé durant plus de deux heures sur notre vie, nos aspirations, notre foi, mon expérience de travail, etc. Au terme de ce questionnaire approfondi, Christine et Philippe ont simplement dit: « Nous sommes sous le choc. Nous avons le sentiment que vous feriez une très bonne famille engagée dans l’Arche. Et même pour un poste de responsable, si on nous le demande, nous ne nous y opposerions pas, compte tenu de tout ce que nous avons entendu. » J’étais complètement effrayé par ce que je venais d’entendre. Ce que Céline avait pressenti pouvait donc éventuellement se réaliser.

Mais le silence est revenu après cette rencontre. Connaissant l’urgence de remplacer Louis, je finis par l’appeler pour savoir s’il avait eu vent de quoi que ce soit. Marie-Paule l’avait en effet informé que le duo parisien avait bien confirmé sa perception, mais que l’équipe de discernement préférait encore chercher quelqu’un d’autre en révisant la liste des gens écartés au début du processus. C’est ainsi qu’un membre de la communauté fut appelé à prendre le rôle. Il discerna trois semaines avant de donner sa réponse, fin juin. Cette réponse négative devint pour l’équipe de discernement le signe qu’elle pouvait considérer sérieusement ma candidature. Quelqu’un m’appela le lundi soir, 29 juin, pour demander à fixer une rencontre avec l’équipe. Mais c’était pratiquement impossible: nous quittions toute la famille pour nos vacances au Québec le 4 juillet! Et j’avais devant moi une grosse semaine de travail à accomplir…

Dans la conversation, je mentionnai que j’avais un rendez-vous d’affaires à Genève le 2 juillet. Sur une carte, Genève ne me paraissait pas si loin de la Drôme. La personne me demanda quelques minutes et me rappela. Quelqu’un viendrait me chercher à Genève pour m’emmener à Grenoble où, exceptionnellement, le comité se réunirait afin de me rencontrer. Et c’est ce que nous avons fait. C’est Marie-Paule qui vint à ma rencontre, ce qui était fort rassurant. Le trajet dura deux heures et demie durant lesquelles elle me parla de la communauté, de son expérience, de l’intuition qu’elle portait depuis le début face à nous, de sa confiance que je ferais un bon responsable… Arrivés à Grenoble, nous avons discuté près de trois heures avec les membres du comité avant qu’on me demande de me retirer à l’extérieur, par un temps froid, pluvieux et humide, afin qu’ils puissent discerner. J’appelai Céline pour lui faire part de ce que je venais de vivre et de mon appréhension, vu que tout semblait aller comme pour les deux autres entretiens. Nous étions vulnérables, mais ouverts à ce qui surviendrait par la suite. Elle m’a rassuré, ma confiance reposait sur sa conviction. Hubert, le président du Conseil d’administration, n’ayant pu participer à la rencontre, apprit au téléphone que les membres du comité étaient unanimes à vouloir « m’appeler à la responsabilité ». Ce dernier résista tant qu’il put, d’où un le délai à me laisser poireauter dehors. Plus tard il me fit part de ses réactions: « Qui pouvait me faire admettre qu’un ami d’enfance de Louis Pilote, un Québécois, qui ne connaît pas l’Arche, deviendrait son successeur? Était-on en train de créer une filière québécoise à L’Arche de la Vallée? » Il finit par se rallier à la pression du groupe. C’est alors qu’on me fit enfin entrer, j’étais transi. Je tremblais de froid, mais sans le froid, j’aurais tremblé de peur… Et c’est à ce moment-là qu’on me fit cet appel: « Jocelyn, après tous les événements du dernier mois, les confirmations qui ne cessent de se produire, la qualité de votre couple et les compétences que tu as, nous souhaitons te demander de discerner pour toi-même si tu te sens appelé à prendre la relève de Louis et devenir le prochain responsable de L’Arche de la Vallée. »

Pour Céline et moi, les choses avaient évolué de manière telle que si cet appel devait m’être lancé lors de cette rencontre, j’allais dire oui. Nous croyons tous les deux en l’action du Saint Esprit. Les barrières étaient nombreuses et réelles à ce qu’un tel appel me soit fait. Ce n’était pas possible et ces mots nous avaient été répétés à maintes fois. Et pourtant, toutes les barrières sont tombées pour atteindre la fin de cette folle histoire, notamment pour la suite…

