Une demande qui fait du bien

Je n’ai pas eu l’occasion si souvent d’être parrain. Dans ma famille, certains accumulent ces rôles auprès de plusieurs enfants, parfois jusqu’à six, huit fois! Bon, je l’ai quand même été quatre fois: pour ma soeur Hélène, alors que j’avais 14 ans; pour Alexandra, la première fille de mon frère Nicolas; pour le fils d’un ami dont le lien s’est rompu trop tôt pour demeurer dans sa vie, malheureusement; et enfin pour ma première petite-fille Mélodie. Les trois premiers sont aujourd’hui des adultes et n’ont plus guère besoin d’un parrain… En fait, je ne sais pas trop, je ne peux pas le dire à leur place.

En ce qui me concerne, même si mes grandes filleules sont devenues adultes et qu’elles se débrouillent bien, je garde pour elles un attachement singulier, c’est plus fort que moi. Il ne m’arrive pas une seule fois de rencontrer l’une ou l’autre sans que quelque chose ne vienne me rappeler que j’ai ce lien mystérieux avec elles. J’appellerais cela une sorte de sollicitude, une attention qui traverse le temps, un souci de savoir qu’elles vont bien. En acceptant d’être leur parrain, je savais que je devais être prêt, s’il le fallait, à me rendre disponible pour elles. À part quelques petites interventions bien insignifiantes, la vie ne m’a rien demandé de plus que de me faire proche, même à distance, et de leur garder ma sollicitude bien vivante.

Une autre fois…

Récemment, au « shower » de ma nouvelle nièce, sa grand-maman me demandait si j’avais été surpris d’avoir été demandé comme parrain. J’ai hésité à répondre. Pour comprendre mon hésitation, je dois vous renseigner quelque peu sur le contexte. Avec mon épouse, nous sommes parents de cinq enfants adoptés. Les deux derniers nous ont été confiés par l’entremise de deux associations apparentées appelées Emmanuel (voir Emmanuel France et Emmanuel Québec). À la suite de notre retour au Québec, en 2003, avec notre petit François, trisomique 21 d’origine africaine, nous avons appris à connaître notre nouvelle belle-soeur. Celle-ci s’était montrée sensible à la différence de notre fils, car elle a une soeur présentant une déficience intellectuelle. Tout comme Céline, ma femme, ma belle-soeur n’a jamais pu être enceinte. Avec mon frère, elle caressait le désir de pouvoir adopter un enfant. François leur est apparu comme un être unique, une véritable boule d’amour. L’adoption d’un enfant présentant une trisomie 21 est devenue pour eux d’abord une possibilité, puis un projet. Grâce à Emmanuel, ils ont pu adopter un petit garçon qui a maintenant quatre ans. On peut dire qu’il respire l’amour à pleins poumons! Et le couple attendait depuis belle lurette l’appel d’Emmanuel pour un nouvel enfant. À leur âge, ils s’étaient donné certains critères, mais avec le temps qui passe, ils commençaient peut-être à envisager qu’il n’y aurait pas de suite. Voici que cet automne, ils ont reçu le coup de fil qui chavire le coeur, à vie! Un bébé naissant, une petite fille, porteuse de la trisomie 21 et « sauvée » grâce à sa gémellité, exactement comme notre François…

Nous avons été parmi les premiers à nous réjouir avec eux de cette nouvelle. Quand on est « parent adoptant », on vit par empathie tout ce que le couple devra traverser. L’attente est la pire des tortures, car il ne suffit pas de recevoir la nouvelle d’un enfant pour nous. La plupart du temps, il y a un délai administratif, d’abord frustrant, qui finit par mettre en colère! Mais tout cela se répare généralement lorsque l’enfant est enfin dans les bras de son parent pour la première fois. Bref, mon frère et ma belle-soeur ont enfin accueilli cette petite merveille depuis quelques semaines. J’avais osé, dans la période d’attente, tendre une perche à mon frère: « Pensez à nous parmi votre liste de parrains-marraines! » Au fond, j’avais l’intuition que la perche n’avait pas besoin d’être tendue. Le lien que nous avons avec ce couple et l’amitié qui s’est développée au cours des années avec mon frère me permettait cet espoir. Alors « surpris »? Non, mais avec la grand-mère, le mot juste n’est pas venu à mes lèvres. Je crois que j’aurais dû tout simplement lui répondre: « ça fait du bien ».

