Jean Vanier, la grande déception

Note: ce texte a été originellement publié sur Presence-info.ca le 21 février 2020. Il a été primé dans la catégorie « Opinion » par l’Association des médias catholiques et oecuméniques (AMeCO). Comme je parle beaucoup de Jean Vanier dans les pages de notre expérience, il va de soi que ce texte trouve aussi sa place ici.

Décédé l’an dernier à 90 ans, Jean Vanier avait eu un parcours sans tache, au point où peu doutaient de sa canonisation rapide, tellement il représentait un modèle de sainteté. Mais une plainte adressée à L’Arche internationale, en 2016, suffit à instiller une très petite brèche dans son cercueil déjà en voie de sacralisation.

Les dirigeants de L’Arche internationale ont entendu cette première accusation et n’ont pas hésité à confronter leur fondateur qui leur a donné une version contradictoire. L’affaire n’a pu aller plus loin, compte tenu que la victime n’a pas voulu intenter un procès. Mais c’est dans la foulée d’un reportage de la chaîne ARTE sur des religieuses abusées, en mars 2019, faisant état des exactions du père Thomas Philippe, qu’une deuxième accusation visant Jean Vanier a véritablement fait trembler les fondations.

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Dès lors, l’organisation créée par le Canadien allait plus loin dans ses investigations. Des premiers éléments, à partir de sources incontestables, ont conduit à des révélations inattendues. Ses dirigeants n’ont donc pas hésité à mandater un cabinet britannique spécialisé pour procéder à une enquête indépendante dont le rapport a été rendu public par L’Arche internationale le 22 février.

Une image à revoir

L’enquête externe confirme que Jean Vanier connaissait depuis 1950 les méthodes du père Thomas et ses pratiques d’abus spirituels et sexuels sur des femmes; qu’il a fait partie de l’Eau vive jusqu’à sa fermeture en 1956, une communauté de type sectaire fondée par le Père Thomas, amalgamant mysticisme et sexualité et ayant fait l’objet de condamnation par le Vatican; qu’entre 1956 et 1964, année de fondation de L’Arche, le Canadien a continué de fréquenter d’ex-membres de l’Eau vive et à correspondre avec le père Thomas, malgré l’interdiction; qu’il aurait lui-même été initié très tôt à ces rituels érotico-mystiques; plus encore, que ces pratiques se seraient poursuivies dans le plus grand secret, de connivence avec le père Thomas et d’autres ex-membres de L’Eau vive, dans les années de fondation de L’Arche à Trosly-Breuil.

Plus grave encore, au moins six femmes adultes (sans handicap) ont dénoncé Jean Vanier lui-même pour des faits présumés survenus entre 1970 et 2005, certaines ayant fait part de séquelles psychologiques importantes. Il s’agit d’allégations similaires à celles reprochées au père Thomas, soit d’abus sexuels déployés progressivement dans le cadre d’accompagnements spirituels, ce qui implique une emprise psychologique fragilisant la personne accompagnée et la rendant plus susceptible de se soumettre à des gestes intimes contre son gré. Six femmes et la question se pose: pourrait-il y en avoir d’autres?

Quand je désignais Jean Vanier, l’an dernier dans ce média, comme un géant d’humanité, je laissais aussi entrevoir une part d’ombre inconnue dans son héritage. Qu’allions-nous découvrir de ce qu’il savait, ou non, des comportements pervers du père Thomas? Personnellement, je ne voyais pas comment il pouvait ne pas avoir eu vent des exactions commises par son mentor. Mais la non-dénonciation de faits de nature vraisemblablement criminelle, si elle demeure une faute grave, n’a rien à voir avec le fait d’en être complice et même engagé dans ce que nous découvrons comme une collusion.

Le fondateur de L’Arche, tout en ayant été à l’origine d’œuvres caritatives parmi les plus inspirantes de tous les temps et un penseur hors-pair sur la dignité du corps et des plus fragiles, s’avère aussi, comme d’autres grands fondateurs avant lui, avoir été un abuseur de consciences.

Le «dernier saint vivant» aura donc vécu une double vie: l’une, exaltant son célibat, marquée par le prestige, la reconnaissance internationale et la vénération des milieux religieux grâce à ses livres, ses conférences et retraites spirituelles, le tout associé à une œuvre planétaire prodigieuse. L’autre clandestine, déréglée, à propos de laquelle il aura maintenu et imposé le secret le mieux gardé, et qu’il aura niée jusqu’à son dernier souffle, acceptant la production tardive d’œuvres biographiques complaisantes. Une vie de sainteté ternie par un mensonge qui a duré près de 70 ans!

Les organisations qu’il a créées ou inspirées comme L’Arche, Foi et Lumière, Foi et Partage et Intercordia sont plongées aujourd’hui dans un tourbillon de sentiments et de questions qui ne sauront sans doute jamais trouver de réponses satisfaisantes puisque leur saint homme les a emportées avec lui dans sa mort. Cela n’a pas empêché L’Arche internationale de prendre les moyens pour chercher à faire la vérité sachant que cela affecterait les personnes ayant un handicap et les «assistants» vivant dans les communautés ainsi que toutes les personnes et les groupes qui les soutiennent.

Cette histoire sordide s’est produite à partir d’une théologie mystique pervertie dès le départ dans laquelle Jean Vanier fut très tôt endoctriné par le Père Thomas. Elle démontre comment le pouvoir religieux, mis entre les mains d’hommes quelconques, finit souvent par se muter en syndrome narcissique prêtant le flanc aux abus (moral, sexuel, spirituel), en particulier lorsque des disciples en viennent à renoncer à leur conscience propre pour suivre ce que le maître leur suggère sournoisement «pour leur plus grand bien»!

Ce qu’il faut préserver

Il est rassurant de constater que cette affaire ne présente aucune dimension systémique, les faits ayant été circonscrits à Trosly-Breuil, et qu’elle semble n’incriminer que Jean Vanier, le Père Thomas et leur petit groupe d’anciens de L’Eau vive qui sont tous décédés.

Il faut se consoler davantage à l’effet qu’aucune personne ayant un handicap accueillie à L’Arche ou rencontrée autrement ne soit concernée.

Enfin, faut-il le rappeler, le rapport qu’entretenait Jean Vanier à l’argent pourrait l’avoir immunisé contre d’autres formes de corruption. En effet, il a, au vu de tous, mené une vie modeste, ne prenant rien pour lui-même. Ses livres rapportaient des sommes importantes tout comme les prix qu’on lui a décernés, notamment le Prix Templeton. Tout cet argent était remis pour le développement des communautés de L’Arche dans le monde, et plus spécialement dans les régions les plus pauvres.

Et pourtant, s’il y a une chose à craindre de la chute du géant, c’est malheureusement de ce côté. Des communautés situées en régions appauvries en Afrique, en Amérique du Sud dont Haïti et au Moyen-Orient n’ont pu tenir jusqu’à présent que grâce aux fonds recueillis par les communautés mieux nanties et par les subsides qui proviennent de L’Arche internationale, elle-même largement tributaire des royautés et des prix remportés par son fondateur. Comment cette structure d’assistance pourra-t-elle encore se maintenir sans son pilier central? En effet, si la célébrité et la crédibilité de Jean Vanier généraient des dons provenant de tous les coins du monde, ceux-ci risquent d’être affectés, un peu comme lorsqu’un scandale éclate dans une multinationale et que le cours des actions dégringole. Ce serait un prix injuste à payer compte tenu que l’organisation et les personnes démunies et sans voix qu’elle sert n’ont rien à voir avec la déchéance du fondateur.

Jean Vanier a créé de grandes choses et en a inspiré plus d’un à l’imiter dans cette descente de soi pour devenir pauvre avec les pauvres, handicapé avec les personnes handicapées, vulnérable avec les plus fragiles. Je fus moi-même fortement touché par cet homme. Depuis l’âge de 15 ans, je l’ai admiré et j’ai voulu le connaître, lui ressembler dans ses attitudes fraternelle, inclusive et œcuménique, dans sa pensée si profonde, si pleine d’humanisme. L’avoir côtoyé en quelques occasions me paraissait un privilège immense. Comme des milliers d’autres, il me faudra désormais faire la part des choses entre l’homme et son œuvre, entre le manipulateur et sa vision prophétique, provoquant peut-être en moi une forme de dissonance cognitive comme lui-même a dû l’expérimenter au cours des années passées à se cacher derrière sa bonté. Il devra en être ainsi pour tous ceux et toutes celles qui voudront contempler la beauté et la vérité de son action monumentale par-delà l’homme, tout en compatissant avec ces femmes victimes d’un duo soudé par une déviance spirituelle.

Je ne peux m’empêcher de penser à toutes ces personnes qui ont fréquenté Jean Vanier, en particulier à ceux et celles qui furent ses plus proches, tant en amitié que dans la collaboration à son œuvre. Combien d’entre eux doivent aujourd’hui se sentir trahis dans la confiance accordée? Il n’y a pas de mot pour décrire des sentiments aussi forts lorsqu’on assiste à la chute d’un dieu.

Dis-nous à quoi ressemble…

val_notre-dame1Après avoir passé trois jours et trois nuits au rassemblement annuel des familles Emmanuel au Camp Papillon dans les Basses Laurentides, Il descendit de la montagne et se rendit, à leur invitation, chez les moines de Saint-Jean-de-Matha. Une foule immense ayant entendu qu’il allait s’y rendre le précéda.

