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Dis-nous à quoi ressemble…

val_notre-dame1Après avoir passé trois jours et trois nuits au rassemblement annuel des familles Emmanuel au Camp Papillon dans les Basses Laurentides, Il descendit de la montagne et se rendit, à leur invitation, chez les moines de Saint-Jean-de-Matha. Une foule immense ayant entendu qu’il allait s’y rendre le précéda.

À son arrivée, on lui bloqua le passage. Alors un ancien s’avança et lui demanda : « Maître, nous sommes vieillissants et nous venons en ce lieu pour être rassurés. Dis-nous à quoi ressemble le royaume de Dieu ».

Il leur répondit :

Le royaume de Dieu est comparable à une fête anniversaire d’une association modeste où des familles de tous les coins du pays s’étaient rendues pour répondre à un appel les poussant à être ensemble avec leurs semblables. On y trouvait les anciennes familles ayant des enfants biologiques et d’autres adoptés. Ces familles avaient été des pionnières à regarder autrement les enfants différents, ceux qui avaient la réputation d’être inadoptables et qu’on laissait le plus souvent aux soins des institutions charitables, parce que, minimalement, il ne convenait pas de les laisser mourir. Ces familles avaient en commun la conviction qu’à un moment de leur histoire et à ce moment de l’histoire de l’humanité, le cœur de certains couples avait été préparé à cette nouveauté qui consiste à regarder autrement les enfants rejetés, ceux dont le pronostic annonçait une vie misérable et de qui l’on disait qu’ils ne pourraient jamais rien faire de bon. Ce regard – sans doute un reflet du regard de Dieu – leur indiquait qu’il y avait la même dignité dans ces enfants que pour n’importe quel autre enfant de Dieu. Il y a trente ans, ces familles ont donc commencé à adopter de tels enfants.

Leur entourage s’étonnait de leur naïveté. On allait jusqu’à les ridiculiser parfois, mais, en secret, on admirait leur courage et, au fond, on sentait bien qu’elles avaient raison… Ces enfants n’étaient pas nés pour rien, mais comme on ne savait qu’en faire, on avait choisi la voie la plus simple en les mettant à l’écart.

À leur suite, d’autres familles sentirent l’appel à s’ouvrir à l’enfant différent. C’était, le plus souvent, à la suite d’un témoignage ou du récit de l’histoire de tel ou tel enfant Emmanuel. C’est ainsi que d’autres couples se mirent à croire en la dignité de ces enfants différents, à croire surtout qu’ils avaient droit, eux aussi, à une vraie famille. Et ils en adoptèrent à leur tour. L’association avait grandi. Aucun de ses membres n’avait le sentiment de faire de grandes choses, mais seulement ce que leur cœur leur commandait.

19961499_1795496653808655_8922479787487327694_nDans le réseau des professionnels des services sociaux, on se mit à se passer le mot : peut-être qu’une option nouvelle s’était ouverte pour ces enfants qu’on ne savait pas caser… Ces enfants avaient tous une ou plusieurs particularités : handicap physique, anomalie génétique comme la trisomie 21, traumatisme à la naissance, maladie héréditaire, parfois aussi des séquelles du mode de vie de parents biologiques. Le réseau se mit aussi à parler de cette association et à référer plus systématiquement les cas d’enfants qu’ils ne parvenaient pas à placer.

Et puis un jour, approchant les 30 ans d’existence de cette association, des dizaines d’enfants adoptés par les premières familles étaient devenus des adultes, avaient trouvé leur voie et certains s’ouvraient eux-mêmes à l’adoption, poursuivant ainsi le cycle commencé par leurs parents.

Imaginez donc un weekend de ressourcement pour toutes ces familles rassemblées dans un lieu qu’on appelle le Camp Papillon. C’est un havre de joie et de paix pour les petits et grands ayant des particularités. Tout y est accessible pour toute personne ayant une quelconque limitation. Et considérez le personnel de ce camp, constitué de jeunes fous et folles inspirées par la joie communiquée par ces enfants et adultes différents. Prenez ces moniteurs et monitrices et offrez-leur de venir soutenir les familles Emmanuel le temps d’un week-end pour que les parents puissent se ressourcer et que les enfants y trouvent leur bonheur.

21390577_10155114364768471_1563375497_o (1)Et lorsque le soir de la fête arrive, imaginez le bonheur de les voir tous s’extasier devant la performance de jeunes présentant une déficience intellectuelle imiter un spectacle d’Elvis. Regardez-les se lever d’un bond tous ensemble lorsque le DJ lance la danse. Voyez-les se mélanger sans distinction de leurs différences : debout ou assis sur un fauteuil, marchant avec un déambulateur ou des cannes; les yeux bridés de toutes les couleurs; la peau brune ou dans tous les tons de rose ou de jaune; des enfants tout petits et d’autres aussi grands que des géants; et des adultes qui n’ont rien d’autre à partager que leur joie visible sur leur visage souriant, leurs cris de ravissement et leurs déhanchements. Rien de tout cela n’est harmonieux pour un œil étranger à leur bonheur. Mais pour quiconque a saisi que le royaume de Dieu est là dans ces visages, dans cette manifestation de joie, tout devient parfait.

La création de Dieu est parfaite dans ses imperfections. La nature comporte tout autant de merveilles à contempler que de chaos à craindre. Les humains sont façonnés à l’image et à la ressemblance de Dieu non pas pour se laisser diviser par leurs différences, mais pour les embrasser comme on embrasserait le corps du Christ total, car il est bien celui qui n’a « perdu » aucun de ceux et de celles que son Père lui a confiés. Ainsi il n’y a plus ni handicapé ni valide, ni enfant ni parent, ni malade ni bien portant, ni famille monoparentale ni couple traditionnel, ni hétéro ni homo, car tous sont les mêmes sous le regard bienveillant de ce Dieu qui est la source de toute parentalité.

Oui, le royaume de Dieu est comparable à une telle fête à laquelle les familles Emmanuel sont le signe de cette espérance qui est donnée à tous.

Mais à cette fête, il y avait aussi quelques individus plus gênés qui demeuraient assis sur leur chaise. Certains, par pudeur, n’osaient pas rejoindre la communauté célébrante. D’autres, plus loin encore, ne s’y voyaient même pas y participer, préférant les tâches à accomplir pendant que les premiers festoyaient. En vérité je vous le dis : ceux-là et celles-là ne trouveront pas de cette manière la voie qui conduit au paradis, car elles se sont empêchées de goûter à cette joie céleste quand elle passait dans leur vie.

Ce jour-là, dans le parking des Trappistes, plusieurs personnes dans la foule étaient touchées par les paroles du Maître. Certaines désiraient le suivre pour vivre de telles fêtes. D’autres se levèrent et lui dire :

Nous avons fait tout ce chemin pour t’entendre dire que nous devrions aimer ces pauvres gens qui n’ont rien à offrir? Nous avons été de bons citoyens et de bons pratiquants. Mais si le royaume de Dieu est tel que tu le décris, nous ne pourrons pas te suivre, car il ne nous est pas donné d’aimer ces enfants et ces adultes différents. Cela n’est donné qu’à certains qui en ont reçu la vocation.

Et le Maître de répondre :

Il ne vous suffisait que d’un premier pas pour vous laisser toucher par ces plus petits qui sont mes petits frères et mes petites soeurs afin de pouvoir appartenir à votre tour à la famille de mon Père. Mais voilà que votre cœur s’est habillé d’orgueil. Le royaume de Dieu n’est pas fait pour les cœurs trop plein d’eux-mêmes. Que ceux qui ont des oreilles entendent!

Après ces paroles, beaucoup se détournèrent de lui, croyant qu’il n’était qu’un autre idéaliste rêveur. D’autres cherchèrent à le faire taire en le menaçant de poursuites judiciaires. Mais lui, mettant ses écouteurs, passa son chemin et sourit en regardant cette vidéo:

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Voici mon coach de vie

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François et moi sur notre chemin de vie… Qui accompagne qui?

À la suite d’un court témoignage que j’ai rédigé pour les Carnets du Parvis, je me suis dit qu’il fallait peut-être que je sois plus explicite sur la contribution positive de mon fils trisomique à ma croissance en tant qu’humain et sur le plan spirituel. De cette manière, je souhaite que l’on comprenne mieux des affirmations souvent entendues comme « ils nous apportent plus que ce que nous leur apportons », en parlant des personnes présentant des handicaps variés. Je me permets donc de partager des aspects intimes de ma relation à mon fils François, trisomique 21, d’origine africaine.

