Ces histoires gravées pour toujours…

Ce texte fait suite à Les lendemains qui déchantent ou Responsable sans expérience, qu’il est préférable de lire préalablement.

En 1999, mon fils Stéphan, au centre, et Céline, à droite

L’Arche de la Vallée est installée dans les villages de Hauterives et de Chateauneuf-de-Galaure, au nord du département de la Drôme (26) en France. Lors de sa fondation, en 1974, elle avait pris le nom de Moïta qui est resté celui du premier foyer, situé dans le quartier St-Germain, un peu à l’écart de Hauterives.

Quand j’ai pris la responsabilité de la communauté, en 1999, celle-ci venait de vivre une période de grande croissance, passant de trois à cinq foyers et ouvrant un atelier occupationnel de 21 places. Sur les 20 personnes adultes présentant une déficience intellectuelle accueillies dans les derniers mois, 14 présentaient également des troubles de comportements liés le plus souvent à un diagnostic de maladie mentale. Une psychiatre venait donc chaque semaine effectuer une prestation de trois heures pour suivre l’évolution des personnes et assurer le suivi de leur médication, souvent constituée de « cocktails » très finement dosés. Je me faisais un devoir d’être présent à ces séances qui me permettaient d’apprendre énormément, en accéléré, sur les différentes affections des personnes dont j’avais la charge.

On m’avait suggéré de ne pas prendre connaissance des dossiers des personnes, mais plutôt de commencer par les rencontrer telles qu’elles se donnaient à découvrir. C’est ce que j’ai fait. Je ne voulais pas rencontrer la maladie ou la problématique de telle ou telle personne, mais plutôt la personne elle-même, au risque de ne pas savoir comment me comporter, ne pas avoir la bonne distance. C’est d’ailleurs un des points qui avait été relevé dans ma première évaluation après une année. Mon inexpérience alliée à mon manque de connaissances en matière de handicap intellectuel m’ont sans doute quelques fois mis dans l’eau chaude lorsque venait le temps d’intervenir. Par exemple, avec certaines personnes, je montrais d’abord mon côté amical, convivial. En France, il y a, même à L’Arche, un aspect plus marqué que chez nous à propos de la posture du directeur qui doit rester normalement plus distant, en retrait ou « au-dessus de la mêlée ». Cela est utile lorsqu’il est temps de reprendre une personne sur ses comportements. Avec Joël, par exemple, un jeune très envahissant physiquement, je me suis montré très sympathique, acceptant ses accolades. Mais lorsqu’il fallut renforcer l’autorité de son équipe d’intervenants, j’étais tout à coup assez peu impressionnant dans le rôle d’autorité. J’ai donc dû apprendre à manier à la fois le relationnel et le rôle d’autorité.

Des personnes blessées depuis l’enfance

Arrivée quelques semaines avant moi, Véronique était une toute jeune femme avec des traits psychotiques marqués. Dans son établissement, au cours des dernières années, elle avait fait preuve d’une certaine stabilité émotive. Son installation à L’Arche fut un choc terrible pour elle. Elle ne parlait que très peu, avec des expressions difficiles à comprendre. Pendant des mois, elle disait un mot que personne ne comprenait. Et comme nous ne comprenions pas, elle a développé une grande frustration qui s’est peu à peu transformée en une colère et ensuite en une violence inimaginable, à la fois contre elle-même (elle s’arrachait littéralement tous les ongles de ses doigts et parfois des orteils) et contre les membres de son équipe, surtout les femmes. On m’appelait parfois au bureau ou à la maison, en pleine crise, car Véronique venait de passer à l’acte. La première fois que je suis venu à Moïta, son foyer, la responsable du foyer et une autre assistante étaient carrément assises sur Véronique étendue sur le sol. Elle venait de se calmer et les deux assistantes ont pu se lever à ce moment-là. L’une d’entre elles avait été blessée au dos. J’avais beau interroger Véronique sur les motifs de sa colère, elle répétait sans cesse le même mot. Même après avoir communiqué avec les intervenantes de son ancien établissement et que deux d’entre elles soient venues à L’Arche, nous ne comprenions toujours pas ce mot alors que d’autres mots étaient peu à peu répertoriés et documentés sur son vocabulaire. Il a fallu plus d’un an avant que quelqu’un ne fasse le lien avec le mot qu’elle répétait et le numéro de porte de la chambre de son ancien établissement « F8 », « F12 », ou quelque chose comme ça. Véronique demandait simplement, depuis tout ce temps, à rentrer chez elle, dans la chambre F8 qui avait été la sienne durant des années… Entre-temps, Véronique avait dû être médicamentée à fortes doses d’anti-psychotiques qui servaient de camisole chimique afin de la protéger d’elle-même et donner une sécurité aux assistantes (elle ne s’est jamais attaquée aux autres personnes accueillies!). La Véronique adulte à L’Arche, était loin d’être semblable à la jeune fille qu’on nous avait envoyée… Voilà une transition que nous avions manquée, l’établissement qui ne pouvait plus la garder en raison de son âge, et nous qui devions l’accueillir…

J’ai toujours gardé un attachement très fort pour Véronique. Sans doute parce que nous étions nouveaux tous les deux dans ce monde particulier d’une communauté de L’Arche. Sans doute aussi parce qu’elle était si décontenancée de se retrouver là. Peut-être était-elle un peu comme le miroir de ce que je vivais intérieurement. Dans la communauté, normalement, nous avions comme consignes que les femmes prennent soin des femmes et les hommes des hommes. Mais puisque les soins étaient prioritaires, il pouvait arriver qu’un intervenant de l’autre sexe soit appelé à donner un bain ou une douche. La pénurie d’intervenants avait fait en sorte que je fusse appelé à m’occuper de la douche de Véronique. C’était une activité qu’elle aimait bien, alors elle ne s’y opposait jamais. Je me rappelle lorsque je suis arrivé au foyer et que je me suis pointé à la salle de bains. Véronique y était déjà et en moins de temps qu’il n’en faut, elle s’était dénudée et attendait devant moi que je commence la douche. J’étais complètement abasourdi devant la vulnérabilité totalement exposée de cette femme. En ce moment précis, elle était disponible et confiante envers moi qui, pourtant en d’autres occasions, avais dû me mettre en travers de son chemin pour l’empêcher d’attaquer une assistante ou hausser le ton à l’occasion d’une remontrance verbale. Le corps de cette jeune femme « offert » pour les soins d’hygiène aurait pu devenir un corps agressé ou abusé, ce qu’il avait été dans sa jeune enfance. Malgré ses blessures et la psychose infantile sévère qui lui servait de protection contre l’inhumanité dont elle avait été l’objet, elle pouvait encore se poser devant un homme et attendre de lui qu’il soit bon et la touche convenablement. Je me rappelle avoir tenté le plus possible d’éviter de la regarder, de simplement l’orienter avec des paroles, émues, pour qu’elle se lave elle-même partout. On m’avait dit qu’il ne fallait pas oublier de lui laver le dos, ce que j’ai fait avec une grande douceur. Ce corps était devenu sacré et je devais lui vouer un respect infini.

En 2005, lorsque je suis revenu dans la communauté, en transit pour une réunion en Italie, toutes les personnes se précipitaient vers moi pour me saluer. Ma surprise fut de voir que Véronique venait elle aussi spontanément vers moi. En une minute, elle m’a adressé plusieurs mots différents, que je ne comprenais pas pour la plupart, comme si elle voulait me raconter ce qu’elle était devenue. Elle souriait, c’était déjà énorme. Ce fut l’un des moments les plus émouvants de mes retrouvailles. Véronique, pour moi, demeure la personne phare de mon mandat de responsable de L’Arche de la Vallée, car à travers toute la recherche que nous avions dû mener pour la comprendre, pour en prendre soin avec précaution, elle est demeurée par dessus tout un mystère infini. Elle est l’image de toutes ces personnes blessées dans leur intelligence et dans leur capacité relationnelle. Seul le temps et l’engagement personnel dans la durée peuvent contribuer à établir un espace d’intimité et de réciprocité favorisant la guérison. Ce temps, je ne l’ai pas suffisamment pris ni assez longtemps… Mais l’élan naturel de Véronique vers moi me fut d’une douceur indicible.

Les vrais problèmes

On dit souvent à L’Arche que les personnes accueillies ne posent pas vraiment de problèmes, mais que ce sont plutôt les assistants! Aujourd’hui je dirais autrement: le problème est dans la relation entre les assistants d’une part, et entre les assistants et les responsables d’autre part. Les assistants dont il est question proviennent de n’importe où dans le monde. Le critère d’admissibilité, à cette époque en tout cas, outre les formalités administratives, était essentiellement la bonne volonté. L’Arche accueillait donc des jeunes et des moins jeunes pour en faire dès leur arrivée des « assistants » (Jean Vanier aurait choisi ce mot à partir de son origine latine, dans le sens de « s’asseoir avec ») et non pas des intervenants dans le sens classique du rapport aidant-aidé. Recevoir chaque année une dizaine de nouveaux assistants et en faire des membres d’équipes qui doivent fonctionner de manière cohérente, prenant en compte leurs origines et leurs cultures diverses, est tout sauf évident.