À son arrivée, on lui bloqua le passage. Alors un ancien s’avança et lui demanda : « Maître, nous sommes vieillissants et nous venons en ce lieu pour être rassurés. Dis-nous à quoi ressemble le royaume de Dieu ».

Il leur répondit :

Le royaume de Dieu est comparable à une fête anniversaire d’une association modeste où des familles de tous les coins du pays s’étaient rendues pour répondre à un appel les poussant à être ensemble avec leurs semblables. On y trouvait les anciennes familles ayant des enfants biologiques et d’autres adoptés. Ces familles avaient été des pionnières à regarder autrement les enfants différents, ceux qui avaient la réputation d’être inadoptables et qu’on laissait le plus souvent aux soins des institutions charitables, parce que, minimalement, il ne convenait pas de les laisser mourir. Ces familles avaient en commun la conviction qu’à un moment de leur histoire et à ce moment de l’histoire de l’humanité, le cœur de certains couples avait été préparé à cette nouveauté qui consiste à regarder autrement les enfants rejetés, ceux dont le pronostic annonçait une vie misérable et de qui l’on disait qu’ils ne pourraient jamais rien faire de bon. Ce regard – sans doute un reflet du regard de Dieu – leur indiquait qu’il y avait la même dignité dans ces enfants que pour n’importe quel autre enfant de Dieu. Il y a trente ans, ces familles ont donc commencé à adopter de tels enfants.

Leur entourage s’étonnait de leur naïveté. On allait jusqu’à les ridiculiser parfois, mais, en secret, on admirait leur courage et, au fond, on sentait bien qu’elles avaient raison… Ces enfants n’étaient pas nés pour rien, mais comme on ne savait qu’en faire, on avait choisi la voie la plus simple en les mettant à l’écart.

À leur suite, d’autres familles sentirent l’appel à s’ouvrir à l’enfant différent. C’était, le plus souvent, à la suite d’un témoignage ou du récit de l’histoire de tel ou tel enfant Emmanuel. C’est ainsi que d’autres couples se mirent à croire en la dignité de ces enfants différents, à croire surtout qu’ils avaient droit, eux aussi, à une vraie famille. Et ils en adoptèrent à leur tour. L’association avait grandi. Aucun de ses membres n’avait le sentiment de faire de grandes choses, mais seulement ce que leur cœur leur commandait.

19961499_1795496653808655_8922479787487327694_nDans le réseau des professionnels des services sociaux, on se mit à se passer le mot : peut-être qu’une option nouvelle s’était ouverte pour ces enfants qu’on ne savait pas caser… Ces enfants avaient tous une ou plusieurs particularités : handicap physique, anomalie génétique comme la trisomie 21, traumatisme à la naissance, maladie héréditaire, parfois aussi des séquelles du mode de vie de parents biologiques. Le réseau se mit aussi à parler de cette association et à référer plus systématiquement les cas d’enfants qu’ils ne parvenaient pas à placer.

Et puis un jour, approchant les 30 ans d’existence de cette association, des dizaines d’enfants adoptés par les premières familles étaient devenus des adultes, avaient trouvé leur voie et certains s’ouvraient eux-mêmes à l’adoption, poursuivant ainsi le cycle commencé par leurs parents.

Imaginez donc un weekend de ressourcement pour toutes ces familles rassemblées dans un lieu qu’on appelle le Camp Papillon. C’est un havre de joie et de paix pour les petits et grands ayant des particularités. Tout y est accessible pour toute personne ayant une quelconque limitation. Et considérez le personnel de ce camp, constitué de jeunes fous et folles inspirées par la joie communiquée par ces enfants et adultes différents. Prenez ces moniteurs et monitrices et offrez-leur de venir soutenir les familles Emmanuel le temps d’un week-end pour que les parents puissent se ressourcer et que les enfants y trouvent leur bonheur.

21390577_10155114364768471_1563375497_o (1)Et lorsque le soir de la fête arrive, imaginez le bonheur de les voir tous s’extasier devant la performance de jeunes présentant une déficience intellectuelle imiter un spectacle d’Elvis. Regardez-les se lever d’un bond tous ensemble lorsque le DJ lance la danse. Voyez-les se mélanger sans distinction de leurs différences : debout ou assis sur un fauteuil, marchant avec un déambulateur ou des cannes; les yeux bridés de toutes les couleurs; la peau brune ou dans tous les tons de rose ou de jaune; des enfants tout petits et d’autres aussi grands que des géants; et des adultes qui n’ont rien d’autre à partager que leur joie visible sur leur visage souriant, leurs cris de ravissement et leurs déhanchements. Rien de tout cela n’est harmonieux pour un œil étranger à leur bonheur. Mais pour quiconque a saisi que le royaume de Dieu est là dans ces visages, dans cette manifestation de joie, tout devient parfait.

La création de Dieu est parfaite dans ses imperfections. La nature comporte tout autant de merveilles à contempler que de chaos à craindre. Les humains sont façonnés à l’image et à la ressemblance de Dieu non pas pour se laisser diviser par leurs différences, mais pour les embrasser comme on embrasserait le corps du Christ total, car il est bien celui qui n’a « perdu » aucun de ceux et de celles que son Père lui a confiés. Ainsi il n’y a plus ni handicapé ni valide, ni enfant ni parent, ni malade ni bien portant, ni famille monoparentale ni couple traditionnel, ni hétéro ni homo, car tous sont les mêmes sous le regard bienveillant de ce Dieu qui est la source de toute parentalité.

Oui, le royaume de Dieu est comparable à une telle fête à laquelle les familles Emmanuel sont le signe de cette espérance qui est donnée à tous.

Mais à cette fête, il y avait aussi quelques individus plus gênés qui demeuraient assis sur leur chaise. Certains, par pudeur, n’osaient pas rejoindre la communauté célébrante. D’autres, plus loin encore, ne s’y voyaient même pas y participer, préférant les tâches à accomplir pendant que les premiers festoyaient. En vérité je vous le dis : ceux-là et celles-là ne trouveront pas de cette manière la voie qui conduit au paradis, car elles se sont empêchées de goûter à cette joie céleste quand elle passait dans leur vie.

Ce jour-là, dans le parking des Trappistes, plusieurs personnes dans la foule étaient touchées par les paroles du Maître. Certaines désiraient le suivre pour vivre de telles fêtes. D’autres se levèrent et lui dire :

Nous avons fait tout ce chemin pour t’entendre dire que nous devrions aimer ces pauvres gens qui n’ont rien à offrir? Nous avons été de bons citoyens et de bons pratiquants. Mais si le royaume de Dieu est tel que tu le décris, nous ne pourrons pas te suivre, car il ne nous est pas donné d’aimer ces enfants et ces adultes différents. Cela n’est donné qu’à certains qui en ont reçu la vocation.

Et le Maître de répondre :

Il ne vous suffisait que d’un premier pas pour vous laisser toucher par ces plus petits qui sont mes petits frères et mes petites soeurs afin de pouvoir appartenir à votre tour à la famille de mon Père. Mais voilà que votre cœur s’est habillé d’orgueil. Le royaume de Dieu n’est pas fait pour les cœurs trop plein d’eux-mêmes. Que ceux qui ont des oreilles entendent!

Après ces paroles, beaucoup se détournèrent de lui, croyant qu’il n’était qu’un autre idéaliste rêveur. D’autres cherchèrent à le faire taire en le menaçant de poursuites judiciaires. Mais lui, mettant ses écouteurs, passa son chemin et sourit en regardant cette vidéo:

Voici mon coach de vie

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François et moi sur notre chemin de vie… Qui accompagne qui?

À la suite d’un court témoignage que j’ai rédigé pour les Carnets du Parvis, je me suis dit qu’il fallait peut-être que je sois plus explicite sur la contribution positive de mon fils trisomique à ma croissance en tant qu’humain et sur le plan spirituel. De cette manière, je souhaite que l’on comprenne mieux des affirmations souvent entendues comme « ils nous apportent plus que ce que nous leur apportons », en parlant des personnes présentant des handicaps variés. Je me permets donc de partager des aspects intimes de ma relation à mon fils François, trisomique 21, d’origine africaine.