François est un être limité. Nous le sommes tous me direz-vous. Oui, mais ses limites sont importantes: il a appris à marcher malgré des raideurs aux tendons, ce qui donne une démarche bien surprenante pour un adolescent de 13 ans. Il présente une déficience intellectuelle moyenne à sévère selon les tests de QI, ce qui empêche l’accès à des réflexions de second degré ou à certaines généralisations. Il a été très malade dans les premières années de sa vie, très souvent hospitalisé, subissant plusieurs opérations. Il ne saura jamais lire ou écrire et s’exprime comme il peut, avec sa langue beaucoup trop grosse pour sa petite bouche! Bref, on pourrait dire, selon une certaine manière de considérer ce type de personnes, qu’il est une charge lourde à porter… Et pourtant, ce qu’il a produit en moi m’a rendu moi-même bien plus léger…

Il m’entraîne à développer l’empathie

Par sa différence, qui implique une certaine lenteur, une difficulté à communiquer ses besoins ou ses désirs, beaucoup de résistances, un besoin d’être constamment sécurisé et de rester dans le domaine du connu, François m’amène à transposer les attitudes que je développe vers d’autres personnes que je rencontre et qui ne sont pas toujours « aptes » ou « compétentes ». Nous avons tous et toutes des carences, des limites. Parfois, nous jugeons les autres à partir de nos savoir-faire plutôt de que saisir que chaque personne est différente et qu’elle a des forces et aussi des dimensions qui sont encore à développer ou qui ne le seront jamais. Il m’invite à dépasser mes propres limites. Par exemple, son apprentissage de l’hygiène corporelle est loin d’être linéaire! S’il doit s’essuyer après une selle, il est fréquent qu’on en retrouve des traces partout… S’il doit se laver les mains, le savon et l’eau seront sur toutes les surfaces. S’il doit se brosser les dents, la pâte dentifrice sera répandue dans le tiroir et sur tout ce qu’il touchera ensuite! Ma patience est mise à l’épreuve par toutes ces petites bêtises qui, cumulées ensemble, finissent par atteindre ma propre limite… Par contre, je deviens tout à coup plus compréhensif quand je passe derrière quelqu’un dans les les toilettes publiques ! Il m’arrive fréquemment de nettoyer pour que le prochain trouve un lieu moins dégoûtant… Tout simplement parce que François m’y a entraîné… Mon empathie s’étend peu à peu aux personnes lentes: j’accepte de réduire le rythme; à celles qui ne comprennent pas du premier coup, à celles qui s’entêtent face à certaines situations. François est l’un des meilleurs coachs personnels qui soient.

Il me recadre dans mon rôle de père

Mon « tricomique » est notre quatrième garçon. Il a beaucoup demandé d’attention depuis son adoption et j’en retire énormément d’affection en retour. J’ai appris qu’un fils reste un fils toute sa vie. Grâce à lui, je regarde mes quatre autres fils différemment. Je porte une attention à l’un ou à l’autre en fonction de ce qu’il attend de moi plutôt que de ce je voudrais qu’il soit ou qu’il fasse. François m’invite à me détendre, à prendre du temps gratuit. Sa bonne humeur est contagieuse, même si elle est un peu atténuée par le passage de l’adolescence. Rigoler ensemble est un véritable bonheur. J’ai appris un peu grâce à lui qu’il ne suffisait pas d’inscrire un enfant à une activité pour qu’il s’y adonne, mais qu’il valait mieux, quand c’est possible, la réaliser ensemble. C’est ainsi qu’avec son petit frère, je me suis mis au taekwondo afin d’encourager celui-ci à persévérer tout en nous donnant deux fois par semaine ce temps privilégié ensemble. J’ai pourtant toujours détesté les arts martiaux et me voilà en train de franchir progressivement les étapes avec le petit dernier… Je me dis que c’est ce que j’aurais dû faire avec les aînés. J’apprends. Encore.

Il m’invite à aimer sans condition

François est aussi mon « très unique ». En particulier, je n’ai jamais vu un être aussi peu rancunier. Si je me fâche et que je crie sur lui pour une bêtise (oui, ça m’arrive), il revient sans cesse m’inviter à la réconciliation en me disant « pas fâché ». Il est très rare que lui-même se fâche contre moi. Je crois que je n’en ai aucun souvenir, même si parfois je l’ai bousculé un peu. Si son petit frère lui a fait du mal, ce qui arrive passablement souvent, c’est lui le premier que François nommera dans sa prière du soir. Il se rappelle de presque toutes les personnes qui sont passées dans sa vie. Il m’étonne toujours lorsqu’il voit une photo ou que nous rencontrons quelqu’un que nous n’avons pas vu depuis longtemps et qu’il le reconnaît. Sa loyauté est indéfectible. Je suis loin d’avoir atteint un tel niveau!

Il me fait m’accepter tel que je suis

François est l’exemple même de l’enfant qui ne craint pas l’image qu’il renvoie de lui-même. Sortir avec lui, c’est s’exposer à tous les regards. D’abord vers lui, ensuite vers son parent. Et puis, chaque fois, ce point d’interrogation sur le visage de l’autre, qu’il soit enfant ou adulte. J’aime bien l’emmener avec moi à l’épicerie, par exemple. Si j’accepte d’être entièrement avec lui sans me soucier des autres, alors nous passons un temps magique ensemble. Nous chantonnons, nous commentons sur les produits, nous faisons la course. Il est comme un enfant plus jeune qui met parfois le parent mal à l’aise. Mais je choisis d’être avec lui, bizarre avec lui, heureux avec lui. Au diable les autres!

Il me relie à Dieu dans la simplicité

J’ai déjà mentionné sa prière toute simple. Il aime bien se rappeler les « wow » de la journée. C’est si inspirant de le voir se réjouir d’avoir fait de la cuisine à l’école ou jouer dans la cour; fait un tour de vélo avec papa ou manger de la croustade aux pommes! Il est l’image de ce que Jésus devait avoir en tête lorsqu’il disait qu’il faut devenir comme ces petits-enfants pour entrer dans le Royaume. Sa relation avec moi en est une de confiance et de saine dépendance. Il peut lui arriver de me harceler pour que je lui accorde de l’attention, mais n’est-ce pas cette attitude envers le Père que Jésus lui-même nous encourage à avoir? À travers lui comme enfant de son papa, j’ai un modèle de l’enfant que je dois moi-même être avec le Père céleste. Et je me surprends, peu à peu, à devenir comme lui, à me réjouir de n’être qu’un petit enfant qui met toute sa confiance en celui qui m’a aimé avant même que je n’existe et qui m’aimera ainsi jusque dans l’éternité.

François est un coach et un modèle. Mon véritable accompagnateur spirituel, c’est lui. Je rends grâce à Dieu de l’avoir mis sur mon chemin.


Un petit cadeau pour vous qui avez lu jusqu’à la fin…

J’ai quitté L’Arche de Jean Vanier

Un grand nombre de gens qui aboutissent sur ce blogue ont inscrit dans leur moteur de recherche des mots comme « L’Arche », « secte », « endoctrinement ». Je ne sais pas trop s’ils trouvent dans mes écrits des réponses à leur question, alors je vais me permettre d’y répondre plus directement. Je le peux avec une certaine objectivité, moi qui, depuis trois ans, ai quitté L’Arche après 12 ans au sein de deux communautés dont l’une en France et l’autre à Montréal. Je comprends assez bien la question, d’ailleurs, car elle fut au coeur d’une situation particulièrement difficile à vivre et que je vous raconte.

Avec Carole, Yolande et la petite Solène, un jour de fête

Avec Carole, Yolande et la petite Solène, un jour de fête, en 1999

En juillet 1998, j’annonce au propriétaire de l’entreprise qui m’emploie, au terme de quelques semaines de réflexion, que je ne vais pas poursuivre à mon poste de directeur des opérations du bureau de Paris. Je lui donne cependant un avis de six mois, afin de lui permettre de trouver une personne pour me remplacer dès l’automne et avec qui je pourrai faire le transfert de connaissances. Je lui explique que je vais me joindre à une organisation internationale, L’Arche, fondée par un Canadien en 1964 au nord de Paris. Bien qu’il soit déçu, mon patron ne me fait aucun reproche et accepte gentiment ma démission. Il sait que ma décision est ferme et connaît mon désir de rendre service dans un esprit humaniste. De Québec (l’entreprise est québécoise), il téléphone à ses associés de Paris, qui se trouvent en réalité mes voisins de bureau. L’un de ceux-ci, Paul, en entendant le mot « Arche », croit à tort qu’il s’agit en fait du « Patriarche », une association qui a eu bien des démêlés avec la justice française et dont le nom figure parmi une liste de sectes désignées telles dans le rapport d’une mission parlementaire en 1995. Bref, Paul croit que je me suis fait berner et il s’en ouvre alors à tous les gens que nous avons en commun, en prenant soin de leur demander de ne rien me dire, car, leur dit-il, pour être ainsi endoctriné, je risque de réagir de manière imprévisible. Il en est donc ainsi durant plus de deux mois. Fin septembre, mon patron de Québec finit par me parler de ses inquiétudes.

— Jocelyn, dit-il, sais-tu ce qu’on dit à ton sujet?

— Quoi donc?

— Il paraît que tu pars dans une secte et que tu es complètement endoctriné. Tous les employés (dont j’avais la charge) craignent de t’en parler par peur de ta réaction. Je te connais assez pour savoir que tu es un gars équilibré, alors dis-moi, Jocelyn, c’est quoi cette affaire-là encore?

Je lui explique de nouveau ce qu’est L’Arche, son fondateur, sa reconnaissance internationale, etc. Il comprend alors que ce que lui a raconté son associé n’a rien à voir avec ce dont je lui parle. Il décide donc de me dire d’où viennent les rumeurs… Vous comprendrez que je suis rapidement débarqué dans le bureau de mon voisin et que nous avons eu quelques échanges virils à propos de son hypocrisie, notamment! C’est là qu’il a fini par me dire qu’il devait avoir confondu le Patriarche avec L’Arche…

— Faut me comprendre, Jocelyn, c’est presque pareil. Je me faisais du souci pour toi!