Un jour, Geneviève, la responsable des assistants, vint me parler d’un certain T. C’était un homme à la mi-trentaine qui avait déjà pas mal roulé sa bosse. Ancien légionnaire, il s’était plus ou moins réfugié dans un petit ermitage pas très loin, où le frère Pierre, un bénédictin qui vivait en retrait de son monastère, l’avait accueilli et accompagné. Le frère Pierre s’était porté garant de T. Nous avions donc accueilli cet homme avec confiance, la mienne reposant essentiellement sur le jugement de Geneviève. T. était un homme costaud de 2 mètres, tatoué, avec un faciès dur et peu souriant. Il opérait autour de lui une grande fascination. Son silence sur sa vie passée lui donnait une aura de mystère qu’il se plaisait à cultiver. Il faisait peur également, mais ce n’est que beaucoup plus tard que celles qui vivaient dans le même foyer ont pu l’exprimer. T. avait notamment fait des promesses à une femme présentant un trouble mental qui vivait dans son foyer. Elle en était tombée amoureuse et avait eu avec lui des relations sexuelles consenties, ce qui était totalement interdit dans un foyer de l’Arche, même entre deux assistants! Un jour, M., une autre jeune femme avec un handicap du même foyer, était venue se plaindre que T. l’avait touchée. Elle disait qu’il l’avait invitée dans sa chambre et qu’il l’avait caressée. Des interrogatoires en règle avec T. et M., séparément et puis ensemble, laissaient planer des doutes. Au final, la jeune femme finit par se rétracter complètement, disant avoir tout inventé. C’était vraiment une invention, mais il est fort probable que M. avait été témoin de l’autre relation et qu’elle avait tenté par ce moyen de nous en avertir, en prenant tout sur elle. Nous ne pouvions pas, à ce moment, faire de tels rapprochements avec une autre situation puisque rien ne nous y menait. Mais, à partir de ce jour, T. a commencé à avoir des comportements irrationnels. De mystérieux, il finit par devenir effrayant pour tous les gens de son foyer. Lors d’une soirée communautaire, avec son foyer il avait joué une scénette qui avait laissé perplexes tous les anciens. Après l’avoir rencontré, je convins avec le conseil communautaire qu’il devait partir. Les membres du conseil appréhendaient le moment du départ, la violence contenue de cet homme allait-elle exploser? Il revenait au directeur d’annoncer la décision et d’accompagner la sortie du foyer. Je n’étais pas gros dans mes pantalons! Heureusement, tout se déroula sans problème. T. quitta la communauté. Quelques semaines plus tard, nous apprenions qu’il avait été arrêté dans sa région natale pour des crimes à caractère sexuel sur une ex-conjointe (avant son séjour à L’Arche). T. m’avait écrit une longue lettre dans laquelle il tentait de se justifier. Je n’avais alors aucune idée de ce qui arriverait plus tard, bien après mon départ. Cette femme avec qui il avait eu des relations croyait toujours en l’amour de cet homme! Lorsqu’elle prit conscience que T. ne reviendrait jamais la chercher pour vivre avec elle, elle sombra dans une dépression grave et commit une tentative de suicide. Elle finit par dévoiler toute l’histoire. Mon successeur déposa conjointement avec elle une plainte au criminel. C’est par téléphone que je dus témoigner auprès d’un inspecteur de la gendarmerie française de tout ce que je savais et surtout de ce que j’ignorais. J’aurais pu être jugé pour négligence, mais les explications que j’ai données sur la manière de traiter cette affaire avaient rassuré l’inspecteur. J’ai appris par la suite que T. fut condamné à plusieurs années de prison pour différents abus.

Cette histoire me fait également penser à E., une jeune assistante qui s’est trouvée dans cette équipe, au même moment. E. était une femme visiblement souffrante. Elle avait ses confidentes qui se gardaient bien d’ébruiter quoi que ce soit de ce qu’elle leur confiait, ce qui était un bon gage de leur confiance mutuelle. Pour nous, l’équipe de responsables, il était difficile de l’aider par les moyens formels. Dans la foulée entourant le départ de T., E. s’était assombrie encore davantage. C’est elle qui avait pris la responsabilité du foyer en cours d’année. Avant la rentrée de septembre, elle avait demandé à être retirée du rôle de responsable. Nous étions pratiquement en crise de responsabilité, car bon nombre d’anciens voulaient rester sans porter de responsabilité. Les nouveaux devaient souvent être nommés prématurément responsables pendant que les anciens semblaient se la couler douce, profitant de la relation gratuite avec les personnes accueillies. Le conseil prit la décision qu’il fallait plutôt mettre E. au défi de rester en poste comme responsable ou bien de partir. Elle choisit de quitter et de garder sa colère enfouie dans son silence, ce qui laissa un grand malaise dans toute la communauté. En septembre 2010, alors que je venais de quitter L’Arche-Montréal, je reçus une lettre de sa part, presque dix ans après les événements E. me reprochait un tas de choses, notamment d’avoir gâché une grande partie de sa vie, et même de l’avoir détruite, lui causant des années de reconstruction psychique… J’étais complètement troublé par ces accusations. Mais je ne pouvais changer la perception qu’elle en avait. J’ai répondu. Ma mémoire était un peu défaillante. Elle a répondu et clarifié ses positions. Cet échange de courriels a permis de remettre, un peu, les choses en perspective. Je reconnaissais qu’il était probable que les décisions j’avais prises avec le conseil communautaire pouvaient avoir été vécues comme elle le disait. Je reconnaissais également que mon inexpérience avait sans doute joué un rôle dans le traitement de cette situation. J’ai tenté de lui exprimer toute la compassion possible et surtout mon désarroi devant le fait qu’elle refusait de s’ouvrir sur ses difficultés, à cette époque, du moins avec moi ou une autre personne en autorité. Dans la lettre suivante, le ton passa à celui de la franche discussion sur des souvenirs communs mais interprétés différemment. Dans sa dernière réponse, il n’y avait qu’un seul mot : « Merci ».

Une multitude d’histoires sacrées

J’ai été responsable de cette communauté de janvier 1999 à février 2003. Je garde un souvenir précieux de chacune des personnes accueillies dans la communauté et de chacune et chacun des assistants que j’ai accompagnés ou côtoyés. Je pourrais ainsi raconter des centaines d’autres histoires qui restent à jamais gravées dans mon coeur. À L’Arche, le directeur ou, mieux, le responsable est identifié à l’image biblique du « bon berger ». Il doit connaître chacune de ses brebis s’il veut que celles-ci le suivent. Le temps qui m’a été donné de vivre dans cette communauté n’aura peut-être pas beaucoup marqué les uns et les autres, quatre ans, c’est si peu dans leur histoire. Mais chaque relation que j’ai eue avec l’un et l’autre reste marquée au fer rouge dans ma propre histoire… Je me sens comme un tabernacle qui conserve une part du sacré de chacune de ces personnes. C’est un privilège immense et une responsabilité énorme qui subsiste même longtemps après que je les ai quittées.

Responsable sans expérience…

Avec Yolande, en 1999

Ce texte peut être lu de manière autonome, mais on peut préférer le lire après Quand toutes les barrières tombent ou Les lendemains qui déchantent

Un an après mon entrée en fonction à l’Arche de la Vallée, soit au début de l’an 2000, on m’avait demandé d’écrire un témoignage personnel, car dans la structure de l’Arche en France, il y avait plusieurs regards posés sur cette histoire rocambolesque d’un étranger qui ne connaît rien à L’Arche et qui est désigné comme responsable d’une communauté bien établie. Le texte qui suit est la version intégrale que j’avais écrite il y a donc 17 ans!  Lire la suite

Les lendemains qui déchantent

Cet article fait suite à Quand toutes les barrières tombent qu’il est préférable de lire avant.

Philippe (décédé récemment), Janique et Martine

Quand on dit oui à quelque chose d’inouï, il va de soi que les réactions seront variées. Dans un premier temps, on cherche surtout les confirmations et il y en a toujours. Pour un grand maître du discernement, comme saint Ignace de Loyola, les mouvements du coeur ou de l’âme sont à écouter avec attention lorsqu’il s’agit de vocation. Il parle ainsi de consolation et de désolation. Quand on envisage une orientation à sa vie, il y aura consolation si ce qui m’habite est la joie, l’enthousiasme, des réactions positives des autres. Il y aura désolation si la tristesse m’envahit, les gens se détournent de moi, etc. Ceci dit, ni la consolation, ni la désolation ne sont les repères finaux pour les choix. Ils sont des indications à prendre en compte, sans plus. Dans mon cas, après avoir dit oui à L’Arche, les consolations ont été importantes surtout par les nombreuses barrières qui se sont effacées littéralement de la route. Mais un tel choix qui provoque un retournement à 180° ne peut pas ne pas faire de vagues.

Quitter à un sommet

Il y a eu les premières réactions et les autres. Dans un premier temps, les membres de nos familles respectives ont plutôt accueilli notre choix de nous engager à L’Arche avec bienveillance. Par la suite, les interrogations se sont faites plus insistantes. En quoi consiste un engagement? Est-ce pour la vie? Avez-vous le droit de sortir? Pourra-t-on vous voir? Toutes ces questions qui témoignent de la méconnaissance d’un mouvement international qui est pourtant largement reconnu en dehors des frontières d’origine de Jean Vanier, son fondateur. Les réponses apportées semblaient le plus souvent rassurantes.

Dans l’entreprise, il en fut autrement. Julien, mon patron de Québec avait semblé à demi-surpris. Il connaissait mes « penchants » pour la religion, la justice sociale, etc. Il me connaissait également pour mon empathie, mes valeurs humaines. Le temps n’était pas favorable à ce que je quitte, mais en homme d’affaires expérimenté, il avait déjà envisagé une suite. Les collègues de mon bureau à Paris ont été moins subtils. MTLI partageait ses locaux avec des associés de Julien qui travaillaient dans divers domaines connexes. Ils étaient partenaires. Ce sont eux, le plus souvent, qui ouvraient les portes pour que nous puissions démarcher les clients. J’avais établi une relation de confiance avec les uns et les autres, même si on me considérait évidemment comme le jeune Canadien encore en apprentissage, ce qui était juste. Michel avait peu réagi à mon annonce. C’était un homme peu loquace sur ses sentiments, comme tant d’autres. Il semblait quand même avoir un certain intérêt pour mon choix, d’autant qu’il avait une fille adulte qui nécessitait un accompagnement soutenu. Paul était un homme charmeur, chaleureux, ouvert. Il fit comme si l’annonce de mon choix ne l’atteignait pas et se réjouit rapidement pour moi.

Le mois de septembre me parut bizarre. J’étais fort engagé dans l’entreprise, en semaine, mais je quittais prématurément le vendredi pour me rendre à Hauterives, y retrouver ma famille. Il est possible qu’en raison de ces allers-retours, j’ai été moins conscient de ce qui se tramait derrière mon dos. Nadia fut envoyée de Québec pour me seconder. Julien avait prévu qu’elle me succéderait. Ne me connaissant pas, elle s’investit rapidement auprès des partenaires pour la continuité. Mais elle entendit également des choses à mon propos. Fin novembre, Julien vint à Paris. Nous primes le temps de parler un peu. À un moment, il m’interrogea sur ce que c’était réellement l’endroit où je m’en allais. Il avait visiblement besoin de vérifier des choses. Lorsqu’il fut rassuré, il me demanda si j’avais entendu ce qu’on racontait à mon propos. Il me dit que le bruit courait abondamment que j’avais été endoctriné et que je partais dans une secte religieuse répertoriée dans une liste officielle. Je finis par savoir que l’auteur de ces rumeurs n’était autre que Paul. Après m’être assuré que rien ne liait L’Arche de Jean Vanier à un quelconque répertoire de sectes en France, je m’en vins confronter Paul. J’étais en colère. Il s’était dit mon ami. Il me souriait chaque matin. Et pendant des semaines, il encourageait les gens à me voir comme un faible qui s’était laissé endoctriné. Je lui démontrai qu’il avait tout faux. L’Arche, loin d’être vue comme une secte, était un partenaire reconnu par l’État et les nombreux Départements dans lesquels elle était implantée. Si L’Arche faisait une place centrale à la dimension spirituelle, ce n’était certainement pas pour brimer les consciences et limiter les libertés, mais au contraire pour en déployer tout leur potentiel! La longue démonstration qu’il subit et les reproches au nom de l’amitié finirent par l’atteindre et il se montra alors fort malheureux d’avoir ainsi causé du tort. Il me promit qu’il allait réparer auprès des gens à qui il avait parlé afin de rétablir les faits. Je ne sais pas s’il l’a fait effectivement, mais sa promesse me suffisait.