François est un être limité. Nous le sommes tous me direz-vous. Oui, mais ses limites sont importantes: il a appris à marcher malgré des raideurs aux tendons, ce qui donne une démarche bien surprenante pour un adolescent de 13 ans. Il présente une déficience intellectuelle moyenne à sévère selon les tests de QI, ce qui empêche l’accès à des réflexions de second degré ou à certaines généralisations. Il a été très malade dans les premières années de sa vie, très souvent hospitalisé, subissant plusieurs opérations. Il ne saura jamais lire ou écrire et s’exprime comme il peut, avec sa langue beaucoup trop grosse pour sa petite bouche! Bref, on pourrait dire, selon une certaine manière de considérer ce type de personnes, qu’il est une charge lourde à porter… Et pourtant, ce qu’il a produit en moi m’a rendu moi-même bien plus léger…

Il m’entraîne à développer l’empathie

Par sa différence, qui implique une certaine lenteur, une difficulté à communiquer ses besoins ou ses désirs, beaucoup de résistances, un besoin d’être constamment sécurisé et de rester dans le domaine du connu, François m’amène à transposer les attitudes que je développe vers d’autres personnes que je rencontre et qui ne sont pas toujours « aptes » ou « compétentes ». Nous avons tous et toutes des carences, des limites. Parfois, nous jugeons les autres à partir de nos savoir-faire plutôt de que saisir que chaque personne est différente et qu’elle a des forces et aussi des dimensions qui sont encore à développer ou qui ne le seront jamais. Il m’invite à dépasser mes propres limites. Par exemple, son apprentissage de l’hygiène corporelle est loin d’être linéaire! S’il doit s’essuyer après une selle, il est fréquent qu’on en retrouve des traces partout… S’il doit se laver les mains, le savon et l’eau seront sur toutes les surfaces. S’il doit se brosser les dents, la pâte dentifrice sera répandue dans le tiroir et sur tout ce qu’il touchera ensuite! Ma patience est mise à l’épreuve par toutes ces petites bêtises qui, cumulées ensemble, finissent par atteindre ma propre limite… Par contre, je deviens tout à coup plus compréhensif quand je passe derrière quelqu’un dans les les toilettes publiques ! Il m’arrive fréquemment de nettoyer pour que le prochain trouve un lieu moins dégoûtant… Tout simplement parce que François m’y a entraîné… Mon empathie s’étend peu à peu aux personnes lentes: j’accepte de réduire le rythme; à celles qui ne comprennent pas du premier coup, à celles qui s’entêtent face à certaines situations. François est l’un des meilleurs coachs personnels qui soient.

Il me recadre dans mon rôle de père

Mon « tricomique » est notre quatrième garçon. Il a beaucoup demandé d’attention depuis son adoption et j’en retire énormément d’affection en retour. J’ai appris qu’un fils reste un fils toute sa vie. Grâce à lui, je regarde mes quatre autres fils différemment. Je porte une attention à l’un ou à l’autre en fonction de ce qu’il attend de moi plutôt que de ce je voudrais qu’il soit ou qu’il fasse. François m’invite à me détendre, à prendre du temps gratuit. Sa bonne humeur est contagieuse, même si elle est un peu atténuée par le passage de l’adolescence. Rigoler ensemble est un véritable bonheur. J’ai appris un peu grâce à lui qu’il ne suffisait pas d’inscrire un enfant à une activité pour qu’il s’y adonne, mais qu’il valait mieux, quand c’est possible, la réaliser ensemble. C’est ainsi qu’avec son petit frère, je me suis mis au taekwondo afin d’encourager celui-ci à persévérer tout en nous donnant deux fois par semaine ce temps privilégié ensemble. J’ai pourtant toujours détesté les arts martiaux et me voilà en train de franchir progressivement les étapes avec le petit dernier… Je me dis que c’est ce que j’aurais dû faire avec les aînés. J’apprends. Encore.

Il m’invite à aimer sans condition

François est aussi mon « très unique ». En particulier, je n’ai jamais vu un être aussi peu rancunier. Si je me fâche et que je crie sur lui pour une bêtise (oui, ça m’arrive), il revient sans cesse m’inviter à la réconciliation en me disant « pas fâché ». Il est très rare que lui-même se fâche contre moi. Je crois que je n’en ai aucun souvenir, même si parfois je l’ai bousculé un peu. Si son petit frère lui a fait du mal, ce qui arrive passablement souvent, c’est lui le premier que François nommera dans sa prière du soir. Il se rappelle de presque toutes les personnes qui sont passées dans sa vie. Il m’étonne toujours lorsqu’il voit une photo ou que nous rencontrons quelqu’un que nous n’avons pas vu depuis longtemps et qu’il le reconnaît. Sa loyauté est indéfectible. Je suis loin d’avoir atteint un tel niveau!

Il me fait m’accepter tel que je suis

François est l’exemple même de l’enfant qui ne craint pas l’image qu’il renvoie de lui-même. Sortir avec lui, c’est s’exposer à tous les regards. D’abord vers lui, ensuite vers son parent. Et puis, chaque fois, ce point d’interrogation sur le visage de l’autre, qu’il soit enfant ou adulte. J’aime bien l’emmener avec moi à l’épicerie, par exemple. Si j’accepte d’être entièrement avec lui sans me soucier des autres, alors nous passons un temps magique ensemble. Nous chantonnons, nous commentons sur les produits, nous faisons la course. Il est comme un enfant plus jeune qui met parfois le parent mal à l’aise. Mais je choisis d’être avec lui, bizarre avec lui, heureux avec lui. Au diable les autres!

Il me relie à Dieu dans la simplicité

J’ai déjà mentionné sa prière toute simple. Il aime bien se rappeler les « wow » de la journée. C’est si inspirant de le voir se réjouir d’avoir fait de la cuisine à l’école ou jouer dans la cour; fait un tour de vélo avec papa ou manger de la croustade aux pommes! Il est l’image de ce que Jésus devait avoir en tête lorsqu’il disait qu’il faut devenir comme ces petits-enfants pour entrer dans le Royaume. Sa relation avec moi en est une de confiance et de saine dépendance. Il peut lui arriver de me harceler pour que je lui accorde de l’attention, mais n’est-ce pas cette attitude envers le Père que Jésus lui-même nous encourage à avoir? À travers lui comme enfant de son papa, j’ai un modèle de l’enfant que je dois moi-même être avec le Père céleste. Et je me surprends, peu à peu, à devenir comme lui, à me réjouir de n’être qu’un petit enfant qui met toute sa confiance en celui qui m’a aimé avant même que je n’existe et qui m’aimera ainsi jusque dans l’éternité.

François est un coach et un modèle. Mon véritable accompagnateur spirituel, c’est lui. Je rends grâce à Dieu de l’avoir mis sur mon chemin.


Un petit cadeau pour vous qui avez lu jusqu’à la fin…

Pourquoi? Pour quoi?

Quand notre fils nous a appris sa naissance, au lendemain de cette fin de soirée du 21 septembre 2013, je me suis réjoui comme n’importe quel grand-papa l’aurait fait. Aurélie était née. Notre fils nous a raconté les circonstances, comme n’importe quel bon fils. Il a gardé un « détail » pour la fin: la gynécologue est quasi certaine qu’Aurélie présente une trisomie 21. Silence. Et puis la surprise. Et la joie. Trisomie 21, et alors?

Un trisomique, ça pimente la vie!

Un trisomique, ça pimente la vie!

Notre fils Steve est un jumeau. Nous l’avons adopté lui et son frère alors qu’ils avaient 2 ans et 8 mois. Après eux, nous avons adopté trois autres garçons, tous avec des « particularités ». Christian, un Roumain avec un handicap physique, un fonctionnement intellectuel déficient et une santé mentale fragile; François, lui-même jumeau, adopté seul à 5 mois car il présentait lui aussi une trisomie 21; et Xavier, deuxième enfant d’une mère déclarée incapable parentale, avec des séquelles de négligence dans les premiers mois de sa vie, accueilli chez nous à 16 mois. Steve et sa conjointe Annie avaient déjà trois beaux enfants avant le début de cette grossesse. À 26 ans, Annie ne fait pas partie des femmes à risque et n’a donc pas été « investie » pour subir les tests qui sont devenus systématiques dès qu’une femme est enceinte à 30 ans et plus. Mais la nature joue des tours! Aurélie est apparue avec son minois de triso classique.

Pourquoi?

Steve n’a cessé de nous dire et nous redire, en crescendo comme dans le Boléro de Ravel, qu’il était content de sa petite fille, qu’il était content de sa trisomie 21. Annie n’a pas eu de réaction catastrophique non plus. Son souci premier était le regard des autres. Comment sa petite Aurélie vivrait ce regard, surtout des autres enfants. Ce fut donc une surprise, sans pourquoi.

Pourquoi est la première question qui vient à l’esprit des parents « normaux » devant l’arrivée d’un cadeau « mal emballé » par la nature. Tous les couples qui mettent au monde un bébé qui présente une ou des particularités, génétiques ou non, se la posent constamment: Pourquoi? Et vient ensuite les autres questions, plus ravageuses: Pourquoi cela arrive à nous? Qu’avons-nous fait pour mériter cela? Et ce sont des questions qui étouffent la joie de la naissance. L’enfant naît et est accueilli avec des questions plutôt que dans le bonheur. Oh! Le bonheur finit généralement par venir aussi, car ces petits coeurs savent charmer et gagner même les plus endurcis. Il suffit simplement de demeurer avec eux, quelques jours, quelques semaines, et puis voilà. La joie succède au malheur.

Dans le cas de Steve et Annie, pas de pourquoi. Juste de la joie. Et pour nous, grands-parents, une joie supérieure, car notre François va pouvoir montrer le chemin à sa nièce, le chemin d’une vie normale avec une différence.

Pour quoi?

Notre état fébrile nous donnait envie de partir immédiatement pour aller à la rencontre de notre petite-fille, de ses soeurs et son frère, et bien sûr de leurs parents. En êtres raisonnables, nous nous sommes retenus. Cela viendrait en son temps, car les 500 km qui nous séparent exigent une certaine préparation… Mais voilà qu’un appel survient, à midi le vendredi. Notre fils en larmes cherche à expliquer à sa mère ce qui se passe. Elle décode… Problème au coeur. Il n’est pas séparé en deux. Une valve ne se referme pas. Elle est aux soins intensifs. Misère! Nous finissons par comprendre qu’elle n’a qu’un seul ventricule. C’est une situation relativement fréquente, peut-on comprendre lorsqu’on cherche un peu sur l’internet. Mais cette valve qui ne se referme pas est plus inquiétante pour le moment. C’est la valve qui donne sur l’aorte, donc l’artère principale. Le sang vicié se mélange à celui qui est purifié. Nous appelons nos familles, nos amis, même une communauté Facebook à se mettre en communion avec Aurélie pour la soutenir. Un tourbillon d’ondes positives et de prières se met en branle.