— En ce qui me concerne, si j’ai du souci pour un ami, c’est à lui que j’en parle le premier, pas à quelques dizaines de bougres qui n’ont rien à voir avec le sujet!

Bref, durant des semaines, mes collègues de travail et les employés que je dirigeais me croyaient fou et n’osaient pas trop me parler… J’ai quitté ce poste à la mi-décembre, plus triste que satisfait, malgré le succès pourtant réel et reconnu de mon passage…

Une secte ?

Encore la fête !

Encore la fête !

On peut dire qu’en parlant de secte, j’étais un peu sur mes réserves, quand même… Faut savoir que j’étais chargé de cours à l’Université du Québec avant de partir à Paris et que parmi les derniers cours que j’avais donnés figurait « Sectes et gnoses contemporaines » ! On peut donc estimer que je m’y connaissais quelque peu, assez du moins pour me pas me jeter tête perdue dans une organisation qui en aurait eu les traits. Ceci dit, L’Arche, en fait on devrait dire « les arches », sont des communautés où des gens choisissent de vivre ensemble en un même lieu, pour une bonne part. Des personnes qui présentent un handicap intellectuel sont accueillies dans des petits foyers (de cinq à huit « accueillies ») où l’on tente du mieux que l’on peut de recréer une ambiance et un fonctionnement de type familial. Pour ce faire, de trois à cinq « assistants », la plupart des jeunes adultes mais aussi quelques trentenaires et d’autres parfois plus âgés, acceptent, par engagement d’une durée convenue, de venir y résider afin de partager la vie quotidienne et, il va de soi, d’aider aux différentes tâches qu’une vie communautaire implique. Si vous comptez comme moi, ça donne entre huit et 13 personnes qui vivent ensemble dans le même foyer… Dans une même communauté, pour être reconnue par la Fédération internationale, il faut compter généralement deux foyers et/ou un atelier ou un service d’activités de jour où vont s’occuper les habitants des foyers et parfois des externes. À Hauterives, dans la Drôme, L’Arche de la Vallée était composée de cinq foyers et de 40 personnes ayant un handicap et entre 12 à 18 assistants, selon la période, les « arrivages », les stages, etc. Autour de cette vie de foyers, s’est développée une communauté élargie composée de personnes, le plus souvent mariées, qui contribuaient à leur façon à différentes tâches, que ce soit la direction (comme moi), l’administration, et les différentes responsabilités autour du personnel, de l’hébergement et des activités de jour. Nous étions donc environ 80 à 85 personnes ayant un statut de membres de la communauté.

Pour être communautaire, une organisation ne peut pas se réduire à la routine quotidienne (se lever, manger, partir au boulot, revenir, manger, se laver, et aller au lit). En fait, pour être communautaire, il importe de vivre ces différents moments avec une certaine attitude, surtout les repas et les moments passés ensemble qu’on encourage fortement par ailleurs. On prend donc le temps de s’attendre, de répartir les tâches incluant une participation réelle des personnes accueillies, et de favoriser les échanges et la bonne entente. Il y a donc forcément un style de vie qu’on trouve à L’Arche et qu’on ne voit pas beaucoup ailleurs. C’est déjà un choc culturel en soi! Alors, pour que les assistants s’intègrent il leur faut un peu d’accompagnement et une bonne formation. C’est peut-être à ce niveau qu’on pourrait imaginer l’existence d’un certain « endoctrinement ». En réalité, on transmet surtout une culture organisationnelle, une manière d’être, des attitudes à développer pour l’harmonie et le respect mutuel. Et la rigueur! Car une communauté de L’Arche est aussi un établissement médico-social (une ressource institutionnelle) et doit donc rendre compte de son projet, sa gestion, sa prise en charge. Bref, si on doit parler d’endoctrinement, on doit donc aussi le dire pour n’importe quelle organisation qui impose un training à ses recrues en vue d’être pleinement intégrées à la vision de ses dirigeants !

Prière, fête

Ah oui! L’Arche reconnaît une dimension essentielle de la personne humaine, c’est-à-dire que celle-ci est naturellement appelée à développer une spiritualité. Tous et toutes sont donc occasionnellement conduits à discuter de cette dimension à l’occasion d’un accompagnement ou de rencontres de groupe. Voici donc une particularité de cette organisation: chaque personne est libre de sa propre spiritualité, qu’elle s’exprime dans une foi religieuse ou non, dans des gestes visibles ou non. C’est plutôt ouvert comme secte ! En tant que groupe, chaque communauté locale est appelée cependant à déterminer une manière collective de se situer. Ainsi, les deux communautés dans lesquelles j’ai évolué avaient des liens formels avec les paroisses catholiques dont le territoire couvrait nos foyers. Admettons que le lien entre la foi chrétienne et L’Arche est assez naturel, quand on sait que Jean Vanier est un homme qui n’a jamais caché son appartenance à l’Église catholique. Mais dès les premières fondations en dehors de la France, l’oecuménisme devint une valeur de l’organisation (fondations au Royaume-Uni et au Canada) et très rapidement l’ouverture interreligieuse fut rendue nécessaire (fondations en Inde). Bref, L’Arche a pris rapidement conscience que son unité ne venait pas d’une religion particulière, mais des personnes fragiles et vulnérables qui en constituent le centre et l’essence. C’est d’ailleurs cet aspect spécifique qui fait que L’Arche n’a jamais été reconnue comme une association catholique par le Vatican! Il est probable que son ouverture à toutes les confessions chrétiennes et à toutes les religions était bien trop avant-gardiste pour l’Église romaine… Une secte, dites-vous ?

Jean Vanier, en visite dans ma communauté de Montréal

Jean Vanier, en visite dans ma communauté de Montréal, en 2003

Et il y a l’esprit de fête à L’Arche. Cette spiritualité autour de la vulnérabilité comme chemin vers sa propre humanité produit de « la croissance humaine » ! Oui, la grande majorité des gens qui viennent dans une communauté de L’Arche en sont transformées, pas endoctrinées, mais vraiment changées, pour toujours! Car ces rencontres et cette vie banale conduisent le plus souvent les gens au coeur d’eux-mêmes, là où ils touchent au meilleur de ce qu’ils sont. C’est ainsi que tous et toutes ont le goût de la fête. Et des fêtes, il y en a souvent: dans les foyers, à chaque anniversaire, à chaque visite importante comme un ancien qui passe par là; au coeur des activités de jour, que ce soit dans le cadre du travail ou d’une activité occupationnelle; et aussi au niveau de toute la communauté qui se donne des rendez-vous pour célébrer. La joie que nous rencontrons à L’Arche n’a rien d’artificiel ni de superficiel. La joie n’est pas exprimée comme une manière qui s’impose, un peu comme dans les sectes. Elle vient du bonheur et des difficultés de la vie ensemble, surtout des pardons qui sont constamment demandés et donnés de la part des uns et des autres.

Les conflits

Venons-en à ce qui peut davantage faire reposer le sentiment que L’Arche peut être perçue comme une secte. Il s’agit des conflits. Affirmons d’abord une chose: cette vie communautaire n’est pas facile! Elle n’est pas donnée naturellement à chacun. Entrer dans une communauté, intégrer son mode de vie, ses règles, remplir ses tâches, tout ceci n’est pas simple! Alors il arrive, plutôt fréquemment, qu’après un essai de deux semaines on convienne, le stagiaire et son responsable, qu’il vaut mieux ne pas poursuivre… Il peut arriver qu’on choisisse de faire un mois ou trois mois supplémentaires, selon les processus adoptés, et que la séparation arrive à ce moment. Il se peut fort bien que les personnes qui ne restent pas partent malgré tout heureuses de leur séjour et de ce qu’elles ont découvert. Mais il y a aussi celles qui sont amères. Elles ont peut-être mal su s’adapter à cette vie. Elles sont peut-être tombées sur une responsable maladroite dans ses relations. Elles ont peut-être une relation difficile à l’autorité. Elles sont peut-être arrivées à une période difficile où la sérénité habituelle n’était pas à point, lors d’une transition ou d’un manque de personnel. Elles sont peut-être venues en temps de crise. Elles peuvent même parfois avoir été à l’origine d’une crise! Tout ce que je viens d’énumérer, je l’ai vécu avec l’une ou l’autre au cours de mes 12 années de responsabilité. C’est donc dire qu’il y a une charge potentielle contre L’Arche qui ne peut qu’alimenter les rumeurs et les perceptions, ces choses qui n’ont pas comme première qualité d’être exprimées avec un certain recul, une certaine rationalité. Bref, il est possible que des gens vivent du ressentiment et même de la colère contre L’Arche.

L’Arche est une organisation humaine. À taille d’une communauté locale, c’est déjà difficile de tout harmoniser. La vie de couple est parfois lourde et complexe. Imaginez à dix ou à 13 adultes! Ajoutez une organisation qui exerce un contrôle et une direction quant à la manière dont vous vivez votre quotidien et vous avez ce qu’il faut pour rechigner de temps en temps, avec raison même ! Et ajoutez à tout cela le cadre d’une association régionale, une autre nationale et enfin un chapeau international et vous avez tout ce qu’il faut pour que tout s’écroule, comme un chateau de cartes !