Le début d’une relation fidèle

filleuleOui, du bien! Je serai donc parrain de nouveau, avec ma femme pour m’épauler et pour « doubler » la très jeune marraine choisie, une autre de mes nièces qui a une probabilité d’un plus long parcours de vie avec sa première filleule. Pour elle comme pour moi, je crois que le véritable sentiment qui vient avec « les honneurs » serait celui qui prend source dans la reconnaissance. Être reconnu, ça ne peut que faire du bien. Car bien avant d’être une responsabilité, c’est un geste de reconnaissance de la part des parents. Parmi tous les possibles, c’est mon nom qui a été tiré du sac, non pas au hasard, mais après mûre réflexion. De la part de mon frère et de ma belle-soeur, c’est comme si j’entendais de leur bouche : « Tu comptes beaucoup à mes yeux, tu as du prix et je t’aime » (cf. Isaïe 43, 4) C’est presque déjà le baptême!

Être reconnu, c’est aussi le premier moment d’un mouvement qui va jusqu’à l’action de grâce. Et mon action de grâce, en ce jour, la voici…

Je te rends grâce, Père, pour la vie de cette petite chose toute fragile que j’ai tenue dans mes bras comme un trésor précieux. Je te dis merci d’avoir inventé une telle astuce pour qu’elle puisse naître, en permettant qu’elle cohabite aux jours de son engendrement avec une soeur qu’elle ne connaîtra jamais. Je te dis merci de l’avoir préparée pour mon frère et ma belle-soeur, comme un projet confié qu’il leur reviendra d’accomplir selon ton désir. Je te rends grâce pour ta confiance, à travers eux, que Céline et moi sommes capables d’ouvrir à nouveau notre coeur, non plus pour un enfant à nous, mais pour aimer celle-là d’une manière particulière. Et je te demande de nous soutenir, de me tenir la main pour ne pas faillir, afin que je puisse à jamais lui réserver ma plus tendre sollicitude. Et par dessus-tout, comme elle sera pour toujours une personne au coeur d’enfant, je te demande de rendre sa vie féconde, comme tu le fais pour tous tes préférés, et ainsi, en faisant se tourner les coeurs vers elle, pour être touchés par elle, qu’à travers elle ces êtres en viennent à croire que ta toute-puissance divine n’est rien d’autre que l’amour fou qui nous embrase, comme lorsque nous tenons dans nos bras, pour quelques instants, un être si vulnérable. N’est-ce pas ce que tu nous donnes de vivre encore et encore à chaque Noël, quand nous célébrons la mémoire de ce petit être divin posé sur la paille, ton propre Fils confié à l’humanité?

« Pourquoi pas ??? » (écho)

OLYMPUS DIGITAL CAMERAFidèle à mon habitude, j’ai longuement réfléchi avant d’écrire mon « écho » au dernier article de Jocelyn. Je trouve toujours difficile d’écrire quelque chose d’intelligent à la suite de Jocelyn dont l’écriture coule aussi facilement qu’un ruisseau ! Je vous confie donc humblement ces quelques réflexions.