J’avais surtout mal du fait que la plupart des employés que j’avais accompagnés, soutenus et défendus m’avaient peu à peu tourné le dos. Seules quelques personnes, dont Annie, Michel et Pierre sont demeurées loyales et le sont toujours après ces années. La fête de départ qu’on me fit à la mi-décembre avait le goût amer de la désolation. Mais pour embrasser un choix vocationnel, ne faut-il pas aussi qu’il comporte de telles conséquences?

Arriver dans un monde inconnu

Chaque fois qu’il était possible, je venais à L’Arche de la Vallée le vendredi pour pouvoir assister au conseil communautaire qui était l’équivalent d’un comité de direction. Je n’étais pas encore le directeur, mais on avait eu pour moi cet égard de déplacer la réunion au vendredi afin de me permettre d’y être de temps en temps. J’ai eu droit à quelques tests. Le premier jour, en début de réunion, Geneviève me remit le Prions en Église et me demanda « Tu veux bien nous faire prier, Jocelyn? » Comme j’ai dû paraître nul à cette occasion. Oui, j’étais croyant. Oui, j’avais étudié en théologie. Oui, j’allais à la messe hebdomadaire. Mais faire prier un groupe ne faisait pas partie de mes expériences majeures, surtout pas récentes!

On nous avait proposé de faire les vacances de Noël avec un groupe de la communauté, histoire de nous apprivoiser avec quelques membres et pour mieux connaître la réalité d’un groupe de L’Arche. Un de ces groupes devait passer 10 jours à Cuise-la-Motte, tout près de Trosly-Breuil, le lieu où tout a commencé pour L’Arche. Céline et les enfants avaient accepté sans gaieté de coeur. Pour moi, c’était une chance de poursuivre ce que j’avais commencé avec L’Arche à Paris depuis quatre mois. Le responsable de ce groupe était un homme dans la jeune trentaine avec une courte expérience de L’Arche et plusieurs années de vie communautaire en silence complet, chez les Chartreux! Il y avait dans le groupe David, un jeune adulte trisomique avec de graves problèmes de comportement. Pour un rien, David se mettait en colère et frappait tout ce qui bougeait autour de lui. Un soir, au restaurant, il poussa violemment toute la vaisselle qui était disposée devant lui, suscitant un silence gêné de tous les clients. Le responsable du groupe le poussa fermement dehors pendant qu’on ramassait les objets avec la serveuse apeurée. J’étais le futur directeur. J’étais complètement incompétent à gérer ce genre de situations, encore moins habile à évaluer la réaction vive du responsable. Je découvrais une partie de la réalité que j’aurais à gérer dans quelques jours et j’étais effrayé. Je doutais alors de l’appel que j’avais reçu. Dieu peut-il vraiment nous appeler à une telle chute hors de nos zones de confort et de compétences?

Le 3 janvier, je prenais ma première journée de travail. Ce que j’avais vécu dans ce restaurant aurait dû me préparer à ce qui surviendrait. Yolande, l’une des toutes premières femmes accueillies dans un foyer de l’Arche de la Vallée, était absolument ingérable depuis quelques semaines. Comme bien d’autres personnes vivant avec une déficience intellectuelle, la perspective du changement de directeur l’affectait sérieusement. Ce petit bout de femme avec laquelle j’avais versé quelques larmes, le 24 juillet, lorsque je fus présenté à toute la communauté, s’avérait d’une tyrannie phénoménale. L’équipe des assistants de son foyer n’en pouvait plus. Yolande était passée à la douche froide presque chaque jour. J’étais estomaqué devant les récits qu’on me faisaient et des méthodes employées. Dès le deuxième jour, j’avais à prendre une décision: il fallait que Yolande quitte pour un temps, sinon nous allions perdre toute l’équipe d’intervenants. Qui étais-je donc pour prendre une telle décision? C’est Marie-Paule qui fut ma plus grande conseillère. Elle était responsable des foyers et donc des personnes accueillies. Elle me suggéra d’envoyer Yolande passer un temps de retrait dans la communauté de Lyon. J’organisai les choses avec Georgette, la responsable. Yolande quitta non sans recevoir des remontrances de ma part et des objectifs précis sur lesquels réfléchir. L’équipe souffla un peu. Je leur demandais de voir comment chacun pourrait réaccueillir Yolande à son retour, mais j’avais devant moi des gens brisés par la violence de Y0lande et leur propre violence qu’ils avaient eux-mêmes extériorisée. Brice, par exemple, fut pris à un moment d’une telle colère qu’il frappa violemment dans une armoire dont il fracassa la porte! Ce petit bout de femme, minuscule même, avait le pouvoir de faire surgir la violence d’un apôtre de Gandhi comme Brice…

Peu de temps avant que je prenne mon poste, Jacques, un ancien de L’Arche qui avait beaucoup souffert de décisions de responsables, m’avait invité à « donner ma vision » lorsque je prendrais mon rôle. Donner ma vision? Quelle était donc ma vision? Et qu’est-ce qu’une vision? J’ai été tourmenté par cette question durant plusieurs jours. En prévision de ma première soirée communautaire, j’avais tenté d’écrire un beau « discours de vision », mais je ne pouvais rien dire d’autre que de la théorie. Lorsque l’occasion arriva, je quittai mon texte et me limitai à déclarer à tous que ma vision, ce serait d’être à l’écoute pendant au moins six mois. J’allais rencontrer tous les membres de la communauté, individuellement ou en groupes, afin de les connaître et de prendre connaissance de leurs visions! À mon avis, c’était sans doute la meilleure vision à donner à ce moment-là! J’avais dû être inspiré.

Mais ça n’avait pas convaincu tout le monde. Geneviève était l’une des fondatrices de la communauté qui allait célébrer 25 ans cette année-là. Elle avait quitté quelques années pour Trosly-Breuil, mais était revenue pour assumer à mi-temps le rôle de responsable des assistants (du personnel) et celui de coordinatrice régionale. Elle avait donc une autorité supérieure à la mienne en ce qui regarde toutes les communautés du sud-est de la France, mais une autorité qui ne s’exerçait pas sur la nôtre en raison de son appartenance. C’était certainement une situation frustrante pour elle qui voyait un jeunot étranger prendre un rôle aussi important. De plus, comme elle partait sans cesse à l’extérieur pour accompagner les communautés, un grand nombre d’assistants venait me rencontrer pour des problèmes qu’ils devaient régler. Mon sens pratique et ma propension à rendre service me commandaient alors de leur donner des réponses ou de poser des gestes qui relevaient normalement de Geneviève. En début de février, Geneviève demanda à me voir. Elle était doublement en colère. Elle était fâchée contre l’équipe de discernement. Elle ne croyait pas que c’était un bon choix de confier une grande communauté comme celle-ci à un homme inexpérimenté et qui ne connaissait rien à la vie communautaire ni au handicap. Elle m’en voulait aussi parce que j’avais pris des initiatives en rapport avec son rôle de responsable des assistants. Ce jour-là, je m’en rappelle fort bien, j’ai d’abord tout admis tout ce qu’elle disait. Oui, l’équipe avait peut-être fait erreur. Oui, j’avais joué dans ses plates-bandes. Mais j’ai eu cette inspiration qui l’a démontée: « Ce n’est ni toi ni moi qui ai voulu que je me retrouve ici à ce poste. Tu crois comme moi en la puissance de l’Esprit Saint. Tu as prié avec toute la communauté pour qu’il envoie un berger. C’est moi qui suis arrivé là. Toi et moi n’avons qu’une chose à faire: faire confiance que son choix a pu être le bon et faire en sorte que ça soit vrai. » Geneviève a quitté mon bureau. Notre collaboration s’est améliorée nettement après cette altercation (et parce que je me suis mêlé de mes affaires!).

En fait, cette transition fut réellement pénible. Je parlerai une autre fois de l’adaptation de nos jumeaux qui n’a en rien aidé notre intégration à cette région. Chaque jour, je me demandais ce que je faisais là. Je devais prendre les bouchées doubles pour apprendre mon rôle, apprendre L’Arche, apprendre les lois et règlements sur le handicap, les règles administratives sur la tenue d’un établissement pour adultes handicapés, la gestion des ressources financières, matérielles, humaines, les relations avec les élus, le voisinage, etc. Il me semble qu’en moins d’un an, j’ai fait l’équivalent d’au moins deux maîtrises!

Une seule chose m’habitait tout ce temps: je ne savais pas pourquoi j’étais là, je me savais incompétent, limité, maladroit, je n’aimais pas mon travail comme j’avais aimé le précédent, j’avais si peu de gratifications en fait… Mais, compte tenu des circonstances qui m’avaient conduit là, j’avais la conviction la plus intime que j’étais à ma place, car c’était là que Dieu m’avait voulu. Et être assuré de ça, ce n’est pas rien!

La suite par ici : un écho de Céline Les lendemains qui m’émerveillent—>

Quand toutes les barrières tombent

Cet article fait suite à Le blues du businessman qu’il est préférable de lire avant celui-ci. 

Une visite avec des amis au Chateau de Crussol (Ardèche)

Janvier 1998. Julien est venu de Québec avec une intention bien claire: me faire signer un contrat pour au moins une autre année avec MTLI à Paris. Fort du succès récent, les négociations sont faciles. L’augmentation proposée est substantielle. Nous évaluons que cette expérience apporte son lot de bienfaits. Céline et moi faisons le choix de rester. Le rythme de vie typiquement parisien se poursuit donc. Je rentre de plus en plus tard, car pour réussir en affaires, il faut attendre à 18h pour communiquer avec les clients. C’est là que tout se joue!