  • Je fis une demande au comité de me laisser un temps pour terminer correctement mon engagement avec MTLI. Acceptée. Un intérim de cinq mois fut convenu avec Jean-Marc, celui qui avait été appelé juste avant moi, qui assurerait l’intérim. Je commencerais dans mon rôle en janvier 1999.
  • D’ici là, Céline et les enfants s’installeraient dès septembre près de la communauté afin que ceux-ci puissent fréquenter une école et ne pas avoir à changer en cours d’année.
  • L’Arche à Paris accepta ma demande pour être hébergé pour quatre mois, histoire de me permettre une expérience concrète d’une vie en foyer avec des personnes ayant un handicap mental et d’être sous une forme de mentorat avec Catherine, la responsable de cette communauté.
  • Notre maison de Québec fut vendue à nos locataires en moins d’une heure avec tous les meubles. Nous avons pu organiser un déménagement par bateau de toutes nos affaires personnelles avant la fin de nos vacances.
  • Je pus me défaire sans complication de mon bail déjà signé pour une autre année à Joinville-le-Pont.
  • Et un logement temporaire fut trouvé pour notre famille, a priori hors de nos moyens, mais même là, le propriétaire fut sensible à notre situation et nous rendit les choses accessibles.
  • Les quatre mois de salaire bonifié avec MTLI me permirent de rembourser les dettes d’études afin d’arriver sans entrave financière dans notre nouveau patelin et dans mon nouvel emploi qui me voyait  diminuer mes revenus de 60%.
  • Les transferts de nos permis de séjour pour la famille (avec droit à l’école pour les enfants) et de mon permis de travail furent traités sans difficulté par la Préfecture de la Drôme.

Tout ce qui précède n’est qu’une simple énumération pour vous, mais des démarches complexes pour ceux qui doivent les réaliser. Comme on dit, les astres étaient alignées et la voie s’ouvrait avant même que nous ne l’empruntions.

Quand nous sommes arrivés au Québec, le 4 juillet, pour y passer un mois en compagnie de nos familles. Nous devions annoncer que ce n’est pas une autre année, mais au moins quatre ans que nous passerions en France. Tout ceci fut si rapide que nous n’avions même pas eu l’occasion d’en parler ouvertement avec eux avant.

Que dire après ce récit? Pour Céline et moi, quand un projet est confié dans l’abandon aux mains expertes de Dieu, son Esprit se met au travail et dénoue ce qui est noué, débloque ce qui est bloqué, rend possible ce qui ne l’est pas. Et que tout ceci ait débuté en pleine Pentecôte me paraît un clin d’oeil spectaculaire de l’Esprit de Dieu qui a gravé à jamais cette expérience dans notre chair. « Car à Dieu, rien n’est impossible. » (Luc 1, 37)

La suite par ici : un écho de Céline Je ne voulais pas ça—>

J’ai finalement craqué…

Céline et Jocelyn

Cet article est le premier d’un récit de vie étalé sur plusieurs chapitres. Vous trouverez un sommaire ici: Pour une lecture suivie de ce blogue.

Il arrive très souvent que des gens, réagissant aux tranches de vie que je raconte en toute spontanéité, me suggèrent d’écrire un livre… Écrire un livre? Je ne me vois pas faire ça d’une traite. Je ne me vois plus non plus écrire sans recevoir de feedback au fur et à mesure. J’ai besoin d’interactions. C’est sans doute ce qui me donne de l’énergie pour raconter. C’est ce besoin que je trouve régulièrement comblé depuis que je tiens un blogue (Culture et foi).

Cette expérience m’a permis de redécouvrir une capacité de créer des relations par le texte. Le texte devient une autre manière de raconter. Il m’est arrivé quelques fois de raconter des choses plus personnelles, avec chaque fois un retour inattendu de commentaires très encourageants. Dans un billet récent (reproduit ici), j’ai parlé avec le coeur de mon fils présentant une trisomie 21. Le nombre de visites sur le site a littéralement explosé. C’est ce qui m’a fait craquer… J’ai donc décidé de créer ce nouveau blogue qui sera beaucoup plus personnel, en complément avec Culture et Foi où je poursuivrai mon dialogue avec celles et ceux qui veulent échanger sur des sujets de société.

Le bonheur est dans les oui

Choisir un titre de blogue est une tâche lourde de conséquences, car il devient une signature, une identité. Rien ne peut résumer complètement ce dont on veut parler. Mais puisqu’il s’agit d’un blogue personnel à partir de récits de vie, je me suis mis à chercher ce qui formait la trame de mon existence depuis que je suis tout jeune. Je pense sincèrement que c’est ma capacité à dire des « oui ».