J’étais, moi aussi, très excitée à l’annonce de la naissance de cette petite Aurélie que nous attendions depuis longtemps. Les parents ayant déjà choisi son prénom, il était agréable de nous préparer le coeur à sa venue. Elle était désirée… Je n’ai d’abord pas vraiment cru qu’elle pouvait être née trisomique: après tout, le sang « indien » de ses ancêtres maternels pouvait bien être à l’origine de son faciès un peu différent! Bien entendu, le fait qu’elle soit porteuse de la trisomie 21 ne me dérangeait nullement. Je l’ai d’ailleurs tout de suite surnommée « ma précieuse ». Bien entendu aussi, je me faisais un peu (vraiment juste un peu !) de souci pour notre fils et sa conjointe : comment accueilleraient-ils cette réalité? Qu’auraient-ils à vivre à cause de cette différence? Sauraient-ils y faire face? Mais à part ces questions, je n’avais aucun doute sur leur ouverture face à la personne différente qu’est et que sera Aurélie. Je connais leur coeur : ils savent aimer sans conditions. Et j’ai vibré à la joie de Steve qui se sentait plus proche de nous à cause de cette enfant. Il nous demandait déjà des conseils… et cette reconnaissance de nos compétences, pour un parent, c’est toujours gratifiant!

Je sais un peu à quoi Annie et Steve devront faire face. Heureusement, j’étais moi-même assez « âgée » quand nous avons adopté François. Par ce fait, et par le fait de notre expérience de parents, j’étais un peu préparée à assumer le regard des gens. J’avoue avoir été (presque) toujours amusée du regard que posent les gens, surtout les enfants, sur François… Ils sont intrigués, voire effrayés par ses comportements un peu « bizarres ». Parfois un enfant risque une question… Et je choisis de leur expliquer sa différence lorsque je le juge nécessaire. Mais toujours je trouve cela intéressant d’observer leurs réactions.

Ce qui me fait dire « Pourquoi pas? » à l’arrivée d’Aurélie, c’est en premier lieu parce qu’Annie et Steve avaient déjà, dans le passé, dit qu’ils seraient ouverts, même désireux d’ouvrir leur foyer à un enfant différent. Pour eux, à ce moment là, il s’agissait d’adopter un enfant. Mais la Vie leur a fait ce cadeau, sans avoir à passer dans le « collimateur » des démarches exigeantes et parfois blessantes pour en arriver au « droit » à l’adoption!

Ces personnes différentes ont tant à nous offrir ! Elles sont comme la vague qui façonne lentement les rochers, les amenant à perdre leurs contours pointus et coupants pour leur donner une brillance et une douceur où il fait bon se poser. Ils sont comme la meule qui fait lentement émerger le diamant d’une pierre en apparence ordinaire.

On nous dit souvent que nous sommes « admirables, bons, généreux…  » Mais, toujours, je résiste à me voir ainsi, à me péter les bretelles de contentement. Nous sommes… JE suis d’abord et avant tout une petite personne bien bien bien ORDINAIRE. Pas admirable. Pas généreuse. Pas extraordinaire. Non. ORDINAIRE. Je suis toujours fascinée par les gens qui font des choses hors de l’ordinaire. Je me questionne souvent sur leurs motivations. Par exemple, qu’est-ce qui peut pousser un gars à sauter d’une navette spatiale à partir de l’espace? Pour quelle raison devient-on champion olympique? Qu’est-ce que ça rapporte de perfectionner l’art de la conduite en F1? Pour qui décide-t-on de grimper l’Everest? Tous ces gens sont des personnes « ordinaires » au départ… Il leur faut endurer bien des sacrifices, des difficultés, de l’incompréhension parfois. Il leur faut se donner une discipline de vie pour atteindre leurs objectifs. Mais ils le font parce qu’ils ont un rêve. Un rêve plus grand que nature parfois ! Ces « héros » que l’on admire sont devenus des personnes hors du commun un jour à la fois… un petit pas à la fois…  un OUI à la fois… un jour à la fois… dans la joie ou dans la peine; dans la souffrance ou l’exaltation. Mais toujours un pas à la fois.