Être responsable, c'est être un "bon berger"...

Être responsable, c’est être un « bon berger »…

Mais depuis 1964, L’Arche ne s’est pas écroulée. Jean Vanier a été assez sage pour partager rapidement son autorité de fondateur. Il a mis en place des structures de pouvoir et de contre-pouvoir. Il a instauré des mandats à durée déterminée, un esprit de discernement pour les nominations et les grandes orientations. La Fédération tient des rencontres régulières avec des membres de toutes les régions du globe. Avec une telle diversité, elle a de quoi se réjouir d’être un vrai fleuron parmi les oeuvres humanitaires d’envergure…

Alors oui, j’ai quitté L’Arche, mais je ne vous ai pas dit pourquoi… Pour rester dans l’esprit de ce blogue, j’ai quitté parce que j’ai dit oui. Oui à ma famille, mon épouse en particulier, qui souhaitait se rapprocher du lieu de ses origines, là où, malheureusement (pour moi), L’Arche n’a pas pris (encore) racine. Et j’ai quitté de la même manière que je l’avais fait de l’entreprise qui m’employait, douze ans plus tôt: en annonçant simplement mon départ… Il n’y a pas eu de tentative de me retenir, car on a respecté ma capacité de discerner et de décider.

Je garde donc de mon passage à L’Arche le souvenir précis de tous les membres des deux communautés que j’ai côtoyées, l’amour et l’amitié, les pleurs et les regrets, la joie d’avoir trouvé pour mon coeur une maison où je peux retourner, une maison que j’ai emportée avec moi pour le reste de ma vie.

Une secte ? N’importe quoi !

Adopter en pleine crise de paternité

Ce texte fait suite à Un petit trésor a trouvé son écrin qu’il est préférable d’avoir lu avant celui-ci. Pour un sommaire de tous les articles de ce blogue, allez à Pour une lecture suivie de ce blogue

Je tiens à préciser que ce qui est raconté ici est bel et bien du passé. Les turbulences de l’adolescence et du passage à la vie adulte de nos trois grands ont laissé place à de nouvelles relations harmonieuses que nous avons reconstruites avec eux au fil des ans. C’est d’ailleurs parce que cela s’est transformé positivement que je peux raconter les évènements qui suivent. 

Stéphan, 17 ans

J’ai raconté l’adoption de notre dernier garçon dans le texte précédent. Hormis François, je n’y ai pas évoqué la situation de ses trois autres grands frères. Je ne voulais pas mélanger les genres, car l’adoption est une joie profonde, alors que le passage à l’âge adulte de garçons adoptés peut s’avérer un drame. Je peux parler pour Céline et moi. C’est ce que je me propose de faire ici.

Si vous avez lu quelques passages des textes précédents, notamment Vie de « familles » à Ville-Émard, vous aurez compris que notre vie était le plus souvent tournée vers nos quatre garçons, avec une attention particulière pour François et ses troubles de santé. Steve et Stéphan sont des jumeaux non-identiques que nous avons accueillis en janvier 1991, après que leur mère ait dû abdiquer quant à sa capacité maternelle. Christian s’est joint à notre famille en août 2001, à moins d’un mois de ses 12 ans, après avoir vécu sept ans dans un orphelinat roumain et quatre ans dans diverses institutions et familles d’accueil en France. Nos trois garçons portaient donc un baluchon rempli de surprises qui se sont distillées graduellement dans notre vie ensemble, avec des pics de manifestations pointant à l’adolescence…

Besoin d’aller voir ailleurs

Le décrochage pratique de leurs études secondaires n’était qu’un signe que le besoin de s’affirmer était très important chez nos jumeaux en particulier. Malgré les tentatives de les remettre en selle (école des adultes, école de décrocheurs, suivi clinique, etc.), rien n’y fit. Les tensions s’accentuaient au fur et à mesure que nos jeunes grandissaient en taille et en capacité d’auto-affirmation. Notre style de vie organisé et assez rigoureux ne leur convenait plus.

Pour ceux qui connaissent le fonctionnement de jumeaux, il y a souvent un fonceur et un suiveur! Stéphan avait toujours été le premier à s’affirmer, la plupart du temps de manière négative. C’est un jeune qui, probablement pour exorciser sa peur, a toujours voulu se donner un air de dur à cuire. Son attitude hostile ne l’avait jamais vraiment aidé à se faire des amis. Même quand il y arrivait, cela pouvait se retourner contre lui. Ainsi un jour, à 16 ans, il s’était mis en travers du chemin d’une jeune fille qui voulait s’en prendre à son amie. Devant la fermeté de Stéphan, la jeune fille tourna les talons en le menaçant de faire appel à « ses amis ». Les amis en question étaient en fait une « gang de rue » de jeunes mineurs. Ceux-ci, alertés par leur amie, se sont mis à attendre Stéphan tous les jours à la sortie de l’école. Les policiers devaient faire le guet quand c’était possible ou bien il fallait nous rendre nous-mêmes à la sortie des classes pour qu’il n’ait pas à circuler de manière isolée. Malgré toutes les précautions, il a dû affronter à deux reprises les attaques de ce groupe déterminé à lui asséner une bonne correction. Après les faits d’une violence peu banale, nous avions convaincu Stéphan de porter plainte. Il avait pu identifier au moins un des agresseurs avec un couteau. Nous croyions que cette manière de régler un conflit lui apporterait un peu plus de confiance dans la justice des hommes. Mais il est plutôt resté comme en état constant de paranoïa. La consommation de substances ne fut certes pas aidante pour voir les choses autrement.

Stéphan ne vivait plus à notre rythme. Il voulait quitter la maison après l’heure du coucher, dormir tout le jour, manger quand il avait faim, ne jamais se laver ni changer de vêtements. Adepte de sports extrêmes, il revenait souvent blessé. C’était sa vie comme il entendait la vivre et n’acceptait plus qu’on le recadre. Son agressivité était croissante envers nous, surtout envers sa mère qui ne parvenait pas à lâcher du leste. Un jour, en voulant l’éloigner de Céline qu’il était sur le point d’affronter de trop près, je le repoussai violemment et nous sommes plus ou moins tombés par terre. Il avait fini par se calmer, mais, comme il le dit lui-même plus tard, il aurait pu s’en prendre à moi et remporter aisément son combat, la différence de taille étant déjà bien à son avantage. Pour moi, ce fut le signe qu’il fallait trouver une autre voie pour régler nos différends. Je me rappelle d’être allé vers lui, dans sa chambre, pour lui dire que j’avais fait une erreur et que je ne voulais plus jamais avoir à régler une mésentente par la force. Plutôt que de créer un espace de dialogue, je crois que mon aveu m’a fait perdre le respect qu’il avait pour moi devant ma volonté de non-violence, qu’il considérait comme de la faiblesse. Je pense qu’il aurait préféré un père fort physiquement qui, s’il était capable de le corriger, pourrait donc lui garantir la sécurité au cas où il serait menacé. Il venait de « tuer » l’image de son père. Mais il n’en avait pas fini avec sa mère! Au contraire. Son petit frère François était visiblement effrayé lorsque le ton montait et il courait se réfugier dans mes bras (au moins, lui, croyait encore que les bras de son père était un endroit sécuritaire!). Nous avons alors convenu, Céline et moi, qu’il fallait donner à Stéphan ce qu’il voulait: une pleine autonomie. Mais pour ce faire, nous devions l’écarter de notre vue, car nous aurions été incapables de ne pas réagir à « sa vie ». Fin janvier 2006, trois mois avant ses 18 ans, nous l’avons « installé » dans une chambre en colocation à Verdun. Nous avions défrayé le premier mois et fourni un peu d’épicerie et l’avons assuré qu’il pourrait manger chez nous lorsqu’il aurait faim, dans la mesure où son comportement et son état seraient acceptables. Stéphan s’était résigné à cette décision. Les trois ans qui ont suivi lui ont donné de vivre toutes sortes d’aventures. Sa fascination pour la rue avait trouvé sa réalisation, car ses appartements (il a déménagé à trois ou quatre reprises) n’auront toujours été que des pieds-à-terre.

Steve, 17 ans

La situation de Stéphan étant plus ou moins « réglée », Steve, comme c’était toujours son habitude, se mit à développer les mêmes attitudes que son frère avait manifestées, en particulier envers sa mère. Sans doute un mélange de colère envers notre décision par rapport à son frère, mais également son propre désir d’autonomie, voyant peut-être à son tour une ouverture. Céline réagissait avec la même agressivité. La maisonnée était de nouveau en tensions. Steve nous avait déjà demandé d’aller vivre chez sa petite amie (c’est-à-dire chez ses parents). Avec un peu de dialogue et une rencontre « forcée » entre nous et les beaux-parents, il avait choisi de reporter ce projet. Mais lorsque son attitude fut devenue insupportable, Céline lui offrit de se trouver un autre lieu où vivre. Au moins, il avait deux choix possibles. Un ami lui offrait le gîte (lui aussi chez ses parents) et le projet de rejoindre sa copine était toujours d’actualité. Il choisit cette solution. Lorsque je rentrai du travail, ce jour-là, ses affaires étaient toutes prêtes et Céline m’ordonna pratiquement d’aller reconduire mon fils là où il voulait aller. Cette décision était survenue sans discussion entre nous. Je la subissais autant sinon plus que mon fils. Ce soir-là, j’étais complètement brisé. Mes deux enfants aimés, protégés, couverts lorsqu’il le fallait, accompagnés chez tous les spécialistes pour les aider, etc. avaient quitté mon domicile. Nous ne fêterions même pas leurs 18 ans en tant que partageant notre vie, mais comme des « déjà » adultes vivant par eux-mêmes. Je n’arrivais pas à laisser monter ma colère contre ma femme, je la tournai plutôt contre moi-même.