Samedi matin, ma femme revient de sa marche et me dit: « Si je trouve une solution pour les enfants, on monte tous les deux aller-retour? » Je dis oui sans hésiter. Elle trouve rapidement une solution. Nous partons. Après un certain flottement sur place, à l’Hôpital de Montréal pour enfants, car on ne trouve plus les parents, nous parlons à une infirmière qui accepte malgré le protocole de nous dire tout ce qui se passe. Nous entendons cette version plus technique et nous sommes mieux rassurés. Steve et Annie nous rejoignent et obtiennent que nous puissions passer quelques minutes avec Aurélie. Un si petit bébé. Une merveille. Son état et ses nombreux tubes et fils nous rappellent les nombreuses hospitalisations avec nos propres enfants, François surtout, qui a passé plus de cinq semaines au total aux soins intensifs.

C'est qui cette dame? Bonjour Mamie!

C’est qui cette dame? Bonjour Mamie!

Quand j’écris ces lignes, la situation est inchangée. Les trois échographies du coeur n’indiquent toujours pas que la valve se referme naturellement. L’équipe médicale préfère attendre un peu. Aurélie est née deux semaines avant terme, c’est sans doute une question de temps pour que la valve prenne sa fonction. Rien n’altère notre confiance, car une conviction nous habite: cette vie-là n’est pas pour rien. Elle a un sens, comme toutes les vies humaines.

Ce que nous savons par expérience, c’est que les personnes qui présentent des différences, surtout dans leur intelligence, ont de tout temps marqué les sociétés. Pendant des siècles, on les a le plus souvent mis au rancart, cachés dans les placards, à l’abri des regards. Mais on ne compte plus les histoires vraies qui ont donné naissance à des récits mettant au centre ces personnes d’abord comme les méprisés ou les bouc-émissaires qui peuvent devenir des vecteurs de changement et d’humanisation.

Ayant vécu dans deux communautés de l’Arche, en France et à Montréal, j’ai acquis cette certitude que « le plus petit » est celui qui a le plus grand pouvoir. Lorsque tous les yeux se tournent vers le petit, quelque chose se passe. Le petit peut s’y prendre de diverses manières. Il peut jouer, pleurer, crier. Il peut souffrir, mendier, mourir. Chaque fois qu’un petit ou une petite fait se tourner les regards vers lui ou elle, un peu d’humanité peut commencer à surgir. Elle est toute là, la fécondité des petits…

Je ne sais pas « pour quoi » Aurélie est venue en ce monde, maintenant, dans la famille de mon fils, dans ma famille. Je n’arrive pas à cesser de me réjouir et de rendre grâce pour cette vie qui sera protégée et aimée dans ce cadre précis alors que le monde se montre généralement hostile à l’endroit de ces petits êtres qu’on préfère souvent ne pas laisser naître. Et pourtant, je me répète, chaque vie porte en elle sa propre fécondité. Chaque vie humaine est porteuse d’une mission, d’un projet à accomplir. Dieu a fait les choses ainsi.

Deux trisomiques 21 qui accueilleront Aurélie dans leur cercle!

Deux trisomiques 21 qui accueilleront Aurélie dans leur cercle!

Avec son oncle François et son petit-cousin Yohan, Aurélie viendra agrandir le cercle de nos « tricomiques 21 ». Mon frère et ma belle-soeur sont aussi heureux que nous le sommes à cette idée. Vraiment, ce ne sont pas nos enfants, mais plutôt nous-mêmes qui sommes un peu « gogols ». Que voulez-vous, quand on a goûté à l’amour de ces êtres magiques, on sait… On sait que sans eux, le monde ne serait plus pareil. Il serait froid comme l’hiver.

Pour vous prouver ce que j’avance, je vous fais ce petit cadeau en terminant. Imaginez un monde où ceci n’existerait pas… Mon neveu Yohan avec sa maman, sur scène:

Adopter en pleine crise de paternité

Ce texte fait suite à Un petit trésor a trouvé son écrin qu’il est préférable d’avoir lu avant celui-ci. Pour un sommaire de tous les articles de ce blogue, allez à Pour une lecture suivie de ce blogue

Je tiens à préciser que ce qui est raconté ici est bel et bien du passé. Les turbulences de l’adolescence et du passage à la vie adulte de nos trois grands ont laissé place à de nouvelles relations harmonieuses que nous avons reconstruites avec eux au fil des ans. C’est d’ailleurs parce que cela s’est transformé positivement que je peux raconter les évènements qui suivent. 

Stéphan, 17 ans

J’ai raconté l’adoption de notre dernier garçon dans le texte précédent. Hormis François, je n’y ai pas évoqué la situation de ses trois autres grands frères. Je ne voulais pas mélanger les genres, car l’adoption est une joie profonde, alors que le passage à l’âge adulte de garçons adoptés peut s’avérer un drame. Je peux parler pour Céline et moi. C’est ce que je me propose de faire ici.

Si vous avez lu quelques passages des textes précédents, notamment Vie de « familles » à Ville-Émard, vous aurez compris que notre vie était le plus souvent tournée vers nos quatre garçons, avec une attention particulière pour François et ses troubles de santé. Steve et Stéphan sont des jumeaux non-identiques que nous avons accueillis en janvier 1991, après que leur mère ait dû abdiquer quant à sa capacité maternelle. Christian s’est joint à notre famille en août 2001, à moins d’un mois de ses 12 ans, après avoir vécu sept ans dans un orphelinat roumain et quatre ans dans diverses institutions et familles d’accueil en France. Nos trois garçons portaient donc un baluchon rempli de surprises qui se sont distillées graduellement dans notre vie ensemble, avec des pics de manifestations pointant à l’adolescence…

Besoin d’aller voir ailleurs

Le décrochage pratique de leurs études secondaires n’était qu’un signe que le besoin de s’affirmer était très important chez nos jumeaux en particulier. Malgré les tentatives de les remettre en selle (école des adultes, école de décrocheurs, suivi clinique, etc.), rien n’y fit. Les tensions s’accentuaient au fur et à mesure que nos jeunes grandissaient en taille et en capacité d’auto-affirmation. Notre style de vie organisé et assez rigoureux ne leur convenait plus.

Pour ceux qui connaissent le fonctionnement de jumeaux, il y a souvent un fonceur et un suiveur! Stéphan avait toujours été le premier à s’affirmer, la plupart du temps de manière négative. C’est un jeune qui, probablement pour exorciser sa peur, a toujours voulu se donner un air de dur à cuire. Son attitude hostile ne l’avait jamais vraiment aidé à se faire des amis. Même quand il y arrivait, cela pouvait se retourner contre lui. Ainsi un jour, à 16 ans, il s’était mis en travers du chemin d’une jeune fille qui voulait s’en prendre à son amie. Devant la fermeté de Stéphan, la jeune fille tourna les talons en le menaçant de faire appel à « ses amis ». Les amis en question étaient en fait une « gang de rue » de jeunes mineurs. Ceux-ci, alertés par leur amie, se sont mis à attendre Stéphan tous les jours à la sortie de l’école. Les policiers devaient faire le guet quand c’était possible ou bien il fallait nous rendre nous-mêmes à la sortie des classes pour qu’il n’ait pas à circuler de manière isolée. Malgré toutes les précautions, il a dû affronter à deux reprises les attaques de ce groupe déterminé à lui asséner une bonne correction. Après les faits d’une violence peu banale, nous avions convaincu Stéphan de porter plainte. Il avait pu identifier au moins un des agresseurs avec un couteau. Nous croyions que cette manière de régler un conflit lui apporterait un peu plus de confiance dans la justice des hommes. Mais il est plutôt resté comme en état constant de paranoïa. La consommation de substances ne fut certes pas aidante pour voir les choses autrement.