Avec le succès, les employés se montrent de plus en plus gourmands. Les avantages fiscaux ne suffisent plus. Des concurrents accourent dès l’arrivée de nouveaux conseillers pour faire leur maraudage. La qualité des candidats recrutés attire ces compétiteurs avides de profiter de nos efforts et ils parviennent à faire des offres alléchantes puisqu’ils n’ont rien à assumer des frais de recrutement, de transport et d’hébergement ainsi que les frais légaux pour l’immigration. De plus en plus, mon rôle consiste donc à flatter les conseillers, leur faire prendre conscience de ce que la compagnie a investi pour les faire venir et finalement les augmenter quand même pour approcher les offres des concurrents. Mes clients en sont contents. Pas moi. J’ai de plus en plus le sentiment de gaspiller mon empathie naturelle et mon nouveau talent de gestionnaire au service d’enfants gâtés.

Pentecôte 1998

Tel que convenu avec Louis Pilote, nous prenons le TGV en famille, tôt  le 30 mai, pour nous rendre à Hauterives, dans la Drôme. Louis nous attend à la gare à Lyon. Arrivés à la maison, l’accueil d’Eva et des quatre enfants est chaleureux. Céline et les gars sont émerveillés par la nature champêtre de ce coin de pays et de tout ce ça rend possible, en particulier avec des animaux. Plusieurs fois je les entend dire qu’ils aimeraient habiter un coin comme celui-ci. Nous passons donc un bon weekend à nous raconter nos vies. Louis et moi parlons beaucoup de L’Arche. Il doit quitter la direction de sa communauté. La famille prend une année sabbatique à partir d’août avec un projet de voyage familial à vélo depuis Vancouver jusqu’au Mexique! La communauté lui cherche un successeur avec, semble-t-il, des réponses négatives de plusieurs personnes « appelées » l’une après l’autre.

Le dimanche en fin d’après-midi, Louis m’annonce qu’il doit passer quelques minutes à la communauté, car un assistant (intervenant) a vécu sa confirmation et on lui fait une fête. Il doit au moins faire acte de présence. Il me propose de l’accompagner. Je convainc également Céline de venir avec nous. Nous rencontrons donc ces quelques 80 personnes qui sont dans une joie indescriptible. Dès qu’on nous voit arriver, certaines se précipitent vers nous, visiblement « handicapées ». Elles nous demandent qui nous sommes, pourquoi nous sommes là. « Nous sommes des amis de Louis, oui, Canadiens comme lui », que nous répondons. Mais cette ambiance a tôt fait de nous inclure dans le groupe en fête. Nous saluons les uns et les autres. Nous partageons ces sourires et cet accueil qui ne s’inventent pas. Même Céline y passe un bon moment, notamment auprès des personnes avec un handicap. Nous revenons à la maison. Louis me confie qu’il a signalé notre présence à une certaine Marie-Paule, membre de « l’équipe de discernement » instituée pour trouver un nouveau responsable de communauté, en lui mentionnant que je ferais un bon directeur. Je l’en remercie, sachant très bien que ça ne sert à rien d’y songer, avec la femme que j’ai!

Le lundi matin, jour férié, nous nous préparons à quitter. Louis doit nous ramener à la gare en tout début d’après-midi. Après avoir répondu à un coup de fil, il vient me dire que « la » Marie-Paule, intriguée par la mention de Louis, souhaiterait nous rencontrer avant notre départ. Le scénario qui se déroule alors est digne d’une émission de Surprise sur prise. Vers 10h, Louis propose aux enfants d’aller faire un tour à vélo. Eva dresse une table avec croustilles et Coke sur la terrasse. Et une voiture surgit dans l’entrée. Je dis à Céline: « Euh… le comité de sélection envoie quelqu’un nous parler ». Elle n’y croit pas un mot. Lorsque Marie-Paule se présente, Céline dit: « Pilote, où es-tu caché? Où sont les caméras? » Et malgré cette ambiance déroutante, la conversation s’engage. Marie-Paule ne se laisse pas démonter. Elle nous interroge sur notre désir de vie communautaire et sur notre intérêt par rapport à L’Arche. Céline n’y va pas avec le dos de la cuillère: « L’Arche? Jamais pour moi. Je ne me vois nullement côtoyer des personnes handicapées. Elles sont laides. Elles ne sont pas intelligentes. J’ai même du dédain pour elles. » Et vlan! Marie-Paule a cette réaction géniale: « Vous me rassurez! Moi, les gens qui adorent les personnes handicapées sans les connaître, je les fuis comme la peste. Je préfère les gens qui mettent des distances, car on entre en relations avec elles en s’apprivoisant mutuellement, pas en s’embrassant sans se connaître. » Dans la conversation qui suit, Marie-Paule parvient à obtenir de notre part des réponses sensées. Elle démonte tous les arguments de Céline qui, après deux heures, finit par abdiquer: « Je ne sais pas ce qui vient de se passer, mais j’ai une conviction profonde : nous allons bientôt être ici. »

Entendant cette annonce prophétique, les bras m’en tombent. J’en perds mes moyens. Un peu gêné face à Marie-Paule, je dis à Céline: « Tu sais, ce n’est pas possible. C’est un comité qui décide. On ne se porte pas candidat à un poste dans L’Arche. Et puis, tu le sais, j’entame demain ma deuxième année de contrat! » Bref, je paniquais. Marie-Paule a sans doute vécu ce moment avec une certaine frayeur également. Elle s’est hâtée de ramener les choses à la réalité… Elle n’a surtout pas de mandat pour nous recruter. Elle n’a même pas le droit de nous voir pour en parler. Mais compte tenu de ce que nous avons échangé, elle osera suggérer à l’équipe de discernement qu’elle considère favorablement notre candidature comme famille et la mienne comme futur directeur.

Impossible… Vraiment ?

Dans sa vieille Citroën DS  1970, Louis nous ramène à la gare en toute hâte, compte tenu du retard que nous avions pris. Si ce n’était des vagues extrêmes causées par cette voiture-bateau filant à toute allure, j’aurais dit que mes nausées étaient causées par les sentiments intérieurs qui m’habitaient. Je connaissais Céline assez pour savoir que lorsqu’elle dit oui, les choses se font, c’est ainsi. J’étais inquiet. Je me rappelle que nous avons fait silence et que les regards que nous avons échangés en disaient long. Nous sommes rentrés à la maison. J’ai repris le travail. Nous voulions sans doute oublier un peu ce qui venait de se passer.

Une semaine plus tard, je reçois un coup de fil d’un certain Philippe Delachapelle, le coordinateur de L’Arche en France. Il a été mis au courant de l’existence d’un couple dont le mari pourrait même être appelé à un poste de responsable de communauté. Marie-Paule avait fait son travail de persuasion (ce n’est pas peu dire, car elle nous confia que ce fut un moment très dur à passer, vu le blâme qu’on lui fit d’abord bien sentir avant de l’écouter vraiment). Philippe demandait à nous rencontrer, en compagnie de Christine McGrievy, la coordinatrice régionale déléguée pour la communauté. Le rendez-vous eut lieu sur la butte Montmartre, pas très loin de notre cabaret minable!

Dès le départ, Philippe voulut mettre les choses au clair: « Monsieur et Madame Girard, sachez que ça n’arrivera jamais, en France, qu’une communauté appelle un étranger qui ne connaît pas L’Arche pour un rôle de directeur! » Avant même de m’asseoir, je fis un geste de repartir. « Écoutez, j’ai un bon boulot. Nous ne demandons rien, vous nous avez convoqués à cette rencontre. Nous pouvons en rester là si vous voulez… » Philippe s’est alors vite rattrapé en souhaitant malgré tout vérifier notre aptitude comme couple à la vie communautaire. Pour le reste, ce n’était pas de leur ressort. Nous avons donc partagé durant plus de deux heures sur notre vie, nos aspirations, notre foi, mon expérience de travail, etc. Au terme de ce questionnaire approfondi, Christine et Philippe ont simplement dit: « Nous sommes sous le choc. Nous avons le sentiment que vous feriez une très bonne famille engagée dans l’Arche. Et même pour un poste de responsable, si on nous le demande, nous ne nous y opposerions pas, compte tenu de tout ce que nous avons entendu. » J’étais complètement effrayé par ce que je venais d’entendre. Ce que Céline avait pressenti pouvait donc éventuellement se réaliser.

Mais le silence est revenu après cette rencontre. Connaissant l’urgence de remplacer Louis, je finis par l’appeler pour savoir s’il avait eu vent de quoi que ce soit. Marie-Paule l’avait en effet informé que le duo parisien avait bien confirmé sa perception, mais que l’équipe de discernement préférait encore chercher quelqu’un d’autre en révisant la liste des gens écartés au début du processus. C’est ainsi qu’un membre de la communauté fut appelé à prendre le rôle. Il discerna trois semaines avant de donner sa réponse, fin juin. Cette réponse négative devint pour l’équipe de discernement le signe qu’elle pouvait considérer sérieusement ma candidature. Quelqu’un m’appela le lundi soir, 29 juin, pour demander à fixer une rencontre avec l’équipe. Mais c’était pratiquement impossible: nous quittions toute la famille pour nos vacances au Québec le 4 juillet! Et j’avais devant moi une grosse semaine de travail à accomplir…