Quelques jours auparavant, nous avions reçu cet appel de Catherine Desrosiers de l’Association Emmanuel (voir Un petit trésor a trouvé son écrin). Elle nous offrait de prendre un petit garçon de 15 mois… Nous n’avions pas été capables de lui répondre immédiatement comme ce fut le cas pour tous nos autres enfants. Nous étions en réflexion, mais celle-ci était au second plan dans l’ordre de nos priorités du moment. Je me rappelle avoir dit à Steve en l’accompagnant que j’avais tout raté, que je ne pouvais plus me considérer comme un bon père. Quand je l’ai quitté avec toutes ses affaires, chez ses beaux-parents, il s’est jeté sur moi pour me faire un calin. J’avais la tête serrée sur sa poitrine, ce qui peut aider à visualiser la différence de taille. Il me dit alors: « Papa, il faut que vous preniez ce petit gars-là. Vous êtes des bons parents tous les deux, il a besoin de vous ». Je suis parti en sanglots, comme ce jour de janvier 1991 où nous étions partis avec lui et son jumeau pour en faire nos fils…

Je ne me souviens plus très bien de ce qui est arrivé dans les jours suivants. Je ne sais pas pourquoi je me suis senti assez fort pour dire « oui » à un autre enfant alors que j’avais cette conviction d’avoir failli. Mais ce que m’avait dit Steve y a été pour beaucoup. J’ai fait confiance en son témoignage plus qu’à ce que je sentais de moi-même. Nous nous sommes donc lancés malgré tout dans l’aventure d’une nouvelle adoption.

Le troisième n’avait pas dit son mot

Christian, 16 ans

Lorsque Xavier fit son entrée dans la maison, Christian se mit à éprouver une grande jalousie. Son âge mental était évalué à plus ou moins 9-10 ans, mais cela ne disait rien de son développement socio-affectif. En plus de sa déficience intellectuelle, Christian avait un trouble d’attachement sévère. Chaque fois que nous prenions l’un ou l’autre de ses deux petits-frères, Christian ruminait une colère profonde. Il était suivi par une psychologue de son école. Il lui avait avoué à quel point il aurait aimé être cajolé comme ses petits frères, qu’on le prenne sur nous et qu’on lui tapote les fesses! Malgré que nous lui faisions part du décalage entre son besoin, fort compréhensible, et son corps déjà adulte (lui aussi est devenu très costaud), il ne pouvait pas assumer ce que pourtant il parvenait à comprendre. Son comportement se mit à se détraquer considérablement.

Sa manière de s’opposer devint moins discrète. Entre autres, il accaparait la salle de bains pendant des heures. Dès que nous le sommions de sortir, il se mettait à crier et même à hurler des sons stridents et effrayants. Parfois il prenait ses béquilles en métal et se mettait à frapper dans la porte. Les petits avaient peur et accouraient dans nos bras. Malgré la médication qui fut mise en place, la situation ne s’arrangeait pas. Christian s’est mis à menacer avec des paroles qu’il savait provocatrices et qui faisaient réagir instantanément sa mère, comme : « Je vais le tuer, moi, ton mari. » Nous avons atteint un sommet lorsqu’un soir, il prit une de ses cannes et la pointait vers Céline en menaçant de la frapper. Je suis intervenu à ce moment. Je lui ai demandé s’il voulait vraiment en venir aux coups. Il m’a dit qu’il voulait se battre. En raison de son handicap, il m’a fallut quelques secondes pour le faire basculer de son siège et le pousser par terre. Il comprit immédiatement qu’il n’aurait aucune chance. Il se calma, mais pour Céline le point de non-retour était atteint. Le lendemain, un signalement d’urgence fut placé au Centre de réadaptation en déficience intellectuelle. Près de six mois plus tard, en juin 2007, lui aussi à quelques semaines de son dix-huitième anniversaire, Christian quittait notre maison pour un placement en dépannage, au nord de St-Jérôme dans les Laurentides. Je l’y accompagnai et je tentai au long du trajet de lui faire sentir que ce n’était pas de sa faute, mais que nous ne pouvions pas nous occuper de deux petits en grands besoins comme ses frères tout en gérant une si grande demande d’attention de sa part. Le temps servirait à nous repositionner réciproquement. Comme il fallait s’y attendre, la consigne du Centre de réadaptation fut de couper les liens pendant quelques semaines, histoire d’aider Christian à baisser son niveau de colère. Nous reprîmes nos liens vers la fin de l’été, quelques semaines avant qu’il soit rapatrié à Montréal, dans une résidence qui ouvrait et où il serait le premier « client ». C’était à moins de dix minutes de chez nous. Cela  nous permettait de  l’accueillir chez nous régulièrement. La colère n’était pas éteinte. Elle se manifestait parfois vivement. Mais Christian tenait visiblement à conserver un lien concret avec nous et c’est sans doute ce qui l’a aidé à trouver une certaine maîtrise de ses mouvements intérieurs lorsqu’il venait à la maison. Son comportement s’est donc stabilisé avec nous, mais dégradé à l’école ainsi que dans sa troisième résidence, celle qu’il a habitée juste avant l’actuelle où il est stable depuis 2009. Peu à peu, dans ces deux lieux, aidé d’une médication plus adaptée, Christian s’est apaisé. Lorsqu’il vient à la maison, ses visites sont de plusieurs jours et se déroulent généralement très bien. Ses deux petits frères l’adorent et aiment bien se faire bercer par lui. C’est un peu comme s’il recevait à travers eux l’affection qu’il aurait voulu avoir de notre part…

Guérir un sentiment d’imposture

Sur nos trois enfants qui avaient passé le cap de l’âge adulte, les trois situations avaient plutôt tourné mal. Je relisais ma vie avec eux. Je voyais à quel point j’avais été proche et aimant lorsque mes enfants étaient petits. Même si Céline ne me donnait que peu de place dans la « législation domestique », je voyais combien il m’était difficile d’être le papa d’adolescents rebelles, surtout lorsque leur agressivité se tournait vers la femme que j’aimais, ma femme! J’étais donc très amoché dans mon amour-propre, dans mon sentiment de n’avoir pas su être un bon père jusqu’au bout. Je me vivais beaucoup plus tourné sur moi-même. Je me voyais pour la première fois comme un homme dépendant et je mesurais à quel point cette dépendance pouvait s’exprimer sous diverses formes. Je m’apitoyais. J’avais besoin de me ressaisir. Je cherchai des ressources. Je ne voulais pas forcément une thérapie, mais quelque chose qui me permettrait également de faire le point dans ma vie spirituelle, car je ne me sentais même plus digne d’être serviteur de Dieu. En fait, je me sentais comme si j’étais un imposteur: père imposteur, mari imposteur, responsable d’une communauté imposteur… C’est le mot qui dit le mieux mon sentiment de l’époque. Je trouvai sur l’Internet un ministère rattaché aux églises évangéliques appelé Torrents de vie. Je décidai d’en parler avec Céline qui comprit alors à quel point j’étais atteint dans ma personne avec tout ce que nous avions vécu. Elle me donna son soutien total. Je fis donc cette expérience de 20 semaines. Les soirées consistaient en un temps de prière de louange suivi d’une conférence et d’une rencontre en petit groupe. Nous étions huit hommes dans mon petit groupe, tous plus ou moins en lutte avec eux-mêmes, leur histoire, leurs dérapages, leurs désillusions, leur dysfonctionnement. J’ai expérimenté une véritable confrérie avec ces hommes que j’ai découverts capables d’exprimer leurs limites, leurs erreurs, leurs peurs, mais aussi leur beauté intérieure et leur foi sincère. Tout en me vivant comme étranger à cette spiritualité, j’ai fait le parcours jusqu’au bout et j’en éprouve encore de la reconnaissance.

Lorsque nous avons célébré nos 24 ans de mariage, au printemps 2008, j’anticipais l’approche de notre vingt-cinquième anniversaire et je considérais qu’il fallait retrouver notre lien amoureux et surtout de confiance réciproque. Je proposai à Céline une semaine « Cana » avec la communauté du Chemin Neuf. Elle accepta aussitôt. Vécue en juillet, cette semaine de ressourcement fut pour nous un renouvellement ardent de notre amour mutuel qui me permit de voir venir notre quart de siècle ensemble avec plus de sérénité. Rien n’est parfait en amour, mais avec la connaissance intime que nous avons l’un pour l’autre, avec le pardon comme moteur de notre vie de couple, l’humour pour désamorcer les tensions, la foi en Dieu pour aller au-delà de nous-mêmes, nous trouvons toujours le chemin pour nous rejoindre et nous aimer tel que nous sommes en vérité.