Il y a aussi ces gens plus « ordinaires » qui acceptent renoncements et sacrifices pour être les meilleurs dans leur domaine, ou tout simplement se dépasser continuellement. Chacun de nous poursuit un but. Chacun de nous a son rêve et fait tous les efforts requis pour y correspondre. Moi, mon rêve était d’être la meilleure maman que je puisse être. Parfois j’y arrive et je me sens à la hauteur… Mais bien plus souvent qu’autrement, je suis déçue de mes performances ! Cependant je garde le cap. Tous les jours je me rappelle mon OUI. Et c’est ce qui me pousse à accepter les contraintes et les renoncements reliés à mon choix de vie.

Annie-AurélieC’est cette attitude à la base qui m’a amenée à être capable de dire OUI à ce défi d’accueillir des enfants différents. On y arrive un renoncement à la fois; un oui à la fois; un bonheur à la fois… C’est pourquoi j’ai envie de dire « Aurélie, trisomique? Pourquoi pas? » Elle leur apprendra à eux aussi à dire oui, malgré l’envie de dire non parfois. À avancer, malgré la tentation de renoncer souvent. À découvrir les  grands bonheurs cachés dans les petites choses. À se voir capables là où ils doutaient d’eux. À ressentir la fierté de voir cette enfant se frayer un chemin dans le cœur des plus endurcis. Mais d’abord et surtout, ils goûteront l’amour inconditionnel et le pardon sans retour que nous offrent ces êtres dépourvus de rancœur et de malice. Et ça, c’est sans aucun doute le plus beau cadeau que nous puissions trouver sur terre !

Pourquoi? Pour quoi?

Quand notre fils nous a appris sa naissance, au lendemain de cette fin de soirée du 21 septembre 2013, je me suis réjoui comme n’importe quel grand-papa l’aurait fait. Aurélie était née. Notre fils nous a raconté les circonstances, comme n’importe quel bon fils. Il a gardé un « détail » pour la fin: la gynécologue est quasi certaine qu’Aurélie présente une trisomie 21. Silence. Et puis la surprise. Et la joie. Trisomie 21, et alors?

Un trisomique, ça pimente la vie!

Un trisomique, ça pimente la vie!

Notre fils Steve est un jumeau. Nous l’avons adopté lui et son frère alors qu’ils avaient 2 ans et 8 mois. Après eux, nous avons adopté trois autres garçons, tous avec des « particularités ». Christian, un Roumain avec un handicap physique, un fonctionnement intellectuel déficient et une santé mentale fragile; François, lui-même jumeau, adopté seul à 5 mois car il présentait lui aussi une trisomie 21; et Xavier, deuxième enfant d’une mère déclarée incapable parentale, avec des séquelles de négligence dans les premiers mois de sa vie, accueilli chez nous à 16 mois. Steve et sa conjointe Annie avaient déjà trois beaux enfants avant le début de cette grossesse. À 26 ans, Annie ne fait pas partie des femmes à risque et n’a donc pas été « investie » pour subir les tests qui sont devenus systématiques dès qu’une femme est enceinte à 30 ans et plus. Mais la nature joue des tours! Aurélie est apparue avec son minois de triso classique.

Pourquoi?

Steve n’a cessé de nous dire et nous redire, en crescendo comme dans le Boléro de Ravel, qu’il était content de sa petite fille, qu’il était content de sa trisomie 21. Annie n’a pas eu de réaction catastrophique non plus. Son souci premier était le regard des autres. Comment sa petite Aurélie vivrait ce regard, surtout des autres enfants. Ce fut donc une surprise, sans pourquoi.

Pourquoi est la première question qui vient à l’esprit des parents « normaux » devant l’arrivée d’un cadeau « mal emballé » par la nature. Tous les couples qui mettent au monde un bébé qui présente une ou des particularités, génétiques ou non, se la posent constamment: Pourquoi? Et vient ensuite les autres questions, plus ravageuses: Pourquoi cela arrive à nous? Qu’avons-nous fait pour mériter cela? Et ce sont des questions qui étouffent la joie de la naissance. L’enfant naît et est accueilli avec des questions plutôt que dans le bonheur. Oh! Le bonheur finit généralement par venir aussi, car ces petits coeurs savent charmer et gagner même les plus endurcis. Il suffit simplement de demeurer avec eux, quelques jours, quelques semaines, et puis voilà. La joie succède au malheur.