Dans la conversation, je mentionnai que j’avais un rendez-vous d’affaires à Genève le 2 juillet. Sur une carte, Genève ne me paraissait pas si loin de la Drôme. La personne me demanda quelques minutes et me rappela. Quelqu’un viendrait me chercher à Genève pour m’emmener à Grenoble où, exceptionnellement, le comité se réunirait afin de me rencontrer. Et c’est ce que nous avons fait. C’est Marie-Paule qui vint à ma rencontre, ce qui était fort rassurant. Le trajet dura deux heures et demie durant lesquelles elle me parla de la communauté, de son expérience, de l’intuition qu’elle portait depuis le début face à nous, de sa confiance que je ferais un bon responsable… Arrivés à Grenoble, nous avons discuté près de trois heures avec les membres du comité avant qu’on me demande de me retirer à l’extérieur, par un temps froid, pluvieux et humide, afin qu’ils puissent discerner. J’appelai Céline pour lui faire part de ce que je venais de vivre et de mon appréhension, vu que tout semblait aller comme pour les deux autres entretiens. Nous étions vulnérables, mais ouverts à ce qui surviendrait par la suite. Elle m’a rassuré, ma confiance reposait sur sa conviction. Hubert, le président du Conseil d’administration, n’ayant pu participer à la rencontre, apprit au téléphone que les membres du comité étaient unanimes à vouloir « m’appeler à la responsabilité ». Ce dernier résista tant qu’il put, d’où un le délai à me laisser poireauter dehors. Plus tard il me fit part de ses réactions: « Qui pouvait me faire admettre qu’un ami d’enfance de Louis Pilote, un Québécois, qui ne connaît pas l’Arche, deviendrait son successeur? Était-on en train de créer une filière québécoise à L’Arche de la Vallée? » Il finit par se rallier à la pression du groupe. C’est alors qu’on me fit enfin entrer, j’étais transi. Je tremblais de froid, mais sans le froid, j’aurais tremblé de peur… Et c’est à ce moment-là qu’on me fit cet appel: « Jocelyn, après tous les événements du dernier mois, les confirmations qui ne cessent de se produire, la qualité de votre couple et les compétences que tu as, nous souhaitons te demander de discerner pour toi-même si tu te sens appelé à prendre la relève de Louis et devenir le prochain responsable de L’Arche de la Vallée. »

Pour Céline et moi, les choses avaient évolué de manière telle que si cet appel devait m’être lancé lors de cette rencontre, j’allais dire oui. Nous croyons tous les deux en l’action du Saint Esprit. Les barrières étaient nombreuses et réelles à ce qu’un tel appel me soit fait. Ce n’était pas possible et ces mots nous avaient été répétés à maintes fois. Et pourtant, toutes les barrières sont tombées pour atteindre la fin de cette folle histoire, notamment pour la suite…

  • Je fis une demande au comité de me laisser un temps pour terminer correctement mon engagement avec MTLI. Acceptée. Un intérim de cinq mois fut convenu avec Jean-Marc, celui qui avait été appelé juste avant moi, qui assurerait l’intérim. Je commencerais dans mon rôle en janvier 1999.
  • D’ici là, Céline et les enfants s’installeraient dès septembre près de la communauté afin que ceux-ci puissent fréquenter une école et ne pas avoir à changer en cours d’année.
  • L’Arche à Paris accepta ma demande pour être hébergé pour quatre mois, histoire de me permettre une expérience concrète d’une vie en foyer avec des personnes ayant un handicap mental et d’être sous une forme de mentorat avec Catherine, la responsable de cette communauté.
  • Notre maison de Québec fut vendue à nos locataires en moins d’une heure avec tous les meubles. Nous avons pu organiser un déménagement par bateau de toutes nos affaires personnelles avant la fin de nos vacances.
  • Je pus me défaire sans complication de mon bail déjà signé pour une autre année à Joinville-le-Pont.
  • Et un logement temporaire fut trouvé pour notre famille, a priori hors de nos moyens, mais même là, le propriétaire fut sensible à notre situation et nous rendit les choses accessibles.
  • Les quatre mois de salaire bonifié avec MTLI me permirent de rembourser les dettes d’études afin d’arriver sans entrave financière dans notre nouveau patelin et dans mon nouvel emploi qui me voyait  diminuer mes revenus de 60%.
  • Les transferts de nos permis de séjour pour la famille (avec droit à l’école pour les enfants) et de mon permis de travail furent traités sans difficulté par la Préfecture de la Drôme.

Tout ce qui précède n’est qu’une simple énumération pour vous, mais des démarches complexes pour ceux qui doivent les réaliser. Comme on dit, les astres étaient alignées et la voie s’ouvrait avant même que nous ne l’empruntions.

Quand nous sommes arrivés au Québec, le 4 juillet, pour y passer un mois en compagnie de nos familles. Nous devions annoncer que ce n’est pas une autre année, mais au moins quatre ans que nous passerions en France. Tout ceci fut si rapide que nous n’avions même pas eu l’occasion d’en parler ouvertement avec eux avant.

Que dire après ce récit? Pour Céline et moi, quand un projet est confié dans l’abandon aux mains expertes de Dieu, son Esprit se met au travail et dénoue ce qui est noué, débloque ce qui est bloqué, rend possible ce qui ne l’est pas. Et que tout ceci ait débuté en pleine Pentecôte me paraît un clin d’oeil spectaculaire de l’Esprit de Dieu qui a gravé à jamais cette expérience dans notre chair. « Car à Dieu, rien n’est impossible. » (Luc 1, 37)

La suite par ici : un écho de Céline Je ne voulais pas ça—>

Mes « N’OUI » à la vie (écho)

Ceci est une « réplique » de Céline, mon épouse, au premier article de ce blogue. Sans s’y engager, elle a choisi de publier ses commentaires à mes articles, en écho aux oui que je raconte…

En lisant les articles de Jocelyn sur son nouveau blogue, plus personnel, j’en suis venue à me questionner sur ce que pourrait être ma « réponse », mon « écho » à ce qu’il partage. Et puisque je fais partie de ses « oui » (et de sa vie!), je me donne le droit de réplique !

Je suis une personne dont le réflexe est de dire  presque toujours NON face à des nouvelles situations. Pourtant, depuis ma toute tendre enfance, j’ai toujours désiré, du plus profond de mon être, dire un grand, un immense OUI d’amour à Dieu. Dire OUI à tout ce qu’il me propose de vivre m’a amenée à dire oui à des réalités que pourtant j’aurais eu envie de fuir ! J’ai dû apprendre à dire oui à des situations que je ne souhaitais pas… Et mon premier réflexe était de dire NON ! La plupart du temps, c’était d’abord un « noui » avant d’adhérer réellement.

Le tout 1er « N’OUI » a été pour Jocelyn. J’avais « essayé » la vie consacrée… j’avais dit oui… mais ce n’était véritablement pas pour moi, pas là qu’était MA place, MA mission. Alors j’ai attendu… attendu… attendu… OUF ! c’était long ! Mais ça a valu la peine ! Lorsque j’ai rencontré Jocelyn, il avait tout juste 21 ans et moi… 25 ! Alors bien entendu, si je l’avais connu avant, il ne m’aurait sans doute pas attirée vu notre écart d’âge. Déjà, je trouvais ça limite un peu… Il a donc fallu que je dise oui à notre écart d’âge… et de taille (il fait bien 6 cm de moins que moi) !  Moi qui m’étais JURÉ que JAMAIS je ne jetterais les yeux sur un gars plus petit ou plus jeune, je me retrouvais en amour avec ce jeune homme qui correspondait en tous points à celui que j’attendais, SAUF 2 : âge et taille ! Il m’a été difficile de m’adapter à cette différence parce que j’étais une personne TRÈS « psychorigide », comme certains aimaient à m’appeler !

J’ai donc dit OUI, en demandant du même coup la Grâce pour le dire en profondeur. J’ai mis près d’un an à cesser de me sentir gênée d’être plus grande que Jocelyn… pauvre amour ! Mais j’y suis arrivée.

Dire oui à la « différence » de Jocelyn a sans doute été LE pas qui m’a ouverte à accueillir les autres OUI de ma vie. Jocelyn a été le « défricheur » de ma terre intérieure.  Il m’a amenée à m’ouvrir àla vie. Quandje l’ai connu, j’étais une personne fragile, inquiète et surtout dont le « quotient » de l’estime de soi était déficient… À travers Jocelyn, j’ai touché l’Amour et la Fidélité de mon Dieu. Et lentement, la force de la Vie a émergé en moi. Vivre avec Jocelyn a été pour moi un chemin de Résurrection. Et j’en rends grâce tous les jours.

Parmi tous les oui que j’ai été appelée à dire, je n’en regrette aucun. Ils m’ont tous fait grandir, certains plus que d’autres. Mais finalement, nos oui à Dieu sont un chemin d’épanouissement. Dieu nous ouvre des horizons nouveaux… et la nouveauté est souvent source de croissance lorsqu’on y adhère pleinement.

Puisque Jocelyn a choisi de raconter les oui qu’il a prononcés et les miens par conséquent, je vous propose donc de venir découvrir comment j’ai vécu les mêmes événements. Ça s’appellera donc « Consentir à la vie ».

A plus tard!

Céline Therrien

La suite par ici : Quand l’enfant ne vient pas—>

Adoption, post-partum et reconstruction

Derrière le bonheur se cache parfois une souffrance

Note: le texte qui suit est plutôt délicat à publier. Ma femme et moi avons réfléchi longuement avant de le faire. Nous y exposons notre vulnérabilité, mais il nous a semblé que nous ne pouvons pas partager sur les oui dans notre vie sans nous rendre à ce niveau d’authenticité… À vous de « ne pas » juger!

Quand vous avez attendu des années avant d’accueillir un enfant et que deux arrivent soudainement, tous les gens de votre entourage se réjouissent avec vous. C’est une histoire tellement extraordinaire! Mais il arrive parfois qu’une belle histoire est un mélange de sentiments paradoxaux. C’est ici que je fais un lien avec l’accouchement: on estime que 10 à 15% des femmes sont éprouvées par une dépression post-partum.

Les femmes souffrant d’une dépression post-partum […] ont une humeur dépressive et/ou une perte d’intérêt plus longtemps et de façon plus marquée. […] De nombreuses femmes se sentent coupables d’éprouver des sentiments dépressifs alors qu’elles devraient, considèrent-elles, être heureuses. (Source)

Trouve-t-on quelque chose d’équivalent dans des histoires d’adoption? Fort probablement, d’autant que nous savons maintenant qu’un pourcentage d’abandons d’enfants adoptés serait assez important, même lorsqu’il s’agit d’enfants d’origine étrangère. En ce qui nous concerne, il nous paraît assez évident que l’intégration de jumeaux de 32 mois dans notre vie fut plus difficile que nous l’aurions jamais imaginé. Ces deux enfants étaient fantastiques. Ils étaient beaux, rieurs, joueurs, et leur développement semblait parfaitement normal. À première vue, ils n’avaient pas été si abîmés par la séparation ni par leurs différents « placements ». Tout le monde les trouvait simplement magnifiques. Et tous avaient bien raison, car ils l’étaient vraiment et le sont toujours!

Mais un couple sans enfant durant près de sept ans se trouve instantanément perturbé par l’installation permanente de deux garçons dans leur vie. Steve et Stéphan étaient très câlins. Ils aimaient beaucoup se retrouver dans nos bras. C’était génial. Ils nous suivaient partout. Pour les besoins intimes, c’était plus gênant, mais il nous semblait que nous ne pouvions pas les mettre à la porte de la salle de bain… Céline était la plus troublée, car il s’agissait de deux bouts d’hommes qui se retrouvaient ainsi à envahir sa bulle.