Les lendemains qui m’émerveillent (écho)

Nathalie, une présence mystérieuse

Ce texte est en écho à Les lendemains qui déchantent et également à Je ne voulais pas ça… Vous trouverez aussi un sommaire ici: Pour une lecture suivie de ce blogue.

Après 5 semaines à ressentir des soubresauts d’effroi dans la préparation à notre arrivée à l’Arche de la Vallée, je suis allée de surprise en surprise lors de notre installation. J’allais connaître la force et la solidarité de la communauté. Nous avons été accueillis d’une façon tellement naturelle et chaleureuse chez les Guilhaume, comme si nous avions fait partie de la famille, je n’en revenais même pas ! Ils nous ont trouvé un petit appartement chez des amis et nourris pendant quelques jours, le temps que nous puissions trouver un pied à terre. Lors de notre installation dans l’ancienne école de Treigneux, j’eus la surprise de voir arriver Chantal avec seau et torchons pour m’aider à faire un peu de ménage dans cette grande maison. Je me sentais réellement gênée d’avoir l’aide d’une personne que je ne connaissais pas… Ensuite d’autres personnes sont venues donner un coup de main aussi. Je découvrais à ce moment ce qui deviendrait pour moi une famille dans la foi avec tout ce que ce lien comporte de support et de réconfort. Je n’avais encore jamais goûté de me sentir autant respectée et supportée.

Dans les mois qui ont suivi même en étant tenaillée par le doute quand à « ma place » à l’Arche, j’ai été profondément touchée par l’accueil inconditionnel qu’on me faisait. Je n’étais pas une indésirable, une nullité, une moins que rien (c’était l’idée que je me faisais de moi-même !)… Non, à l’Arche de la Vallée, j’étais une belle personne et j’avais de la valeur, quelle découverte! C’est vraiment dans cette communauté de personnes « non-désirées » de la société que je suis devenue « quelqu’un », que j’ai pris de la valeur face à moi-même… que je me suis découverte aimée de Dieu telle que je suis. Lentement, j’ai émergé, quitté la torpeur dans laquelle je m’étais enfoncée après l’arrivée des jumeaux… Je ressuscitais peu à peu, je revenais à la vie.

Je n’ai jamais cessé de rendre grâce à Dieu pour ce passage à l’Arche de la Vallée. Le fait d’être loin de nos familles (de qui je me croyais jugée, détestée et rejetée) m’a permis cette reconstruction sous le regard de gens qui, ne me connaissant pas, ne me donnaient pas le sentiment d’être jugée « mauvaise ». Avec eux, je pouvais être une autre… Je pouvais quitter celle que j’avais tant détestée, celle qui était une mauvaise mère, une mauvaise épouse, une mauvaise personne…

Je me rappelle encore à quel point j’ai été profondément touchée par Nathalie le jour où elle m’a regardée pour la première fois. Nathalie est autiste et elle passe ses journées à se promener de long en large en tirant sur ses cheveux et poussant parfois des petits cris qui peuvent devenir sonores lorsqu’elle n’est pas comprise. Tout ce temps qu’elle tourne en rond, elle regarde autour d’elle et ne semble pas voir les gens qui l’entourent. Je la saluais chaque fois que je la voyais, me disant qu’elle ne savait probablement pas que j’existe… Puis, un jour, plusieurs semaines après notre installation, de la même manière quelle le faisait parfois pour d’autres, elle s’est approchée de moi jusqu’à presque toucher mon visage avec le sien, et elle m’a regardée profondément dans les yeux. Je me rappelle encore la joie qui m’a habitée à ce moment  précis et je crois réellement que je n’aurais pas été plus émue si c’eut été le Pape lui-même qui m’avait regardée ! Nathalie m’avait VUE…  Elle savait qui j’étais : elle m’avait reconnue. Pas « reconnue » dans le sens habituel, genre : « ah, c’est Céline ». Mais plutôt dans le sens de reconnaître la valeur de l’autre. Il y a eu plusieurs personnes pour qui j’étais « quelqu’un », dont entre autres Claudette, Martine, Chantal, Mireille, Christophe… Toutes ces personnes à leur façon m’ont aidée à devenir quelqu’un pour moi-même. Elles m’ont fait voir ma valeur d’être humain : « Toute personne est une histoire sacrée »…

Merci à ces belles personnes qui forment la Communauté de l’Arche de la Vallée : vous aurez toujours une place privilégiée dans mon cœur.

Céline

La suite par ici : Responsable sans expérience—>

Ces histoires gravées pour toujours…

Ce texte fait suite à Les lendemains qui déchantent ou Responsable sans expérience, qu’il est préférable de lire préalablement.

En 1999, mon fils Stéphan, au centre, et Céline, à droite

L’Arche de la Vallée est installée dans les villages de Hauterives et de Chateauneuf-de-Galaure, au nord du département de la Drôme (26) en France. Lors de sa fondation, en 1974, elle avait pris le nom de Moïta qui est resté celui du premier foyer, situé dans le quartier St-Germain, un peu à l’écart de Hauterives.

Quand j’ai pris la responsabilité de la communauté, en 1999, celle-ci venait de vivre une période de grande croissance, passant de trois à cinq foyers et ouvrant un atelier occupationnel de 21 places. Sur les 20 personnes adultes présentant une déficience intellectuelle accueillies dans les derniers mois, 14 présentaient également des troubles de comportements liés le plus souvent à un diagnostic de maladie mentale. Une psychiatre venait donc chaque semaine effectuer une prestation de trois heures pour suivre l’évolution des personnes et assurer le suivi de leur médication, souvent constituée de « cocktails » très finement dosés. Je me faisais un devoir d’être présent à ces séances qui me permettaient d’apprendre énormément, en accéléré, sur les différentes affections des personnes dont j’avais la charge.

On m’avait suggéré de ne pas prendre connaissance des dossiers des personnes, mais plutôt de commencer par les rencontrer telles qu’elles se donnaient à découvrir. C’est ce que j’ai fait. Je ne voulais pas rencontrer la maladie ou la problématique de telle ou telle personne, mais plutôt la personne elle-même, au risque de ne pas savoir comment me comporter, ne pas avoir la bonne distance. C’est d’ailleurs un des points qui avait été relevé dans ma première évaluation après une année. Mon inexpérience alliée à mon manque de connaissances en matière de handicap intellectuel m’ont sans doute quelques fois mis dans l’eau chaude lorsque venait le temps d’intervenir. Par exemple, avec certaines personnes, je montrais d’abord mon côté amical, convivial. En France, il y a, même à L’Arche, un aspect plus marqué que chez nous à propos de la posture du directeur qui doit rester normalement plus distant, en retrait ou « au-dessus de la mêlée ». Cela est utile lorsqu’il est temps de reprendre une personne sur ses comportements. Avec Joël, par exemple, un jeune très envahissant physiquement, je me suis montré très sympathique, acceptant ses accolades. Mais lorsqu’il fallut renforcer l’autorité de son équipe d’intervenants, j’étais tout à coup assez peu impressionnant dans le rôle d’autorité. J’ai donc dû apprendre à manier à la fois le relationnel et le rôle d’autorité.

Des personnes blessées depuis l’enfance

Arrivée quelques semaines avant moi, Véronique était une toute jeune femme avec des traits psychotiques marqués. Dans son établissement, au cours des dernières années, elle avait fait preuve d’une certaine stabilité émotive. Son installation à L’Arche fut un choc terrible pour elle. Elle ne parlait que très peu, avec des expressions difficiles à comprendre. Pendant des mois, elle disait un mot que personne ne comprenait. Et comme nous ne comprenions pas, elle a développé une grande frustration qui s’est peu à peu transformée en une colère et ensuite en une violence inimaginable, à la fois contre elle-même (elle s’arrachait littéralement tous les ongles de ses doigts et parfois des orteils) et contre les membres de son équipe, surtout les femmes. On m’appelait parfois au bureau ou à la maison, en pleine crise, car Véronique venait de passer à l’acte. La première fois que je suis venu à Moïta, son foyer, la responsable du foyer et une autre assistante étaient carrément assises sur Véronique étendue sur le sol. Elle venait de se calmer et les deux assistantes ont pu se lever à ce moment-là. L’une d’entre elles avait été blessée au dos. J’avais beau interroger Véronique sur les motifs de sa colère, elle répétait sans cesse le même mot. Même après avoir communiqué avec les intervenantes de son ancien établissement et que deux d’entre elles soient venues à L’Arche, nous ne comprenions toujours pas ce mot alors que d’autres mots étaient peu à peu répertoriés et documentés sur son vocabulaire. Il a fallu plus d’un an avant que quelqu’un ne fasse le lien avec le mot qu’elle répétait et le numéro de porte de la chambre de son ancien établissement « F8 », « F12 », ou quelque chose comme ça. Véronique demandait simplement, depuis tout ce temps, à rentrer chez elle, dans la chambre F8 qui avait été la sienne durant des années… Entre-temps, Véronique avait dû être médicamentée à fortes doses d’anti-psychotiques qui servaient de camisole chimique afin de la protéger d’elle-même et donner une sécurité aux assistantes (elle ne s’est jamais attaquée aux autres personnes accueillies!). La Véronique adulte à L’Arche, était loin d’être semblable à la jeune fille qu’on nous avait envoyée… Voilà une transition que nous avions manquée, l’établissement qui ne pouvait plus la garder en raison de son âge, et nous qui devions l’accueillir…