Stéphan ne vivait plus à notre rythme. Il voulait quitter la maison après l’heure du coucher, dormir tout le jour, manger quand il avait faim, ne jamais se laver ni changer de vêtements. Adepte de sports extrêmes, il revenait souvent blessé. C’était sa vie comme il entendait la vivre et n’acceptait plus qu’on le recadre. Son agressivité était croissante envers nous, surtout envers sa mère qui ne parvenait pas à lâcher du leste. Un jour, en voulant l’éloigner de Céline qu’il était sur le point d’affronter de trop près, je le repoussai violemment et nous sommes plus ou moins tombés par terre. Il avait fini par se calmer, mais, comme il le dit lui-même plus tard, il aurait pu s’en prendre à moi et remporter aisément son combat, la différence de taille étant déjà bien à son avantage. Pour moi, ce fut le signe qu’il fallait trouver une autre voie pour régler nos différends. Je me rappelle d’être allé vers lui, dans sa chambre, pour lui dire que j’avais fait une erreur et que je ne voulais plus jamais avoir à régler une mésentente par la force. Plutôt que de créer un espace de dialogue, je crois que mon aveu m’a fait perdre le respect qu’il avait pour moi devant ma volonté de non-violence, qu’il considérait comme de la faiblesse. Je pense qu’il aurait préféré un père fort physiquement qui, s’il était capable de le corriger, pourrait donc lui garantir la sécurité au cas où il serait menacé. Il venait de « tuer » l’image de son père. Mais il n’en avait pas fini avec sa mère! Au contraire. Son petit frère François était visiblement effrayé lorsque le ton montait et il courait se réfugier dans mes bras (au moins, lui, croyait encore que les bras de son père était un endroit sécuritaire!). Nous avons alors convenu, Céline et moi, qu’il fallait donner à Stéphan ce qu’il voulait: une pleine autonomie. Mais pour ce faire, nous devions l’écarter de notre vue, car nous aurions été incapables de ne pas réagir à « sa vie ». Fin janvier 2006, trois mois avant ses 18 ans, nous l’avons « installé » dans une chambre en colocation à Verdun. Nous avions défrayé le premier mois et fourni un peu d’épicerie et l’avons assuré qu’il pourrait manger chez nous lorsqu’il aurait faim, dans la mesure où son comportement et son état seraient acceptables. Stéphan s’était résigné à cette décision. Les trois ans qui ont suivi lui ont donné de vivre toutes sortes d’aventures. Sa fascination pour la rue avait trouvé sa réalisation, car ses appartements (il a déménagé à trois ou quatre reprises) n’auront toujours été que des pieds-à-terre.

Steve, 17 ans

La situation de Stéphan étant plus ou moins « réglée », Steve, comme c’était toujours son habitude, se mit à développer les mêmes attitudes que son frère avait manifestées, en particulier envers sa mère. Sans doute un mélange de colère envers notre décision par rapport à son frère, mais également son propre désir d’autonomie, voyant peut-être à son tour une ouverture. Céline réagissait avec la même agressivité. La maisonnée était de nouveau en tensions. Steve nous avait déjà demandé d’aller vivre chez sa petite amie (c’est-à-dire chez ses parents). Avec un peu de dialogue et une rencontre « forcée » entre nous et les beaux-parents, il avait choisi de reporter ce projet. Mais lorsque son attitude fut devenue insupportable, Céline lui offrit de se trouver un autre lieu où vivre. Au moins, il avait deux choix possibles. Un ami lui offrait le gîte (lui aussi chez ses parents) et le projet de rejoindre sa copine était toujours d’actualité. Il choisit cette solution. Lorsque je rentrai du travail, ce jour-là, ses affaires étaient toutes prêtes et Céline m’ordonna pratiquement d’aller reconduire mon fils là où il voulait aller. Cette décision était survenue sans discussion entre nous. Je la subissais autant sinon plus que mon fils. Ce soir-là, j’étais complètement brisé. Mes deux enfants aimés, protégés, couverts lorsqu’il le fallait, accompagnés chez tous les spécialistes pour les aider, etc. avaient quitté mon domicile. Nous ne fêterions même pas leurs 18 ans en tant que partageant notre vie, mais comme des « déjà » adultes vivant par eux-mêmes. Je n’arrivais pas à laisser monter ma colère contre ma femme, je la tournai plutôt contre moi-même.

Quelques jours auparavant, nous avions reçu cet appel de Catherine Desrosiers de l’Association Emmanuel (voir Un petit trésor a trouvé son écrin). Elle nous offrait de prendre un petit garçon de 15 mois… Nous n’avions pas été capables de lui répondre immédiatement comme ce fut le cas pour tous nos autres enfants. Nous étions en réflexion, mais celle-ci était au second plan dans l’ordre de nos priorités du moment. Je me rappelle avoir dit à Steve en l’accompagnant que j’avais tout raté, que je ne pouvais plus me considérer comme un bon père. Quand je l’ai quitté avec toutes ses affaires, chez ses beaux-parents, il s’est jeté sur moi pour me faire un calin. J’avais la tête serrée sur sa poitrine, ce qui peut aider à visualiser la différence de taille. Il me dit alors: « Papa, il faut que vous preniez ce petit gars-là. Vous êtes des bons parents tous les deux, il a besoin de vous ». Je suis parti en sanglots, comme ce jour de janvier 1991 où nous étions partis avec lui et son jumeau pour en faire nos fils…

Je ne me souviens plus très bien de ce qui est arrivé dans les jours suivants. Je ne sais pas pourquoi je me suis senti assez fort pour dire « oui » à un autre enfant alors que j’avais cette conviction d’avoir failli. Mais ce que m’avait dit Steve y a été pour beaucoup. J’ai fait confiance en son témoignage plus qu’à ce que je sentais de moi-même. Nous nous sommes donc lancés malgré tout dans l’aventure d’une nouvelle adoption.

Le troisième n’avait pas dit son mot

Christian, 16 ans

Lorsque Xavier fit son entrée dans la maison, Christian se mit à éprouver une grande jalousie. Son âge mental était évalué à plus ou moins 9-10 ans, mais cela ne disait rien de son développement socio-affectif. En plus de sa déficience intellectuelle, Christian avait un trouble d’attachement sévère. Chaque fois que nous prenions l’un ou l’autre de ses deux petits-frères, Christian ruminait une colère profonde. Il était suivi par une psychologue de son école. Il lui avait avoué à quel point il aurait aimé être cajolé comme ses petits frères, qu’on le prenne sur nous et qu’on lui tapote les fesses! Malgré que nous lui faisions part du décalage entre son besoin, fort compréhensible, et son corps déjà adulte (lui aussi est devenu très costaud), il ne pouvait pas assumer ce que pourtant il parvenait à comprendre. Son comportement se mit à se détraquer considérablement.

Sa manière de s’opposer devint moins discrète. Entre autres, il accaparait la salle de bains pendant des heures. Dès que nous le sommions de sortir, il se mettait à crier et même à hurler des sons stridents et effrayants. Parfois il prenait ses béquilles en métal et se mettait à frapper dans la porte. Les petits avaient peur et accouraient dans nos bras. Malgré la médication qui fut mise en place, la situation ne s’arrangeait pas. Christian s’est mis à menacer avec des paroles qu’il savait provocatrices et qui faisaient réagir instantanément sa mère, comme : « Je vais le tuer, moi, ton mari. » Nous avons atteint un sommet lorsqu’un soir, il prit une de ses cannes et la pointait vers Céline en menaçant de la frapper. Je suis intervenu à ce moment. Je lui ai demandé s’il voulait vraiment en venir aux coups. Il m’a dit qu’il voulait se battre. En raison de son handicap, il m’a fallut quelques secondes pour le faire basculer de son siège et le pousser par terre. Il comprit immédiatement qu’il n’aurait aucune chance. Il se calma, mais pour Céline le point de non-retour était atteint. Le lendemain, un signalement d’urgence fut placé au Centre de réadaptation en déficience intellectuelle. Près de six mois plus tard, en juin 2007, lui aussi à quelques semaines de son dix-huitième anniversaire, Christian quittait notre maison pour un placement en dépannage, au nord de St-Jérôme dans les Laurentides. Je l’y accompagnai et je tentai au long du trajet de lui faire sentir que ce n’était pas de sa faute, mais que nous ne pouvions pas nous occuper de deux petits en grands besoins comme ses frères tout en gérant une si grande demande d’attention de sa part. Le temps servirait à nous repositionner réciproquement. Comme il fallait s’y attendre, la consigne du Centre de réadaptation fut de couper les liens pendant quelques semaines, histoire d’aider Christian à baisser son niveau de colère. Nous reprîmes nos liens vers la fin de l’été, quelques semaines avant qu’il soit rapatrié à Montréal, dans une résidence qui ouvrait et où il serait le premier « client ». C’était à moins de dix minutes de chez nous. Cela  nous permettait de  l’accueillir chez nous régulièrement. La colère n’était pas éteinte. Elle se manifestait parfois vivement. Mais Christian tenait visiblement à conserver un lien concret avec nous et c’est sans doute ce qui l’a aidé à trouver une certaine maîtrise de ses mouvements intérieurs lorsqu’il venait à la maison. Son comportement s’est donc stabilisé avec nous, mais dégradé à l’école ainsi que dans sa troisième résidence, celle qu’il a habitée juste avant l’actuelle où il est stable depuis 2009. Peu à peu, dans ces deux lieux, aidé d’une médication plus adaptée, Christian s’est apaisé. Lorsqu’il vient à la maison, ses visites sont de plusieurs jours et se déroulent généralement très bien. Ses deux petits frères l’adorent et aiment bien se faire bercer par lui. C’est un peu comme s’il recevait à travers eux l’affection qu’il aurait voulu avoir de notre part…

Guérir un sentiment d’imposture

Sur nos trois enfants qui avaient passé le cap de l’âge adulte, les trois situations avaient plutôt tourné mal. Je relisais ma vie avec eux. Je voyais à quel point j’avais été proche et aimant lorsque mes enfants étaient petits. Même si Céline ne me donnait que peu de place dans la « législation domestique », je voyais combien il m’était difficile d’être le papa d’adolescents rebelles, surtout lorsque leur agressivité se tournait vers la femme que j’aimais, ma femme! J’étais donc très amoché dans mon amour-propre, dans mon sentiment de n’avoir pas su être un bon père jusqu’au bout. Je me vivais beaucoup plus tourné sur moi-même. Je me voyais pour la première fois comme un homme dépendant et je mesurais à quel point cette dépendance pouvait s’exprimer sous diverses formes. Je m’apitoyais. J’avais besoin de me ressaisir. Je cherchai des ressources. Je ne voulais pas forcément une thérapie, mais quelque chose qui me permettrait également de faire le point dans ma vie spirituelle, car je ne me sentais même plus digne d’être serviteur de Dieu. En fait, je me sentais comme si j’étais un imposteur: père imposteur, mari imposteur, responsable d’une communauté imposteur… C’est le mot qui dit le mieux mon sentiment de l’époque. Je trouvai sur l’Internet un ministère rattaché aux églises évangéliques appelé Torrents de vie. Je décidai d’en parler avec Céline qui comprit alors à quel point j’étais atteint dans ma personne avec tout ce que nous avions vécu. Elle me donna son soutien total. Je fis donc cette expérience de 20 semaines. Les soirées consistaient en un temps de prière de louange suivi d’une conférence et d’une rencontre en petit groupe. Nous étions huit hommes dans mon petit groupe, tous plus ou moins en lutte avec eux-mêmes, leur histoire, leurs dérapages, leurs désillusions, leur dysfonctionnement. J’ai expérimenté une véritable confrérie avec ces hommes que j’ai découverts capables d’exprimer leurs limites, leurs erreurs, leurs peurs, mais aussi leur beauté intérieure et leur foi sincère. Tout en me vivant comme étranger à cette spiritualité, j’ai fait le parcours jusqu’au bout et j’en éprouve encore de la reconnaissance.