Dans le cas de Steve et Annie, pas de pourquoi. Juste de la joie. Et pour nous, grands-parents, une joie supérieure, car notre François va pouvoir montrer le chemin à sa nièce, le chemin d’une vie normale avec une différence.

Pour quoi?

Notre état fébrile nous donnait envie de partir immédiatement pour aller à la rencontre de notre petite-fille, de ses soeurs et son frère, et bien sûr de leurs parents. En êtres raisonnables, nous nous sommes retenus. Cela viendrait en son temps, car les 500 km qui nous séparent exigent une certaine préparation… Mais voilà qu’un appel survient, à midi le vendredi. Notre fils en larmes cherche à expliquer à sa mère ce qui se passe. Elle décode… Problème au coeur. Il n’est pas séparé en deux. Une valve ne se referme pas. Elle est aux soins intensifs. Misère! Nous finissons par comprendre qu’elle n’a qu’un seul ventricule. C’est une situation relativement fréquente, peut-on comprendre lorsqu’on cherche un peu sur l’internet. Mais cette valve qui ne se referme pas est plus inquiétante pour le moment. C’est la valve qui donne sur l’aorte, donc l’artère principale. Le sang vicié se mélange à celui qui est purifié. Nous appelons nos familles, nos amis, même une communauté Facebook à se mettre en communion avec Aurélie pour la soutenir. Un tourbillon d’ondes positives et de prières se met en branle.

Samedi matin, ma femme revient de sa marche et me dit: « Si je trouve une solution pour les enfants, on monte tous les deux aller-retour? » Je dis oui sans hésiter. Elle trouve rapidement une solution. Nous partons. Après un certain flottement sur place, à l’Hôpital de Montréal pour enfants, car on ne trouve plus les parents, nous parlons à une infirmière qui accepte malgré le protocole de nous dire tout ce qui se passe. Nous entendons cette version plus technique et nous sommes mieux rassurés. Steve et Annie nous rejoignent et obtiennent que nous puissions passer quelques minutes avec Aurélie. Un si petit bébé. Une merveille. Son état et ses nombreux tubes et fils nous rappellent les nombreuses hospitalisations avec nos propres enfants, François surtout, qui a passé plus de cinq semaines au total aux soins intensifs.

C'est qui cette dame? Bonjour Mamie!

C’est qui cette dame? Bonjour Mamie!

Quand j’écris ces lignes, la situation est inchangée. Les trois échographies du coeur n’indiquent toujours pas que la valve se referme naturellement. L’équipe médicale préfère attendre un peu. Aurélie est née deux semaines avant terme, c’est sans doute une question de temps pour que la valve prenne sa fonction. Rien n’altère notre confiance, car une conviction nous habite: cette vie-là n’est pas pour rien. Elle a un sens, comme toutes les vies humaines.

Ce que nous savons par expérience, c’est que les personnes qui présentent des différences, surtout dans leur intelligence, ont de tout temps marqué les sociétés. Pendant des siècles, on les a le plus souvent mis au rancart, cachés dans les placards, à l’abri des regards. Mais on ne compte plus les histoires vraies qui ont donné naissance à des récits mettant au centre ces personnes d’abord comme les méprisés ou les bouc-émissaires qui peuvent devenir des vecteurs de changement et d’humanisation.

Ayant vécu dans deux communautés de l’Arche, en France et à Montréal, j’ai acquis cette certitude que « le plus petit » est celui qui a le plus grand pouvoir. Lorsque tous les yeux se tournent vers le petit, quelque chose se passe. Le petit peut s’y prendre de diverses manières. Il peut jouer, pleurer, crier. Il peut souffrir, mendier, mourir. Chaque fois qu’un petit ou une petite fait se tourner les regards vers lui ou elle, un peu d’humanité peut commencer à surgir. Elle est toute là, la fécondité des petits…

Je ne sais pas « pour quoi » Aurélie est venue en ce monde, maintenant, dans la famille de mon fils, dans ma famille. Je n’arrive pas à cesser de me réjouir et de rendre grâce pour cette vie qui sera protégée et aimée dans ce cadre précis alors que le monde se montre généralement hostile à l’endroit de ces petits êtres qu’on préfère souvent ne pas laisser naître. Et pourtant, je me répète, chaque vie porte en elle sa propre fécondité. Chaque vie humaine est porteuse d’une mission, d’un projet à accomplir. Dieu a fait les choses ainsi.