Je trouve ça intéressant de faire de cette propension à dire oui une qualité. Il ne semble pas donné à tout le monde de répondre favorablement et régulièrement à ce que la vie propose. Je connais plein de gens qui cherchent au contraire à développer leur capacité de dire « non ». Et je les comprends, car si le oui qu’on donne n’est qu’un accord sans choix réel, parce qu’on ne sait pas comment dire non ou qu’on ne veut pas déplaire, c’est comme si on se fait prendre au lieu de donner. Ce n’est pas le même mouvement intérieur. Alors au lieu de faire de grands discours, je vais vous offrir un premier oui pour tenter de vous séduire (c’est quand même la St-Valentin aujourd’hui!) et vous convaincre de revenir souvent…

J’avais 20 ans. Je venais de rompre avec une jeune femme que j’aimais vraiment, assez pour croire que j’aurais pu faire ma vie avec elle. Sa santé mentale était cependant fragile, comme plusieurs membres de sa famille. J’ai peut-être pris panique, je me sentais coincé, étouffé par la perspective d’un engagement qui comportait un grand facteur de risque. J’ai rompu. Par la suite, je me suis rendu libre, en esprit, pour tout appel de la part du Seigneur à le servir (eh oui, je crois qu’il arrive à Dieu de nous tendre des perches). Bien accompagné, j’ai fait le choix de vivre une retraite vocationnelle de huit jours. C’était en juin 1983.

J’avais croisé à deux reprises une femme intéressante et séduisante depuis ma rupture, mais j’étais ailleurs… Le jour de l’entrée en retraite, cette femme et quelques amis se sont invités chez mon frère, à Québec, où je m’étais pointé avec l’ami qui allait partager avec moi les huit jours de silence. Comme nous avions la journée, nous sommes sortis en groupe. Ce fut une journée mémorable. J’étais sous le charme de cette femme, belle, spontanée, rieuse, mais un peu âgée tout de même. Je suis homme à tomber amoureux souvent. Il faut toutefois savoir ce qu’on met derrière le mot amoureux. Mon besoin d’être aimé à l’adolescence était si fort que je pouvais « tomber en amour » avec la première qui s’intéressait à moi. Alors ce jour-là, je suis tombé amoureux une autre fois. Mais j’allais entrer en retraite! Cette jeune femme le savait et me fit promettre de l’appeler pour tout lui raconter après mes jours en silence…

Je vécus ma retraite. Je cherchai un appel que j’ai peut-être un peu « forcé ». J’en sortis convaincu qu’il me fallait entrer en communauté, avec les Jésuites. Mon accompagnateur, lui-même Jésuite, ne parût pas fâché de cet « appel »… Mais voilà, j’ai reçu un autre appel, un vrai… Celui de cette femme, Céline, quelques jours après ma retraite. Elle me rappelait ma promesse (oubliée) de lui faire rapport de mon séjour. Je me suis repris et l’ai invitée au restaurant. Nous avons passé un moment extraordinaire. Nous nous sommes trouvés comme deux âmes soeurs. Nous avons partagé longuement sur nos vies respectives. J’ai parlé beaucoup (plus que toutes les années qui ont suivi). J’étais littéralement en amour, cette fois pour de vrai, avec cette femme-là.

Nous avons commencé à nous fréquenter. J’ai vite oublié l’autre appel, celui des Jésuites. Après quelques semaines, nous étions déjà convaincus que nous allions passer le reste de notre vie ensemble. Il fallait ménager un peu nos parents et avons attendu (pas si longtemps) pour leur annoncer notre désir de nous marier. Moins d’un an après notre rencontre à Québec, nous étions mariés.

Une vie à dire oui…

La vie m’avait conduit à cette opportunité, à vivre cette rencontre déterminante. J’aurais pu résister, me laisser gagner par la peur de m’engager. J’ai dit oui et je me suis laissé entraîner dans le tourbillon de cet amour. Je l’ai senti parfois plus étouffant, mais chaque fois que cela survenait, je choisissais de m’en remettre à ce oui initial. J’ai dit oui, en juin 1983 à ce que la vie me proposait, oui à Céline qui est devenue la compagne de mes jours, oui à l’amour exclusif qui fait si peur aux hommes, ce 5 mai 1984.

Aujourd’hui, jour de la St-Valentin 2012, j’ai redit mon amour à cette femme, j’ai renouvelé mon oui en la choisissant de nouveau comme épouse. C’est avec elle que j’ai vécu les moments les plus intenses de ma vie, des adoptions réussies, d’autres échouées, des déménagements, des changements de caps, des bouleversements, des moments tendres et des crises fécondes. Comme je commence ce blogue, je voulais d’abord vous faire cadeau de cette rencontre qui a tout changé. C’est avec elle que j’ai vécu tout ce que vous découvrirez dans les prochains articles qui consisteront à vous raconter ma vie à dire des oui qui s’aboutent à d’autres oui et qui finissent par devenir une vie franchement unique. J’espère donc vous savoir présents sur ce blogue. J’espère que vous entrerez en dialogue sur ce que je raconte et que vous partagerez à votre tour des tranches de votre propre vie.

La suite par ici : un écho de Céline Mes « n’oui » à la vie-–>