Lorsque nous avons célébré nos 24 ans de mariage, au printemps 2008, j’anticipais l’approche de notre vingt-cinquième anniversaire et je considérais qu’il fallait retrouver notre lien amoureux et surtout de confiance réciproque. Je proposai à Céline une semaine « Cana » avec la communauté du Chemin Neuf. Elle accepta aussitôt. Vécue en juillet, cette semaine de ressourcement fut pour nous un renouvellement ardent de notre amour mutuel qui me permit de voir venir notre quart de siècle ensemble avec plus de sérénité. Rien n’est parfait en amour, mais avec la connaissance intime que nous avons l’un pour l’autre, avec le pardon comme moteur de notre vie de couple, l’humour pour désamorcer les tensions, la foi en Dieu pour aller au-delà de nous-mêmes, nous trouvons toujours le chemin pour nous rejoindre et nous aimer tel que nous sommes en vérité.

Que le cauchemar commence!

Ce texte fait écho à Vie de « familles » à Ville-Émard qu’il est préférable de lire avant celui-ci. On peut aussi consulter le sommaire Pour une lecture suivie de ce blogue

Lorsque je repense à notre arrivée à Montréal, me revient à l’esprit cette impression de vivre en état d’urgence. Un tourbillon d’état d’urgence. Un cauchemar… Je me revois à l’hôpital avec François, écrasée dans un fauteuil, me faisant réveiller à tout moment pour me faire poser mille questions. J’étais en plein décalage horaire et je n’arrivais pas à rester éveillée. Je n’arrive pas à me rappeler combien de jours nous y sommes restés: cinq? sept? Sais plus. Ce dont je me souviens c’est de ne pas avoir eu le temps « d’atterrir ». Je me rappelle être entrée dans la maison de la rue Dumas et de la (mauvaise) surprise de constater à quel point j’étouffais dans cette minuscule  maison. Je me souviens aussi de la « déconfiture » des jumeaux qui ont dû dormir au sous-sol, dans un bazar pas possible… Quel choc !!! Ce n’était pas du tout à ça que je m’étais préparée. La maison n’était pas affreuse, mais après avoir vécu plus de 4 années dans d’immenses maisons entourées de grands espaces verts, on se sent plutôt comme un lion en cage dans une petite maison à Ville-Émard !!! Et que dire de la ville: OUF! Non, décidément, j’étais plongée en plein cauchemar et j’allais finir par me réveiller ! Lors du voyage de retour de notre premier séjour à Saguenay, je me souviens encore de l’angoisse qui m’avait envahie lorsque nous avons franchi le Pont Champlain. C’était aussi oppressant qu’une crise de claustrophobie dans un ascenseur. Je n’aimais définitivement pas la ville de Montréal et même si au cours des années je me suis habituée à cette vie citadine, je n’aimais toujours pas la ville…

Une des choses à laquelle je n’ai jamais réussi à m’habituer, c’était de perdre de vue les garçons dès qu’ils mettaient le pied dehors. Ne pas savoir où ils étaient, ce qu’ils faisaient, avec qui ils étaient, m’était insupportable. Comment ne pas devenir constamment angoissée par le fait de ne plus rien contrôler de leur vie à l’extérieur de la maison. J’aurais dû faire confiance, mais j’en étais incapable. Ils découvraient un tas de réalités auxquelles ils n’avaient pas été préparés eux non plus. Comment les guider, les conseiller, les aider à développer leur sens critique, apprendre à faire les bons choix? Ils n’écoutaient déjà plus leurs « vieux » parents qui ne « comprenaient-rien-à-la-vraie-vie » ! Comment les préserver de tous les dangers potentiels ? Ils avaient une telle soif de liberté… J’avais constamment la peur qu’un agent de police sonne à la porte pour me prévenir de la mort de l’un d’eux. C’était ATROCE. Je me suis mise à faire de plus en plus d’insomnie… Je suis devenue de plus en plus épuisée. C’était véritablement cauchemardesque!!! Il y avait aussi François qui nécessitait tellement de soins à la maison et de suivis médicaux de toutes sortes. C’était difficile de conserver mon énergie et ma quiétude.

Avec Christian, au début ce ne fut pas trop difficile. Nous avions conçu un aménagement facilitant son autonomie pour le déjeuner et le départ à l’école le matin. Mais peu à peu, après la première année, les choses ont commencé à se dégrader avec lui aussi. Notre relation est devenue de plus en plus conflictuelle… C’est très dur de se sentir autant détestée. Et Christian me donnait cette impression d’être une méchante sorcière… Et je crois qu’avec lui, je le suis finalement devenue  peu à peu! Aujourd’hui je comprends – et j’accepte mieux – que notre relation ne pouvait pas vraiment être celle d’une maman avec son fils puisque je n’avais pas eu avec lui ce temps pour l’attachement que j’ai eu avec les autres. À 12 ans, la maman commence à prendre une distance nécessaire avec son enfant pour le laisser grandir. Et Christian lui, voulait être un bébé, comme François. Un bébé que j’aurais cajolé, embrassé, pouponné ! Comment répondre à son besoin d’être aimé tout en mettant la distance physique nécessaire entre une mère et son fils ??? Cette question me taraudait et nous en souffrions tous les 2. Il a lentement développé envers moi une telle colère, que nous avons dû demander un placement d’urgence pour éviter qu’il ne finisse par me frapper. C’est malheureux et je le regrette beaucoup, même si je sais que c’était nécessaire pour tout le monde. François et son petit frère (notre prochaine histoire d’adoption !) étaient terrorisés par les violentes colères de Christian. Je n’ai jamais cessé de ressentir tristesse et déception… Je suis profondément déçue de ne jamais avoir pu l’aimer comme une maman. Et même si j’arrive tant bien que mal à me pardonner, cette douleur à mon coeur de mère ne s’efface pas.

Heureusement, à travers toutes ces intempéries, François était notre rayon de soleil. Il continuait de nous éblouir de ses sourires et notre attachement à lui était notre regain d’énergie. Je trouvais extraordinaire de constater que prendre soin de lui me donnait de l’énergie. Morale du moins. Et on sait que le moral arrive à maintenir l’énergie physique pas trop mal.

Avec les jumeaux, ce qui m’aidait à tenir le coup, c’est que nous arrivions tout de même à trouver des temps d’échanges paisibles. J’allais régulièrement leur faire de petites visites sur « leur territoire »… À la pénombre du soir, nos échanges dans leur chambre étaient pour moi nourrissants. Ils me permettaient de pouvoir encore les regarder comme de vrais êtres humains et pas comme ces horribles monstres qu’ils me donnaient à voir!!!

Ce qui est étrange, c’est de me dire que si j’avais à revivre tout ça, dans le même contexte d’âge et d’ignorance du futur, je le referais. Non parce que je suis masochiste, pas le moins du monde! Mais parce c’est la foi qui m’a permis de passer à travers ce cauchemar. Mon « OUI » au Père, à chaque instant. Mon « oui » à travers mes larmes. Mon « oui » à travers les doutes. Mon « oui » à travers les peurs. Mon « oui » à travers la souffrance de ne pas être la mère que j’aurais voulu pour mes enfants. Mais surtout et par-dessus tout : mon « oui » à travers cette petitesse qui me faisait avoir besoin de mon Dieu. Être petite et vulnérable devant Lui est ce qui m’a sauvée. Il est Grand… Il est Fort et Tout-Puissant : j’en suis la preuve vivante ! Sans lui, je sais avec autant de certitude que j’ai de foi que je serais six pieds sous terre…

Quand les miracles s’accumulent

4 jours avant le notre départ, déjà mal en point

Cet article fait suite à Un vrai bébé pour colorer notre vie. Pour un sommaire de tous les chapitres, veuillez consulter Pour une lecture suivie de ce blogue

François était dans notre vie depuis trois mois et déjà nous nous préparions à quitter la France pour notre nouveau chez nous, Montréal. La communauté de L’Arche-Montréal nous y accueillerait et je prendrais la succession de la directrice d’alors, Agathe Dupuis. En septembre 2002, j’avais passé une semaine à Montréal pour me familiariser avec la communauté qui fêtait son 25e anniversaire et, surtout, pour procéder au choix d’une maison pour notre famille dans le quartier où j’aurais à travailler, histoire de ne pas avoir besoin d’une deuxième voiture.