J’ai toujours gardé un attachement très fort pour Véronique. Sans doute parce que nous étions nouveaux tous les deux dans ce monde particulier d’une communauté de L’Arche. Sans doute aussi parce qu’elle était si décontenancée de se retrouver là. Peut-être était-elle un peu comme le miroir de ce que je vivais intérieurement. Dans la communauté, normalement, nous avions comme consignes que les femmes prennent soin des femmes et les hommes des hommes. Mais puisque les soins étaient prioritaires, il pouvait arriver qu’un intervenant de l’autre sexe soit appelé à donner un bain ou une douche. La pénurie d’intervenants avait fait en sorte que je fusse appelé à m’occuper de la douche de Véronique. C’était une activité qu’elle aimait bien, alors elle ne s’y opposait jamais. Je me rappelle lorsque je suis arrivé au foyer et que je me suis pointé à la salle de bains. Véronique y était déjà et en moins de temps qu’il n’en faut, elle s’était dénudée et attendait devant moi que je commence la douche. J’étais complètement abasourdi devant la vulnérabilité totalement exposée de cette femme. En ce moment précis, elle était disponible et confiante envers moi qui, pourtant en d’autres occasions, avais dû me mettre en travers de son chemin pour l’empêcher d’attaquer une assistante ou hausser le ton à l’occasion d’une remontrance verbale. Le corps de cette jeune femme « offert » pour les soins d’hygiène aurait pu devenir un corps agressé ou abusé, ce qu’il avait été dans sa jeune enfance. Malgré ses blessures et la psychose infantile sévère qui lui servait de protection contre l’inhumanité dont elle avait été l’objet, elle pouvait encore se poser devant un homme et attendre de lui qu’il soit bon et la touche convenablement. Je me rappelle avoir tenté le plus possible d’éviter de la regarder, de simplement l’orienter avec des paroles, émues, pour qu’elle se lave elle-même partout. On m’avait dit qu’il ne fallait pas oublier de lui laver le dos, ce que j’ai fait avec une grande douceur. Ce corps était devenu sacré et je devais lui vouer un respect infini.

En 2005, lorsque je suis revenu dans la communauté, en transit pour une réunion en Italie, toutes les personnes se précipitaient vers moi pour me saluer. Ma surprise fut de voir que Véronique venait elle aussi spontanément vers moi. En une minute, elle m’a adressé plusieurs mots différents, que je ne comprenais pas pour la plupart, comme si elle voulait me raconter ce qu’elle était devenue. Elle souriait, c’était déjà énorme. Ce fut l’un des moments les plus émouvants de mes retrouvailles. Véronique, pour moi, demeure la personne phare de mon mandat de responsable de L’Arche de la Vallée, car à travers toute la recherche que nous avions dû mener pour la comprendre, pour en prendre soin avec précaution, elle est demeurée par dessus tout un mystère infini. Elle est l’image de toutes ces personnes blessées dans leur intelligence et dans leur capacité relationnelle. Seul le temps et l’engagement personnel dans la durée peuvent contribuer à établir un espace d’intimité et de réciprocité favorisant la guérison. Ce temps, je ne l’ai pas suffisamment pris ni assez longtemps… Mais l’élan naturel de Véronique vers moi me fut d’une douceur indicible.

Les vrais problèmes

On dit souvent à L’Arche que les personnes accueillies ne posent pas vraiment de problèmes, mais que ce sont plutôt les assistants! Aujourd’hui je dirais autrement: le problème est dans la relation entre les assistants d’une part, et entre les assistants et les responsables d’autre part. Les assistants dont il est question proviennent de n’importe où dans le monde. Le critère d’admissibilité, à cette époque en tout cas, outre les formalités administratives, était essentiellement la bonne volonté. L’Arche accueillait donc des jeunes et des moins jeunes pour en faire dès leur arrivée des « assistants » (Jean Vanier aurait choisi ce mot à partir de son origine latine, dans le sens de « s’asseoir avec ») et non pas des intervenants dans le sens classique du rapport aidant-aidé. Recevoir chaque année une dizaine de nouveaux assistants et en faire des membres d’équipes qui doivent fonctionner de manière cohérente, prenant en compte leurs origines et leurs cultures diverses, est tout sauf évident.

Un jour, Geneviève, la responsable des assistants, vint me parler d’un certain T. C’était un homme à la mi-trentaine qui avait déjà pas mal roulé sa bosse. Ancien légionnaire, il s’était plus ou moins réfugié dans un petit ermitage pas très loin, où le frère Pierre, un bénédictin qui vivait en retrait de son monastère, l’avait accueilli et accompagné. Le frère Pierre s’était porté garant de T. Nous avions donc accueilli cet homme avec confiance, la mienne reposant essentiellement sur le jugement de Geneviève. T. était un homme costaud de 2 mètres, tatoué, avec un faciès dur et peu souriant. Il opérait autour de lui une grande fascination. Son silence sur sa vie passée lui donnait une aura de mystère qu’il se plaisait à cultiver. Il faisait peur également, mais ce n’est que beaucoup plus tard que celles qui vivaient dans le même foyer ont pu l’exprimer. T. avait notamment fait des promesses à une femme présentant un trouble mental qui vivait dans son foyer. Elle en était tombée amoureuse et avait eu avec lui des relations sexuelles consenties, ce qui était totalement interdit dans un foyer de l’Arche, même entre deux assistants! Un jour, M., une autre jeune femme avec un handicap du même foyer, était venue se plaindre que T. l’avait touchée. Elle disait qu’il l’avait invitée dans sa chambre et qu’il l’avait caressée. Des interrogatoires en règle avec T. et M., séparément et puis ensemble, laissaient planer des doutes. Au final, la jeune femme finit par se rétracter complètement, disant avoir tout inventé. C’était vraiment une invention, mais il est fort probable que M. avait été témoin de l’autre relation et qu’elle avait tenté par ce moyen de nous en avertir, en prenant tout sur elle. Nous ne pouvions pas, à ce moment, faire de tels rapprochements avec une autre situation puisque rien ne nous y menait. Mais, à partir de ce jour, T. a commencé à avoir des comportements irrationnels. De mystérieux, il finit par devenir effrayant pour tous les gens de son foyer. Lors d’une soirée communautaire, avec son foyer il avait joué une scénette qui avait laissé perplexes tous les anciens. Après l’avoir rencontré, je convins avec le conseil communautaire qu’il devait partir. Les membres du conseil appréhendaient le moment du départ, la violence contenue de cet homme allait-elle exploser? Il revenait au directeur d’annoncer la décision et d’accompagner la sortie du foyer. Je n’étais pas gros dans mes pantalons! Heureusement, tout se déroula sans problème. T. quitta la communauté. Quelques semaines plus tard, nous apprenions qu’il avait été arrêté dans sa région natale pour des crimes à caractère sexuel sur une ex-conjointe (avant son séjour à L’Arche). T. m’avait écrit une longue lettre dans laquelle il tentait de se justifier. Je n’avais alors aucune idée de ce qui arriverait plus tard, bien après mon départ. Cette femme avec qui il avait eu des relations croyait toujours en l’amour de cet homme! Lorsqu’elle prit conscience que T. ne reviendrait jamais la chercher pour vivre avec elle, elle sombra dans une dépression grave et commit une tentative de suicide. Elle finit par dévoiler toute l’histoire. Mon successeur déposa conjointement avec elle une plainte au criminel. C’est par téléphone que je dus témoigner auprès d’un inspecteur de la gendarmerie française de tout ce que je savais et surtout de ce que j’ignorais. J’aurais pu être jugé pour négligence, mais les explications que j’ai données sur la manière de traiter cette affaire avaient rassuré l’inspecteur. J’ai appris par la suite que T. fut condamné à plusieurs années de prison pour différents abus.