Peu à peu, dans les jours qui ont suivi leur arrivée, nous avons pris la mesure des deux personnalités qui partageaient désormais notre vie. Quelques signes nous avaient vaguement inquiétés, à commencer par leur grande complicité. Dès que nous grondions l’un pour une bêtise quelconque, l’autre se portait à sa défense. Même si ce dernier avait été victime, par exemple, d’un coup frappé, notre intervention pour reprendre son frère devenait pour lui une forme d’agression et il se mettait en travers de notre chemin pour nous empêcher de l’approcher. Nous devions souvent reprendre les deux, finalement, car l’attitude agressive du protecteur à notre endroit n’était pas plus acceptable que celle du frère qui l’avait agressé!

En réalité, nous n’étions encore qu’une famille pareille à toutes celles dans lesquelles ils avaient passé du temps. Stéphan m’a appelé spontanément « daddy ». Céline l’a invité immédiatement à ne plus user de ce mot pour désigner « l’homme » de la maison, mais plutôt « papa », car, avait-elle dit, « tu n’auras plus jamais de daddy, mais un papa, et un papa, c’est pour la vie. Celui-là il ne partira jamais! » J’avais été très touché par cette remarque qui me donnait une place unique dans la vie de mes gars et qui me révélait aussi toute la confiance de ma femme en ma capacité de demeurer fidèle.

La mal-adaptation

Les premières nuits avec nos gars, je me réveillais soudainement, en pleine panique à l’idée qu’il aurait pu se passer quelque chose si je dormais trop lourdement. J’ai appris à dormir sur une oreille, comme un animal, toujours en veille, ce qui a affecté mon repos. Avec les jours, nos gars se sont révélés « opposants ». Une consultation chez une pédo-psychiatre de Québec avait confirmé cela: « ils sont construits psychiquement comme ça: des opposants ». Bon, d’accord. Et alors qu’est-ce qu’on fait? avait-on demandé. « Rien, accrochez-vous car vous allez en baver toute votre vie », avait-elle alors prophétisé. Et les années qui ont suivi lui ont bien donné raison.

Certaines personnes sont faites fortes pour relever des défis particuliers. Je pense que j’avais ce qu’il fallait même si des jours je n’en étais pas si certain. Céline, de son côté, avait toujours rêvé d’avoir une fille. Ayant grandi parmi huit frères et plutôt amère face à son enfance, elle ne se voyait pas élever des garçons dans sa vie d’adulte. Son oui à nos deux gars débarqués de cette façon dans notre vie est venu déstabiliser tout ce qui avait été quelque peu mis en équilibre dans sa vie. C’est durant les premières semaines avec les petits qu’une grande souffrance liée à son passé s’est réveillée. Elle s’est trouvée confrontée à ses limites. Elle ne désirait que la perfection en tant que mère, mais, naturellement, elle n’y arrivait pas. Peu à peu, elle a développé le sentiment que les jumeaux lui en voulaient personnellement, que tout ce qu’ils faisaient en matière de bêtises d’enfants était tourné contre elle, comme une provocation perpétuelle. Elle est entrée progressivement dans une forme de dépression qui la faisait osciller entre le bonheur d’avoir ces deux charmants bonshommes et le sentiment d’être totalement inadéquate pour être leur mère. Ses réactions devinrent peu à peu plus excessives. Sa violence s’est surtout retournée contre elle-même, l’amenant à se diminuer constamment, se considérer totalement incapable d’aimer ses enfants, s’en vouloir au point d’envisager à quelques reprises des façons d’en finir…

La culpabilité

Je peux affirmer que nous éprouvions tous les deux de la culpabilité dans notre situation. J’étais un bon papa. Je jouais avec mes gars et leur racontais des histoires tous les jours. Je les emmenais avec moi chaque fois que je le pouvais. Je m’efforçais souvent de passer des moments positifs avec eux pour compenser les crises dont ils pouvaient avoir été témoins parfois. Dans ces occasions, je devais prendre soin d’eux, ce qui laissait ma femme enfermée pour un temps dans sa souffrance et le sentiment d’être de trop. J’étais parfois découragé de voir à quel point nos enfants avaient perturbé notre relation. Je m’emportais moi-même parfois en criant sur eux. J’ai cherché des solutions, mais le mal-être est parfois si ancré dans une vie que tout ce qui est mis en oeuvre ne produit rien de concret, du moins à court terme.

J’aimais aussi beaucoup mon travail. Je travaillais fort comme pourvoyeur pour apporter des revenus à la maison et pour tenter de combler mon épouse, la rendre heureuse, mais elle restait le plus souvent enfouie dans son mal-être.  J’hésitais parfois à la laisser seule avec les gars, car il m’arrivait de craindre que ça puisse mal tourner. Je développai donc une grande culpabilité de ne pas être là toujours. C’était particulièrement pénible. Pourtant, c’est paradoxalement dans cette période de ma vie que je considère avoir été le plus absent de la maison. Je poursuivais des recherches doctorales; j’enseignais comme chargé de cours dans les campus éloignés de l’UQAC; je prenais des contrats de rédaction et de conférences, d’où des déplacements fréquents et éreintants; j’acceptais de faire des heures supplémentaires au travail, parfois des nuits entières… Je suis conscient que je fuyais parfois le nid familial, car il était lourd à porter. C’est peut-être une tendance assez masculine, j’aurais bien souhaité être différent, pour mon image…

La résilience

Parfois, Céline était si mal qu’elle ne se voyait plus continuer de garder nos enfants. Il lui est arrivé de me demander de choisir entre elle et les gars. Je répondais que les enfants étaient prioritaires en vertu de l’engagement que j’avais pris envers eux. Cette réponse constante a peut-être sauvé notre couple en bousculant Céline et en l’obligeant à sortir peu à peu de son enfermement sur elle-même. Avec beaucoup d’aide extérieure, Céline s’est peu à peu libérée de ce qui la rendait si souffrante. Le fait de quitter le Québec pour un autre pays lui a donné l’espace pour se laisser découvrir comme « neuve » par de nouvelles personnes curieuses de connaître notre parcours et ce qui nous amenait en France. À mesure qu’elle grandissait en confiance, je respirais un peu mieux. Nous avions la tête hors de l’eau, nous étions hors de danger.

Je suis conscient que nos garçons, maintenant âgés de 23 ans, ont subi quelques traumatismes en supplément de celui causé par leur abandon. Nous sommes loin d’avoir été parfaits. Mais la beauté et la grandeur de Céline est d’avoir persisté malgré ses tentations morbides et d’être devenue la mère que nos jumeaux ont toujours méritée. Aujourd’hui, nos grands lui parlent tous les jours. Ils lui demandent conseil à elle bien plus qu’à moi. C’est elle qui leur donne la sécurité pour se projeter dans leur vie comme adultes. C’est comme si en devenant elle-même une adulte et une mère, elle a permis à nos deux adoptés de devenir ses fils…

Je ne peux que rendre grâce à Dieu pour tout ce parcours à obstacles, car c’est dans les difficultés et les contraintes que nous avons grandi en tant que personnes. Cette adoption n’a donc pas été une histoire à l’eau de rose, ce ne l’est jamais complètement. Elle fut pour nous l’occasion d’une croissance humaine et spirituelle majeure et ça, ça n’a pas de prix…

La suite par ici : Un ange est passé dans notre vie—>

Quand l’enfant ne vient pas

Stéphan et Steve

Ma nouvelle épouse se trouvait déjà un peu « vieille » et désirait, comme moi, plusieurs enfants le plus tôt possible. Nous n’avons donc jamais « empêché la famille » comme on disait dans le temps. Nous avons même plutôt forcé la dose (je saute les détails)! Mais les résultats n’ont pas suivi. D’un mois à l’autre, lorsque les douleurs et les écoulements survenaient, la tristesse était chaque fois au rendez-vous. Nous avons essayé tant bien que mal, appliquant sans trop l’avouer tous les remèdes de bonnes femmes: la position, l’orgasme de l’un avant l’autre, les jambes relevées pendant 10 minutes, l’abstinence un certain temps avant pour « concentrer » le produit, et j’en passe. Nous avons même tenté, sans jamais réussir, de ne plus penser à ça, car y penser ne pouvait que l’empêcher selon ma mère! Bref, pendant toute notre vie, aucune fécondation n’est venue ni par effort ni par miracle se matérialiser dans l’utérus de ma bien-aimée.

Après quelques années, nous avons fini par nous tourner vers la médecine, comme tant d’autres couples infertiles. À l’époque, c’était encore très expérimental. Je me rappelle du médecin de Chicoutimi que je ne nommerai pas. Il avait fait de son taux de performance de fécondation des couples une ambition toute personnelle. Il nous avait sérieusement avertis: « Ne vous attendez pas à de la musique classique, des chandelles et de la romance. Si vous voulez que je vous aide, il n’y aura rien de tout ça. Je vous demande une chose pour réussir: il faut vouloir à tout prix. » Son attitude nous avait complètement rebutés. Nous avions alors choisi de prendre du recul.

À l’été 1989, nous avons déménagé à Québec. C’est à ce moment que nous avons repris les démarches avec un autre médecin, plus âgé, très attentionné et d’une humilité déconcertante devant le caractère aléatoire des fécondations réussies. Après les premiers tests qui démontraient une incompatibilité, il fallait entreprendre des examens plus poussés et faire par la suite des tentatives diverses comme le washing et, éventuellement la fécondation in vitro. Je voulais plus que tout plaire à ma femme et combler son attente d’être mère. Mais j’étais fermement opposé à une démarche qui conduirait à nous fabriquer un enfant à tout prix. Je me souviens de cette discussion tendue. C’est une des rares fois dans ces premières années de vie ensemble où je me suis opposé très clairement. Pas un moment facile à passer ni pour l’un, ni pour l’autre. J’étais le briseur de rêve.