Le vendredi 15 février 2003, une semaine avant de prendre l’avion, l’entreprise de déménagement était venue déposer un conteneur de 30 mètres cubes que nous avions rempli à pleine capacité. Notre appartement étant vidé, nous nous étions alors réfugiés dans un gîte pour y passer notre dernière semaine. Le weekend fut très stressant. François n’allait de nouveau pas très bien. Il ne retrouvait pas rapidement ses réflexes suite au traitement contre le Syndrome de West et il développait probablement une autre bronchiolite. Ce n’était vraiment pas le moment d’envisager une hospitalisation, à quelques jours de notre départ. Céline tentait de le dégager plusieurs fois par jour, avec des  techniques de clapping et avec la fameuse « mouchette » pour tirer les sécrétions.

Une situation catastrophique

En fait, en fin de journée, le vendredi, je me suis mis à douter des démarches que j’avais entreprises pour emmener avec nous nos deux enfants Français au Canada. J’ai alors appelé à l’Ambassade du Canada pour être rassuré. Mais ce n’est pas du tout ce qui s’est produit. Quand j’ai raconté l’histoire de nos adoptions, la personne à qui j’ai parlé m’a demandé si j’avais obtenu les permis de séjour provisoire pour mes enfants. Euh… Non! Je venais de comprendre que quelque chose de grave allait se passer.

Dans la folie des derniers mois, l’adoption de Christianle placement de François, les nombreux échanges de documents avec les services adoption, les deux hospitalisations de François, le suivi des grands à l’école, la transaction à distance pour une maison, l’achat d’une voiture usagée qui nous attendrait sur place, le travail à terminer bien entendu, j’avais oublié une chose essentielle: les démarches d’immigration au Canada. Depuis le début, je m’étais concentré sur les procédures d’adoption. J’avais demandé à Me Dandavino, l’avocate montréalaise, si j’avais d’autres choses à faire pour l’adoption et je me rappelle qu’elle m’avait dit que tout avait était réglé! Mais elle parlait d’adoption, pas d’immigration. J’avais donc omis ces formalités, à mon grand désarroi, car la personne de l’ambassade me dit qu’il fallait généralement un an pour les compléter. Elle m’avertit vigoureusement: « Ne tentez surtout pas d’entrer au Canada avec deux enfants qui n’ont pas leur permis de séjour, ils seront refoulés sur un vol de retour, sans droit d’appel! »

Donc, ce vendredi-là, soit 7 jours avant notre rentrée au pays, je venais d’apprendre que deux de mes enfants ne pourraient venir avec nous. Vous pouvez imaginer mon état de panique à ce moment précis. Le soir venu, au gîte, je fis un appel à Agathe, la directrice de L’Arche que je devais remplacer pour lui faire part de notre malheur. Elle me dit qu’elle en parlerait au responsable de L’Arche Canada, car c’est à ce  niveau des structures que les ententes liées à l’immigration d’étrangers à L’Arche sont mieux connues. Je n’avais jamais rencontré Zoël Breau, mais depuis ce jour-là, son nom est resté bien gravé dans ma mémoire! Ce dernier m’appela durant le weekend, le dimanche soir, je pense. Il avait une piste. Le père d’une des personnes accueillies à l’Arche-Montréal était un député fédéral, M. Clifford Lincoln. Il me fit part d’un appel qu’il avait laissé à son bureau. Il y avait peut-être un peu d’espoir…

Lundi en début d’après-midi, j’avais un rendez-vous très important avec le président du Conseil général de la Drôme, à Valence, pour discuter des besoins de L’Arche de la Vallée. Le président et le vice-président de notre conseil d’administration m’accompagnaient pour plaider en faveur de notre établissement. En pleine séance de travail, je reçus un appel du Canada. Je quittai sans ménagement le lieu de réunion en m’excusant à peine. M. Clifford Lincoln, député fédéral, était à l’autre bout du fil. Il me demanda gentiment: « M. Girard, qu’est-ce que je peux faire pour vous aider? »

Je lui fis part de tout ce qui nous arrivait. Il me promit qu’il demanderait à son attachée politique de consacrer tout son temps dans les jours qui suivraient afin de nous aider. Celle-ci m’appela plus tard, en soirée et prit toutes les informations utiles. Le lendemain, mardi après-midi, elle me fournit une liste de tous les papiers déjà formalisés qu’elle pourrait transmettre au bureau du ministre de l’Immigration. Je procédai avec la plus grande diligence: preuves de notre situation, documents d’adoption, démarches prouvant notre bonne foi, une lettre qui confirmait que je n’avais plus d’emploi à partir du vendredi, que tous nos effets personnels avaient quitté le territoire, que nous avions procédé aux démarches d’adoption sans nous soucier du versant immigration, que nous avions des billets d’avion « aller seulement » et non remboursables, etc. Il y eut d’autres appels, on lui demandait des précisions que je devais lui expliquer clairement. En soirée, l’attachée me rappela une dernière fois pour me dire qu’elle avait fait tout ce qu’elle pouvait pour tenter de convaincre le bureau du ministre de nous accorder une permission spéciale pour entrer au pays. Elle m’avertit pour me dire qu’il n’y avait pas vraiment de chance pour que ça marche, puisqu’il s’agissait d’une procédure exceptionnelle utilisée dans des cas d’extrême urgence. Il fallait attendre la décision. Stress intense. Prières…

Le mercredi, rien de toute la journée, décalage oblige. En toute fin d’après-midi, alors que j’étais à transmettre à mon successeur tout ce que je pouvais au sujet de la communauté dont j’avais pris soin depuis quatre ans, je reçus un appel du consulat canadien de Paris. L’agente me demandait de me présenter le lendemain avec des photos d’identité de mes deux enfants. Il était déjà trop tard pour faire ces photos car tout était fermé pour la soirée et la nuit. Il me fallait attendre au lendemain matin pour aller le plus tôt possible faire les photos avec les enfants, les ramener à la maison, aller prendre le TGV à 11h afin d’être à Paris en début d’après-midi. Une véritable course contre la montre. Après avoir réussi à faire les photos, j’appelai à l’ambassade pour avertir du moment de mon arrivée. La dame me dit alors que le bureau consulaire serait fermé comme à chaque après-midi et qu’il me faudrait donc venir le vendredi. Je lui répliquai que notre vol était le vendredi matin et qu’il était impossible à modifier. Elle me dit alors qu’elle ne pouvait plus rien pour moi. Je me rappelle d’avoir pleuré au téléphone, avoir prié le ciel de m’aider pour la convaincre de trouver une autre solution. Je ne sais par quel miracle, mais elle finit par me dire: « Monsieur, je vais faire pour vous une chose que je ne fais jamais, je vais rester au bureau pour vous attendre afin de vous rendre ce service. » Ouf!

Je vins donc comme prévu le jour-même. Je complétai toutes les formalités, des formulaires longs à remplir. J’y passai tout l’après-midi et déposai le tout à l’endroit spécifié. Il me fallait attendre. Je fus convoqué, vers 16h30 par l’agente consulaire qui m’avait accordé le privilège de rester pour moi. Elle me remit des documents signés par le ministre de l’Immigration qui allaient me permettre, au pays, d’obtenir des « Permis de séjour provisoire pour motif humanitaire ». Une fois tout accompli, alors que je la remerciais encore, elle me demanda: « Je peux vous poser une questions? En 12 ans, je n’ai jamais eu à faire ce que je viens de faire pour vous. Nous n’avons jamais délivré de tels permis durant toutes ces années. Pouvez-vous me dire quelle est votre relation avec le ministre Coderre qui nous a imposé cette procédure? Je lui répondit simplement: « Avant aujourd’hui, madame, je ne connaissais même pas le nom de notre ministre de l’Immigration! » Elle répliqua: « Comment alors avez-vous fait? » Je répondis en levant les yeux vers le ciel: « Il doit y avoir un bon Dieu pour des gens comme nous! » J’avais les larmes aux yeux. Je suis persuadé qu’elle fut touchée au coeur…

Un ange…

Une dernière photo avant de quitter la France

Le vendredi matin, notre avion partait de Lyon en matinée. Des amis avaient réquisitionné un camion de L’Arche pour nous conduire à l’aéroport. Au moment d’enregistrer nos bagages, nous avons voulu faire monter notre chien, Milou, bien installé dans sa cage de transport. L’hôtesse nous dit alors que notre correspondance à Londres imposait une quarantaine pour notre animal qui ne pourrait donc pas nous suivre jusqu’à Montréal avant quelques semaines et moyennant beaucoup d’argent… Nous avons pris notre chien, lui avons dit au revoir (imaginez la peine des enfants…) et l’avons confié à nos amis en leur disant qu’on y verrait plus tard.

Nous sommes montés dans l’avion et là, dès le décollage, Céline et moi avons éclaté en sanglot. Cette semaine avait été si intense, si anxiogène, que nous avions l’impression d’avoir raté nos adieux à toute la communauté. Nous quittions une famille, une bonne centaine de personnes que nous avions côtoyées, aimées et desquelles nous nous étions sentis réellement appréciés. C’était atroce.