Cette histoire me fait également penser à E., une jeune assistante qui s’est trouvée dans cette équipe, au même moment. E. était une femme visiblement souffrante. Elle avait ses confidentes qui se gardaient bien d’ébruiter quoi que ce soit de ce qu’elle leur confiait, ce qui était un bon gage de leur confiance mutuelle. Pour nous, l’équipe de responsables, il était difficile de l’aider par les moyens formels. Dans la foulée entourant le départ de T., E. s’était assombrie encore davantage. C’est elle qui avait pris la responsabilité du foyer en cours d’année. Avant la rentrée de septembre, elle avait demandé à être retirée du rôle de responsable. Nous étions pratiquement en crise de responsabilité, car bon nombre d’anciens voulaient rester sans porter de responsabilité. Les nouveaux devaient souvent être nommés prématurément responsables pendant que les anciens semblaient se la couler douce, profitant de la relation gratuite avec les personnes accueillies. Le conseil prit la décision qu’il fallait plutôt mettre E. au défi de rester en poste comme responsable ou bien de partir. Elle choisit de quitter et de garder sa colère enfouie dans son silence, ce qui laissa un grand malaise dans toute la communauté. En septembre 2010, alors que je venais de quitter L’Arche-Montréal, je reçus une lettre de sa part, presque dix ans après les événements E. me reprochait un tas de choses, notamment d’avoir gâché une grande partie de sa vie, et même de l’avoir détruite, lui causant des années de reconstruction psychique… J’étais complètement troublé par ces accusations. Mais je ne pouvais changer la perception qu’elle en avait. J’ai répondu. Ma mémoire était un peu défaillante. Elle a répondu et clarifié ses positions. Cet échange de courriels a permis de remettre, un peu, les choses en perspective. Je reconnaissais qu’il était probable que les décisions j’avais prises avec le conseil communautaire pouvaient avoir été vécues comme elle le disait. Je reconnaissais également que mon inexpérience avait sans doute joué un rôle dans le traitement de cette situation. J’ai tenté de lui exprimer toute la compassion possible et surtout mon désarroi devant le fait qu’elle refusait de s’ouvrir sur ses difficultés, à cette époque, du moins avec moi ou une autre personne en autorité. Dans la lettre suivante, le ton passa à celui de la franche discussion sur des souvenirs communs mais interprétés différemment. Dans sa dernière réponse, il n’y avait qu’un seul mot : « Merci ».

Une multitude d’histoires sacrées

J’ai été responsable de cette communauté de janvier 1999 à février 2003. Je garde un souvenir précieux de chacune des personnes accueillies dans la communauté et de chacune et chacun des assistants que j’ai accompagnés ou côtoyés. Je pourrais ainsi raconter des centaines d’autres histoires qui restent à jamais gravées dans mon coeur. À L’Arche, le directeur ou, mieux, le responsable est identifié à l’image biblique du « bon berger ». Il doit connaître chacune de ses brebis s’il veut que celles-ci le suivent. Le temps qui m’a été donné de vivre dans cette communauté n’aura peut-être pas beaucoup marqué les uns et les autres, quatre ans, c’est si peu dans leur histoire. Mais chaque relation que j’ai eue avec l’un et l’autre reste marquée au fer rouge dans ma propre histoire… Je me sens comme un tabernacle qui conserve une part du sacré de chacune de ces personnes. C’est un privilège immense et une responsabilité énorme qui subsiste même longtemps après que je les ai quittées.

J’ai finalement craqué…

Céline et Jocelyn

Cet article est le premier d’un récit de vie étalé sur plusieurs chapitres. Vous trouverez un sommaire ici: Pour une lecture suivie de ce blogue.

Il arrive très souvent que des gens, réagissant aux tranches de vie que je raconte en toute spontanéité, me suggèrent d’écrire un livre… Écrire un livre? Je ne me vois pas faire ça d’une traite. Je ne me vois plus non plus écrire sans recevoir de feedback au fur et à mesure. J’ai besoin d’interactions. C’est sans doute ce qui me donne de l’énergie pour raconter. C’est ce besoin que je trouve régulièrement comblé depuis que je tiens un blogue (Culture et foi).

Cette expérience m’a permis de redécouvrir une capacité de créer des relations par le texte. Le texte devient une autre manière de raconter. Il m’est arrivé quelques fois de raconter des choses plus personnelles, avec chaque fois un retour inattendu de commentaires très encourageants. Dans un billet récent (reproduit ici), j’ai parlé avec le coeur de mon fils présentant une trisomie 21. Le nombre de visites sur le site a littéralement explosé. C’est ce qui m’a fait craquer… J’ai donc décidé de créer ce nouveau blogue qui sera beaucoup plus personnel, en complément avec Culture et Foi où je poursuivrai mon dialogue avec celles et ceux qui veulent échanger sur des sujets de société.

Le bonheur est dans les oui

Choisir un titre de blogue est une tâche lourde de conséquences, car il devient une signature, une identité. Rien ne peut résumer complètement ce dont on veut parler. Mais puisqu’il s’agit d’un blogue personnel à partir de récits de vie, je me suis mis à chercher ce qui formait la trame de mon existence depuis que je suis tout jeune. Je pense sincèrement que c’est ma capacité à dire des « oui ».

Je trouve ça intéressant de faire de cette propension à dire oui une qualité. Il ne semble pas donné à tout le monde de répondre favorablement et régulièrement à ce que la vie propose. Je connais plein de gens qui cherchent au contraire à développer leur capacité de dire « non ». Et je les comprends, car si le oui qu’on donne n’est qu’un accord sans choix réel, parce qu’on ne sait pas comment dire non ou qu’on ne veut pas déplaire, c’est comme si on se fait prendre au lieu de donner. Ce n’est pas le même mouvement intérieur. Alors au lieu de faire de grands discours, je vais vous offrir un premier oui pour tenter de vous séduire (c’est quand même la St-Valentin aujourd’hui!) et vous convaincre de revenir souvent…

J’avais 20 ans. Je venais de rompre avec une jeune femme que j’aimais vraiment, assez pour croire que j’aurais pu faire ma vie avec elle. Sa santé mentale était cependant fragile, comme plusieurs membres de sa famille. J’ai peut-être pris panique, je me sentais coincé, étouffé par la perspective d’un engagement qui comportait un grand facteur de risque. J’ai rompu. Par la suite, je me suis rendu libre, en esprit, pour tout appel de la part du Seigneur à le servir (eh oui, je crois qu’il arrive à Dieu de nous tendre des perches). Bien accompagné, j’ai fait le choix de vivre une retraite vocationnelle de huit jours. C’était en juin 1983.

J’avais croisé à deux reprises une femme intéressante et séduisante depuis ma rupture, mais j’étais ailleurs… Le jour de l’entrée en retraite, cette femme et quelques amis se sont invités chez mon frère, à Québec, où je m’étais pointé avec l’ami qui allait partager avec moi les huit jours de silence. Comme nous avions la journée, nous sommes sortis en groupe. Ce fut une journée mémorable. J’étais sous le charme de cette femme, belle, spontanée, rieuse, mais un peu âgée tout de même. Je suis homme à tomber amoureux souvent. Il faut toutefois savoir ce qu’on met derrière le mot amoureux. Mon besoin d’être aimé à l’adolescence était si fort que je pouvais « tomber en amour » avec la première qui s’intéressait à moi. Alors ce jour-là, je suis tombé amoureux une autre fois. Mais j’allais entrer en retraite! Cette jeune femme le savait et me fit promettre de l’appeler pour tout lui raconter après mes jours en silence…

Je vécus ma retraite. Je cherchai un appel que j’ai peut-être un peu « forcé ». J’en sortis convaincu qu’il me fallait entrer en communauté, avec les Jésuites. Mon accompagnateur, lui-même Jésuite, ne parût pas fâché de cet « appel »… Mais voilà, j’ai reçu un autre appel, un vrai… Celui de cette femme, Céline, quelques jours après ma retraite. Elle me rappelait ma promesse (oubliée) de lui faire rapport de mon séjour. Je me suis repris et l’ai invitée au restaurant. Nous avons passé un moment extraordinaire. Nous nous sommes trouvés comme deux âmes soeurs. Nous avons partagé longuement sur nos vies respectives. J’ai parlé beaucoup (plus que toutes les années qui ont suivi). J’étais littéralement en amour, cette fois pour de vrai, avec cette femme-là.

Nous avons commencé à nous fréquenter. J’ai vite oublié l’autre appel, celui des Jésuites. Après quelques semaines, nous étions déjà convaincus que nous allions passer le reste de notre vie ensemble. Il fallait ménager un peu nos parents et avons attendu (pas si longtemps) pour leur annoncer notre désir de nous marier. Moins d’un an après notre rencontre à Québec, nous étions mariés.

Une vie à dire oui…

La vie m’avait conduit à cette opportunité, à vivre cette rencontre déterminante. J’aurais pu résister, me laisser gagner par la peur de m’engager. J’ai dit oui et je me suis laissé entraîner dans le tourbillon de cet amour. Je l’ai senti parfois plus étouffant, mais chaque fois que cela survenait, je choisissais de m’en remettre à ce oui initial. J’ai dit oui, en juin 1983 à ce que la vie me proposait, oui à Céline qui est devenue la compagne de mes jours, oui à l’amour exclusif qui fait si peur aux hommes, ce 5 mai 1984.

Aujourd’hui, jour de la St-Valentin 2012, j’ai redit mon amour à cette femme, j’ai renouvelé mon oui en la choisissant de nouveau comme épouse. C’est avec elle que j’ai vécu les moments les plus intenses de ma vie, des adoptions réussies, d’autres échouées, des déménagements, des changements de caps, des bouleversements, des moments tendres et des crises fécondes. Comme je commence ce blogue, je voulais d’abord vous faire cadeau de cette rencontre qui a tout changé. C’est avec elle que j’ai vécu tout ce que vous découvrirez dans les prochains articles qui consisteront à vous raconter ma vie à dire des oui qui s’aboutent à d’autres oui et qui finissent par devenir une vie franchement unique. J’espère donc vous savoir présents sur ce blogue. J’espère que vous entrerez en dialogue sur ce que je raconte et que vous partagerez à votre tour des tranches de votre propre vie.

La suite par ici : un écho de Céline Mes « n’oui » à la vie-–>