La proposition

Dans ma famille, l’adoption était quelque chose d’assez naturel, comme dans beaucoup de familles québécoises. J’ai des cousins, des cousines adoptées. Nous ne faisions aucune différence, même si parfois nous en parlions, par exemple de la possibilité de se marier ensemble! Pour moi, l’infertilité était plutôt un appel à se tourner vers une autre forme de fécondité, c’est-à-dire l’accueil d’enfants qui n’ont pas eu la chance d’être nés au bon moment, dans les conditions favorables. J’avais la conviction que tout enfant a droit à une famille. J’étais prêt depuis déjà longtemps à passer à l’acte, car un homme doit toujours plus ou moins adopter son enfant, même s’il est « de lui », ne le voyant poindre qu’après neuf mois, alors qu’il a déjà une relation intime avec sa mère… Si moi j’étais prêt, ma femme était loin de consentir… Le deuil de son propre enfant, d’une vie qui grandit dans son corps, dans une osmose complète, était loin d’être achevé.

Une petite ouverture à l’idée de l’adoption a fait lentement son chemin après ma fermeture clairement établie face aux techniques de reproduction. Quand une petite brèche se fissure dans notre carapace, c’est souvent à ce moment que la vie arrive avec une proposition! Une tante de Céline que j’appellerai « ma tante », une aidante naturelle, avait soutenu une jeune mère de trois enfants en détresse psychologique. Elle avait gardé ses enfants à quelques reprises. Elle les aimait beaucoup et les aurait gardé, si elle avait pu. Elle avait alors osé suggérer à la mère qu’une adoption pourrait être une manière de se sortir de cette souffrance et pour donner aux enfants un environnement plus stable. La mère l’avait rabrouée vertement. Mais l’idée avait été semée. Cette jeune femme est revenue plus tard vers ma tante pour lui poser des questions sur le couple qu’elle connaissait. Ma tante lui a donc parlé de nous, mariés depuis plus de six ans sans pouvoir donner naissance à des enfants, ce qui faisait notre malheur, car c’était notre projet le plus cher! Juste avant Noël 1990, ma tante a glissé un mot de cette possibilité à ma belle-mère… qui l’a évoquée ensuite avec sa fille. L’idée était semée…

Le 26 décembre, nous recevions l’appel. La jeune mère avait ouvert la porte et se disait prête à nous rencontrer. C’est à ce moment que ma tante nous a parlé de la possibilité de prendre deux des trois enfants, des jumeaux magnifiques. Je me dis souvent que la vie sait se montrer calculatrice: le terrain ayant été « fertilisé », le oui de ma femme a été immédiat. Nous avons pris contact avec la mère et convenu d’un rendez-vous pour le 4 janvier 1991. Vous imaginez un peu le genre de temps des Fêtes que nous avons vécu! Ce 4 janvier, nous sommes allés dans la région d’Ottawa pour rencontrer cette mère. Les enfants n’étaient pas avec elle. Elle voulait nous scruter, nous « juger » pour s’assurer que nous serions une famille « meilleure » pour ses enfants que ce qu’elle pouvait leur donner, dans la situation difficile qu’était la sienne. Ce fut un moment très intense. Et elle nous a finalement montré quelques photos. Nous sommes entrés alors dans un temps de grossesse qui n’aura duré qu’une semaine. En effet, nous sommes retournés le 11 janvier cette fois-là chez ma tante, qui venait de faire plus de 1000 kilomètres la veille, en pleine tempête hivernale, pour aller récupérer les enfants « placés » temporairement dans une autre famille.

Le premier contact

Nous sommes arrivés vers 17h, mais il faisait déjà nuit. En descendant de la voiture, nous avons aperçu la cousine de Céline, jouant avec un enfant. Dès que nous nous sommes approchés, elle a dit « Stéphan, voici tes parents! » Le petit, âgé de 32 mois, a levé les yeux vers nous, il a tendu la main et a dit « Hi! » Une émotion intense nous a saisis à ce moment précis. Quelle façon inattendue de rencontrer son fils! Nous l’avons suivi vers la maison. Quand nous sommes entrés, son jumeau était littéralement accroché à ma tante, l’air boudeur, ne voulant pas du tout nous regarder, encore moins nous saluer. Deux frères, déjà deux personnalités si différentes!

Nous nous sommes occupés d’eux pour le temps du repas. Nous ne savions pas quoi faire avec des enfants de cet âge. L’excitation était perceptible. Nous avons continué avec le bain, déjà plongés dans l’intimité de ces deux garçons littéralement abandonnés entre nos mains étrangères… Nous étions complètement démunis, atterrés devant ce qui se présentait à nous, l’immense responsabilité de prendre ces deux enfants comme les nôtres. La nuit fut longue avant que le sommeil ne finisse par venir.

Le lendemain, nous avons pris ces deux enfants sans les connaître, les avons installés dans notre voiture et nous sommes partis « en famille ». Céline s’était installée derrière avec eux. J’ai passé le temps de la route à regarder dans mon rétroviseur et à pleurer. Ce jour-là, je l’ai dit souvent, j’ai reçu le don des larmes. Des flots de larmes n’ont cessé de s’écouler, à chaque fois que je repense à cet évènement et à l’occasion de tant d’autres moments aussi intenses dans ma vie. Un petit incident s’est produit sur la route lorsque les enfants dormaient. Steve a fait une frayeur de sommeil (une première avant tant d’autres). Il s’est mis à pleurer, crier, tendre tout son corps. Impossible ni de le réveiller, ni de le calmer. Cela a duré plusieurs minutes. Nous avons alors commencé à mesurer l’impact de cette transition dans la vie de ces deux petits enfants « victimes » des choix d’adultes, séparés depuis plusieurs semaines de leur mère qui, en nous les offrant comme le plus grand don qu’elle pouvait faire, les avait abandonnés définitivement entre nos mains sans les revoir.

Nous nous sentions tout petits, vulnérables, inquiets. Nous avons prié silencieusement chacun de notre côté. Ce n’était pas seulement un cadeau de la vie que nous avions reçu, c’était surtout une responsabilité terrifiante. Les années qui ont suivi n’auront fait que confirmer ce sentiment. Mais c’était notre appel, notre vocation de les accueillir. Nous en étions conscients plus que jamais. Nous avions dit oui…

La suite par ici : un écho de Céline L’adoption n’était pas pour moi—>

J’ai finalement craqué…

Céline et Jocelyn

Cet article est le premier d’un récit de vie étalé sur plusieurs chapitres. Vous trouverez un sommaire ici: Pour une lecture suivie de ce blogue.

Il arrive très souvent que des gens, réagissant aux tranches de vie que je raconte en toute spontanéité, me suggèrent d’écrire un livre… Écrire un livre? Je ne me vois pas faire ça d’une traite. Je ne me vois plus non plus écrire sans recevoir de feedback au fur et à mesure. J’ai besoin d’interactions. C’est sans doute ce qui me donne de l’énergie pour raconter. C’est ce besoin que je trouve régulièrement comblé depuis que je tiens un blogue (Culture et foi).

Cette expérience m’a permis de redécouvrir une capacité de créer des relations par le texte. Le texte devient une autre manière de raconter. Il m’est arrivé quelques fois de raconter des choses plus personnelles, avec chaque fois un retour inattendu de commentaires très encourageants. Dans un billet récent (reproduit ici), j’ai parlé avec le coeur de mon fils présentant une trisomie 21. Le nombre de visites sur le site a littéralement explosé. C’est ce qui m’a fait craquer… J’ai donc décidé de créer ce nouveau blogue qui sera beaucoup plus personnel, en complément avec Culture et Foi où je poursuivrai mon dialogue avec celles et ceux qui veulent échanger sur des sujets de société.

Le bonheur est dans les oui

Choisir un titre de blogue est une tâche lourde de conséquences, car il devient une signature, une identité. Rien ne peut résumer complètement ce dont on veut parler. Mais puisqu’il s’agit d’un blogue personnel à partir de récits de vie, je me suis mis à chercher ce qui formait la trame de mon existence depuis que je suis tout jeune. Je pense sincèrement que c’est ma capacité à dire des « oui ».

Je trouve ça intéressant de faire de cette propension à dire oui une qualité. Il ne semble pas donné à tout le monde de répondre favorablement et régulièrement à ce que la vie propose. Je connais plein de gens qui cherchent au contraire à développer leur capacité de dire « non ». Et je les comprends, car si le oui qu’on donne n’est qu’un accord sans choix réel, parce qu’on ne sait pas comment dire non ou qu’on ne veut pas déplaire, c’est comme si on se fait prendre au lieu de donner. Ce n’est pas le même mouvement intérieur. Alors au lieu de faire de grands discours, je vais vous offrir un premier oui pour tenter de vous séduire (c’est quand même la St-Valentin aujourd’hui!) et vous convaincre de revenir souvent…

J’avais 20 ans. Je venais de rompre avec une jeune femme que j’aimais vraiment, assez pour croire que j’aurais pu faire ma vie avec elle. Sa santé mentale était cependant fragile, comme plusieurs membres de sa famille. J’ai peut-être pris panique, je me sentais coincé, étouffé par la perspective d’un engagement qui comportait un grand facteur de risque. J’ai rompu. Par la suite, je me suis rendu libre, en esprit, pour tout appel de la part du Seigneur à le servir (eh oui, je crois qu’il arrive à Dieu de nous tendre des perches). Bien accompagné, j’ai fait le choix de vivre une retraite vocationnelle de huit jours. C’était en juin 1983.

J’avais croisé à deux reprises une femme intéressante et séduisante depuis ma rupture, mais j’étais ailleurs… Le jour de l’entrée en retraite, cette femme et quelques amis se sont invités chez mon frère, à Québec, où je m’étais pointé avec l’ami qui allait partager avec moi les huit jours de silence. Comme nous avions la journée, nous sommes sortis en groupe. Ce fut une journée mémorable. J’étais sous le charme de cette femme, belle, spontanée, rieuse, mais un peu âgée tout de même. Je suis homme à tomber amoureux souvent. Il faut toutefois savoir ce qu’on met derrière le mot amoureux. Mon besoin d’être aimé à l’adolescence était si fort que je pouvais « tomber en amour » avec la première qui s’intéressait à moi. Alors ce jour-là, je suis tombé amoureux une autre fois. Mais j’allais entrer en retraite! Cette jeune femme le savait et me fit promettre de l’appeler pour tout lui raconter après mes jours en silence…

Je vécus ma retraite. Je cherchai un appel que j’ai peut-être un peu « forcé ». J’en sortis convaincu qu’il me fallait entrer en communauté, avec les Jésuites. Mon accompagnateur, lui-même Jésuite, ne parût pas fâché de cet « appel »… Mais voilà, j’ai reçu un autre appel, un vrai… Celui de cette femme, Céline, quelques jours après ma retraite. Elle me rappelait ma promesse (oubliée) de lui faire rapport de mon séjour. Je me suis repris et l’ai invitée au restaurant. Nous avons passé un moment extraordinaire. Nous nous sommes trouvés comme deux âmes soeurs. Nous avons partagé longuement sur nos vies respectives. J’ai parlé beaucoup (plus que toutes les années qui ont suivi). J’étais littéralement en amour, cette fois pour de vrai, avec cette femme-là.