Nos peines n’étaient cependant pas terminées. François était souffrant. Ses difficultés respiratoires nous inquiétaient. Nous avions gardé la poussette avec nous pour l’embarquement car nous souhaitions l’utiliser à Heathrow pour le déplacement vers notre vol intercontinental. Je demandai à l’hôtesse en débarquant où je pourrais la récupérer et elle m’orienta vers le comptoir de réclamation des bagages. J’installai toute la famille, Céline et les quatre enfants, dans un couloir en leur demandant de m’attendre. Je les quittai tous en emportant avec moi tous les passeports… Or, la zone de bagage était à l’extérieur de l’espace international. Je demandai à récupérer ma poussette, mais je ne connaissais pas le nom anglais pour la décrire! Les gens à qui je parlais n’ont jamais compris ce que je leur demandais. Je finis par renoncer. Ce n’était qu’une poussette après tout. Je tentai alors de revenir en arrière pour retrouver ma famille, mais un géant me bloqua l’accès et me repoussa vers la sortie. Je tentai de lui expliquer que ma famille était là, juste à côté, à m’attendre, sans succès. Je dus donc quittai l’espace de récupération des bagages. Je me retrouvai alors dans un immenses centre commercial (je ne sais si vous connaissez cet aéroport, c’est l’un des plus grands du monde, une vraie jungle pour un gars perdu). Comment faire pour entrer de nouveau dans l’espace international et retrouver le chemin jusqu’à ma famille?

J’étais paniqué, comme une poule sans tête. Je courais dans tous les sens. Je ne voyais plus rien qui ressemblait à une indication pour m’orienter. Et là, je me rappelle comme si c’était hier, je me suis arrêté. J’ai baissé la tête et j’ai crié (je pense avoir crié): « Seigneur, viens à mon aide, je suis perdu ». J’ai vu apparaître à cet instant deux pieds devant moi. J’ai relevé la tête. Il y avait un homme. Très grand. Mes yeux se sont arrêtés à la hauteur de sa poitrine. J’ai vu un pin sur lequel il était écrit: « You need help? » Un ange m’était apparu. Je lui ai dit « You’re an angel! » Il m’a souri. Je lui baragouinai en anglais ce qui m’arrivait. Il ne m’a pas demandé de répéter. Il a dit simplement « Follow me ». Il me conduisit vers les mesures de sécurité, passa devant tous les passagers dans la file d’attente, présenta sa carte aux contrôleurs qui me firent passer devant tous les autres, me posa une question relativement à l’origine de mon vol, et m’amena directement dans le couloir où m’attendait ma famille. 45 minutes s’étaient écoulées. Je le remerciai du plus profond de mon coeur et il disparut rapidement. Nous étions sur le point de manquer notre correspondance. Il nous fallut courir à toutes jambes pour accéder à notre rampe de départ. Le pauvre Christian avec ses deux béquilles canadiennes, n’avait jamais couru comme ça de toute sa vie! Sur le chemin, je le pris sur mon dos à quelques reprises pour aller plus vite encore. J’étais essoufflé comme un marathonien à la ligne d’arrivée. Nous sommes parvenus à rejoindre notre vol, juste à temps, on nous attendait… Miracle? Quoi d’autres alors?

Et encore…

Nous étions enfin sur le vol transatlantique. Cette fois-ci, c’était pour vrai que nous rentions. François était vraiment mal. Nous avions hâte que le supplice aérien se termine, car avec sa difficulté à respirer, la pression devait le faire souffrir encore davantage. À notre arrivée à Montréal, il fallait passer par les douanes afin d’obtenir le fameux permis de séjour pour nos deux enfants. Deux heures encore d’attente. J’ai plaidé notre cause et celle de notre enfant malade pour que les choses s’accélèrent, mais la douanière, sévère, me répondit: « Monsieur, vous avez le privilège d’entrer au Canada, ce n’est pas quelques minutes de plus qui vous feront mal. Veuillez reprendre votre place dans la file. » Le douanier qui nous remit nos documents nous regardait étrangement… Il devait bien se demander qui nous étions pour être admis au Canada avec des permis si rares pour nos enfants spéciaux.

Cela faisait déjà plus de 15 heures que nous avions quitté notre gîte. Nos trois grands avaient été exemplaires de patience et de compréhension. Dès que nous avons pu quitter la zone des douanes canadiennes, nous avons rencontré Agathe, la directrice de l’Arche-Montréal, venue nous accueillir avec Lynn et Jadwiga, deux femmes présentant une déficience intellectuelle. Quel bonheur de voir ces gens, un indice de toute la chaleur humaine que nous trouverions dans la communauté. Il y avait aussi Rémi, le frère de Céline et sa conjointe Nathalie qui étaient venus nous livrer notre voiture, une Mercury Villager 1995, achetée via Internet. Rémi n’avait pas pensé que nous aurions autant de bagages et avait laissé les pneus d’été dans la voiture! Nous avons chargé tous ces bagages littéralement sur nos enfants pour réussir à tout emporter. Heureusement, il ne fallait que 45 minutes pour nous rendre à Boucherville où nous attendait Michel, un ami que nous avions connu en France et qui avait accepté de nous héberger quelques jours, le temps de pouvoir emménager dans la maison que j’avais achetée quelques semaines plus tôt. Nous étions le vendredi soir. Le lendemain, après une très courte nuit sans sommeil, surprise : ma mère et ma soeur étaient venues nous dire bienvenue au pays et me souhaiter bon anniversaire (eh oui, c’était mon anniversaire le 22 !). Nous étions vidés de fatigue. Mais François était malade et avait besoin de soins. Encore là, Agathe nous vint en aide. Un ancien administrateur de L’Arche-Montréal était médecin. Elle l’appela pour lui demander ce que nous pouvions faire. Il nous pria de venir chez lui, à sa résidence, où il put ausculter sommairement François. Il téléphona à l’urgence de l’Hôpital Ste-Justine pour les avertir que nous venions avec l’enfant, en profondes difficultés respiratoires. Dès notre arrivée à l’hôpital, François fut accueilli et hospitalisé. Lorsqu’il fut installé et pris en charge, on me demanda d’aller faire les formalités d’admission…

Nous n’avions, bien sûr, pas eu le temps de faire les démarches pour obtenir nos cartes d’assurance-maladie, un samedi en plus! On m’indiqua que la facture s’élèverait déjà à plus de 1600 $ et on me donnait jusqu’au lundi midi pour régulariser la situation… Tout en accompagnant François à l’hôpital, Céline et moi devions nous occuper des autres garçons, laissés à eux-mêmes chez notre ami. Le lundi matin, nous nous sommes dirigés avec les trois grands vers le bureau de la Régie de l’Assurance-maladie du Québec. Une autre surprise nous y attendait. Un permis de séjour provisoire ne permettait pas d’émettre une couverture d’assurance-maladie pour des étrangers. L’agente était formelle. Céline, nos deux Canadiens et moi-même purent obtenir nos cartes, mais pas Christian ni François. Dans un moment d’inspiration, je sortis la lettre que le directeur général de la RAMQ avait rédigé pour donner à la France la garantie de couverture maladie qui avait été requise. Je plaidai encore une fois la cause de mes deux enfants adoptés. On me rétorqua qu’il s’agissait d’une lettre générique qui ne précisait pas que c’était en faveur de mes deux enfants. Je répondis à l’agente que nous ne serions pas venus au Canada si ce document n’avait pas été émis en garantie de couverture! Elle eut un doute et décida d’aller parler à un responsable. Nous avons patienté, un certain temps, interminable. Elle finit par revenir avec son responsable qui nous demanda de répéter, encore une fois, notre interprétation de la lettre fournie.  Je lui dit avec force: « Demandez à votre grand patron lui-même ce qu’il voulait dire lorsqu’il a rédigé cette lettre! Nous avons fait toutes nos démarches pour venir ici avec la garantie que nos enfants seraient couverts. » Et comme on lui mentionna que François était hospitalisé, il dut y avoir un petit doute assorti d’une dose de compassion. Le responsable donna l’ordre à l’agente d’émettre les cartes. Nous étions sauvés, une fois de plus…

Première photo en sol canadien

Si vous n’avez pas la foi et ne croyez pas aux miracles et si vous avez lu ce témoignage jusqu’à la fin, vous ne pouvez pas ne pas en être troublé. Céline et moi sommes croyants. Lorsque nous avons dit oui à l’adoption de Christian et François, nous avions la conviction que les obstacles se pousseraient devant le passage de la Providence divine. Depuis la surprise de découvrir Christian alors que nous cherchions un bébé, les obstacles se sont bel et bien éliminés l’un après l’autre, non sans combat ni des tonnes de démarches à accomplir, mais nous nous retrouvions au Canada, dans notre nouveau chez nous, avec tous nos enfants. Une semaine avant, rien ne permettait d’imaginer que cela était possible… Nous n’avions aucun plan B. À vous de décider si tout ceci n’est qu’une série de hasards ou bien une intervention divine au coeur de notre histoire. En ce qui nous concerne, nous savons et nous rendons grâce…

PS: Pour ceux et celles qui veulent connaître la suite pour notre chien Milou, sachez que nos amis Ghislaine et Jean-Marc lui ont trouvé une famille d’accueil où il est resté jusqu’à la fin de sa vie. Il n’est jamais devenu Canadien!