Nous avons commencé à nous fréquenter. J’ai vite oublié l’autre appel, celui des Jésuites. Après quelques semaines, nous étions déjà convaincus que nous allions passer le reste de notre vie ensemble. Il fallait ménager un peu nos parents et avons attendu (pas si longtemps) pour leur annoncer notre désir de nous marier. Moins d’un an après notre rencontre à Québec, nous étions mariés.

Une vie à dire oui…

La vie m’avait conduit à cette opportunité, à vivre cette rencontre déterminante. J’aurais pu résister, me laisser gagner par la peur de m’engager. J’ai dit oui et je me suis laissé entraîner dans le tourbillon de cet amour. Je l’ai senti parfois plus étouffant, mais chaque fois que cela survenait, je choisissais de m’en remettre à ce oui initial. J’ai dit oui, en juin 1983 à ce que la vie me proposait, oui à Céline qui est devenue la compagne de mes jours, oui à l’amour exclusif qui fait si peur aux hommes, ce 5 mai 1984.

Aujourd’hui, jour de la St-Valentin 2012, j’ai redit mon amour à cette femme, j’ai renouvelé mon oui en la choisissant de nouveau comme épouse. C’est avec elle que j’ai vécu les moments les plus intenses de ma vie, des adoptions réussies, d’autres échouées, des déménagements, des changements de caps, des bouleversements, des moments tendres et des crises fécondes. Comme je commence ce blogue, je voulais d’abord vous faire cadeau de cette rencontre qui a tout changé. C’est avec elle que j’ai vécu tout ce que vous découvrirez dans les prochains articles qui consisteront à vous raconter ma vie à dire des oui qui s’aboutent à d’autres oui et qui finissent par devenir une vie franchement unique. J’espère donc vous savoir présents sur ce blogue. J’espère que vous entrerez en dialogue sur ce que je raconte et que vous partagerez à votre tour des tranches de votre propre vie.

La suite par ici : un écho de Céline Mes « n’oui » à la vie-–>

Soutenir ça, je ne pourrai jamais

Je vous présente François, neuf ans et “tricomique 21″. C’est mon fils. Il est né en France de parents congolais. La France est ce pays qui se pose en championne de l’éradication de la trisomie 21, une anomalie génétique qui touche habituellement 2,9 nouveaux-nés pour 1000 naissances. Je dis “habituellement”, car avec le dépistage systématique, c’est 96% des foetus présentant cette caractéristique qui ne naîtront jamais. Le 4% résiduel est le fait de la volonté farouche des mères à résister contre tout un système organisé afin de poursuivre leur grossesse jusqu’à terme.

La chance de mon fils, c’est d’être un faux jumeau. Son frère était “normal”. Sa mère aurait sans doute choisi elle aussi de ne pas donner naissance à ce garçon différent, mais il se trouve que le risque pour l’enfant normal était trop élevé. François a donc été protégé de l’élimination par son frère que sa mère voulait garder.

L’eugénisme chromosomique

Nous sommes citoyens et citoyennes de sociétés qui soi-disant formeraient une civilisation supérieure. Et nous menons actuellement une guerre intérieure pour empêcher systématiquement l’arrivée dans notre monde d’enfants présentant des besoins spéciaux. Ces enfants sont clairement, pour les Canadiens, des fardeaux excessifs. Au Québec, “société distincte”, nous “offrons” désormais à toutes les femmes de bénéficier gratuitement d’un programme de dépistage systématique. Celui-ci vise officiellement à permettre aux femmes de choisir en toute connaissance de cause. Mais les témoignages que nous entendons des mères dont le foetus présente un facteur de risque élevé d’être porteur d’anomalie démontrent plutôt qu’elles sont vite orientées vers des cliniques où après des examens plus poussés, s’ils s’avèrent concluants, elles se verront dirigées, dans la foulée, vers l’avortement immédiat, sans plus de réflexion. Susie Navert, conseillère à la promotion et à la défense des droits à l’Association du Québec pour l’intégration sociale (AQIS), dans un courriel récent, écrivait ceci:

En effet, il suffit de poser la question aux femmes enceintes actuellement à savoir comment s’est passé leur 1re rencontre de grossesse et si elles ont été bien informées au sujet du dépistage prénatal de la trisomie 21, pour se rendre compte que cela leur est présenté comme un simple test de routine sans plus d’explications. Et si par malheur, certaines, bien informées et convaincues qu’elles ne veulent pas ce dépistage prénatal (DPN), osent refuser le test, elles doivent se battre avec le médecin (ou autre professionnel de la santé) qui leur fait sentir qu’elles sont inconséquentes et qu’elles sont les seules à le refuser.  Il faut être vraiment convaincue pour résister.

Résister à passer le test est déjà un exploit (“c’est gratuit, pourquoi vous en passeriez-vous?”). Imaginons alors si le test est positif (rappelons que ces tests présentent un taux d’erreurs de 15 à 25% et doivent être complétés par une amniocentèse avec un risque élevé pour le foetus). Dans un communiqué émis en 2010, l’AQIS s’exprimait déjà contre ce programme très coûteux par rapport au nombre de cas de trisomie:

Les cinq millions de dollars alloués au programme pour contrer la naissance d’une partie de la centaine de bébés qui naîtront avec la trisomie, sur les 80 000 naissances par année au Québec, ne seraient-ils pas mieux investis et plus rentables s’ils servaient à soutenir la recherche, à offrir des services de soutien aux personnes et aux familles, ainsi qu’à réaliser une campagne de sensibilisation pour faire tomber les préjugés en faisant voir les capacités des personnes ayant une trisomie 21? Ainsi, la trisomie 21 ferait moins peur! (Communiqué de l’AQIS)

Lors du dernier forum européen de bioéthique, des médecins se sont clairement prononcés sur le dépistage prénatal, dont le Dr Patrick Leblanc, gynécologue obstétricien:

le développement du diagnostic prénatal (DPN), ainsi que le dépistage quasi-systématique de la trisomie 21, nous a fait passer d’une “médecine de soin” à “une traque du handicap“. […] “l’enfant à venir est présumé coupable et […] doit prouver sa normalité“. (Source: Genethique)

Éliminer le problème plutôt que d’accueillir ces vies différentes et soutenir les familles est un choix de société. Voilà ce que nous appelons une civilisation supérieure!

L’indice de bonheur

À l’Arche-Montréal, des dizaines de jeunes de secondaire IV (15 ans) sont invités chaque année à venir passer une journée appelée “Oser la rencontre”. Il s’agit de la rencontre de quelques adultes présentant une déficience intellectuelle, avec ou sans anomalie génétique. La journée se déroule sous forme de témoignages et d’ateliers où les jeunes et leurs hôtes sont appelés à déployer leur créativité de même que des temps d’échanges sur les découvertes. J’ai participé à plusieurs de ces journées et ma surprise était toujours de constater que ces jeunes croyaient sincèrement que des personnes vivant avec un handicap ne pouvaient pas goûter au bonheur. D’avoir côtoyé ainsi quelques adultes heureux, accueillants, joueurs, libres et ouverts les avait en quelque sorte “convertis” à la juste réalité : le bonheur n’est pas amoindri par les limites ou le handicap, car il tient plutôt à l’acceptation sereine de ce que nous sommes et à l’existence de relations mutuelles.

Un Québécois a fondé il y a quelques années l’Indice relatif du bonheur (IRB) pour aider les gens à se situer sur une échelle de bonheur. Parmi les 24 éléments qui contribuent au bonheur, la famille et les relations d’amitié comptent parmi les plus importantes. J’ai fait le test et mon indice de bonheur atteint 92% alors que la moyenne est de 76%. La présence de mon fils trisomique et celle de ses quatre frères n’est donc absolument pas un facteur de malheur, bien au contraire!

Notre François est une boule de bonheur. Il a ses humeurs, ses blocages, ses petites crises. Il a nécessité de grands soins, plusieurs opérations. Il a besoin d’appuis et ses parents également. Aux yeux de notre “civilisation”, il est clairement un fardeau excessif! Mais François fait le bonheur de ses parents ainsi que la plupart des gens qui le côtoient. À l’école, les autres enfants viennent spontanément à François et l’invitent à partager leurs jeux. Imaginons cette école sans François, sans ses amis des deux classes adaptées… Imaginons ma famille sans lui… Non, je peux même pas y penser tellement il a une place centrale et essentielle à notre bonheur. Cela n’enlève rien à ses quatre frères, qui comptent tout autant dans l’amour partagé, mais la situation particulière de François fait une différence. Il est un véritable cadeau pour nous tous qui avons la chance d’être dans sa vie.

Lucette Alingrin, fondatrice avec son mari de l’Association Emmanuel en France, elle-même mère adoptive de nombreux enfants dont plusieurs avec une trisomie 21, nous avait dit ceci lorsque le couple nous a confié François : “Lorsque nous aurons réussi le pari d’éradiquer tous les enfants trisomiques 21, notre monde sera plus froid qu’il ne l’est encore.”

La quête eugénique ne peut que nous conduire à ce monde plus froid. La sélection des enfants pour leur sexe, leur absence d’anomalie, leur potentiel supérieur, leur orientation sexuelle (un jour prochain?) ne doit pas devenir une nouvelle tendance dominante simplement parce que la science la rend possible. Il faut dire non à cette approche scientifique qui ne fait qu’accentuer le relativisme (tout se vaut tant que c’est “mon choix”) en matière d’éthique et de bien commun.

Nous avons su que le frère jumeau de François a reçu le nom de Béni. Ma femme et moi, nous savons que celui qui devrait porter ce nom, c’est notre François, car il est rien de moins qu’une véritable bénédiction pour notre vie, pour notre couple et pour le monde.

Pour compléter, voici l’histoire de l’adoption de François et une réponse à ce billet de mon épouse Céline, en écho : Il m’a donné d’être une vraie mère

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Si ce texte vous a plu, n’hésitez pas à explorer les autres billets qui constituent ensemble des grands morceaux de ma vie… à dire oui ! Voici une table des matières