Deux trisomiques 21 qui accueilleront Aurélie dans leur cercle!

Deux trisomiques 21 qui accueilleront Aurélie dans leur cercle!

Avec son oncle François et son petit-cousin Yohan, Aurélie viendra agrandir le cercle de nos « tricomiques 21 ». Mon frère et ma belle-soeur sont aussi heureux que nous le sommes à cette idée. Vraiment, ce ne sont pas nos enfants, mais plutôt nous-mêmes qui sommes un peu « gogols ». Que voulez-vous, quand on a goûté à l’amour de ces êtres magiques, on sait… On sait que sans eux, le monde ne serait plus pareil. Il serait froid comme l’hiver.

Pour vous prouver ce que j’avance, je vous fais ce petit cadeau en terminant. Imaginez un monde où ceci n’existerait pas… Mon neveu Yohan avec sa maman, sur scène:

J’ai quitté L’Arche de Jean Vanier

Un grand nombre de gens qui aboutissent sur ce blogue ont inscrit dans leur moteur de recherche des mots comme « L’Arche », « secte », « endoctrinement ». Je ne sais pas trop s’ils trouvent dans mes écrits des réponses à leur question, alors je vais me permettre d’y répondre plus directement. Je le peux avec une certaine objectivité, moi qui, depuis trois ans, ai quitté L’Arche après 12 ans au sein de deux communautés dont l’une en France et l’autre à Montréal. Je comprends assez bien la question, d’ailleurs, car elle fut au coeur d’une situation particulièrement difficile à vivre et que je vous raconte.

Avec Carole, Yolande et la petite Solène, un jour de fête

Avec Carole, Yolande et la petite Solène, un jour de fête, en 1999

En juillet 1998, j’annonce au propriétaire de l’entreprise qui m’emploie, au terme de quelques semaines de réflexion, que je ne vais pas poursuivre à mon poste de directeur des opérations du bureau de Paris. Je lui donne cependant un avis de six mois, afin de lui permettre de trouver une personne pour me remplacer dès l’automne et avec qui je pourrai faire le transfert de connaissances. Je lui explique que je vais me joindre à une organisation internationale, L’Arche, fondée par un Canadien en 1964 au nord de Paris. Bien qu’il soit déçu, mon patron ne me fait aucun reproche et accepte gentiment ma démission. Il sait que ma décision est ferme et connaît mon désir de rendre service dans un esprit humaniste. De Québec (l’entreprise est québécoise), il téléphone à ses associés de Paris, qui se trouvent en réalité mes voisins de bureau. L’un de ceux-ci, Paul, en entendant le mot « Arche », croit à tort qu’il s’agit en fait du « Patriarche », une association qui a eu bien des démêlés avec la justice française et dont le nom figure parmi une liste de sectes désignées telles dans le rapport d’une mission parlementaire en 1995. Bref, Paul croit que je me suis fait berner et il s’en ouvre alors à tous les gens que nous avons en commun, en prenant soin de leur demander de ne rien me dire, car, leur dit-il, pour être ainsi endoctriné, je risque de réagir de manière imprévisible. Il en est donc ainsi durant plus de deux mois. Fin septembre, mon patron de Québec finit par me parler de ses inquiétudes.

— Jocelyn, dit-il, sais-tu ce qu’on dit à ton sujet?

— Quoi donc?

— Il paraît que tu pars dans une secte et que tu es complètement endoctriné. Tous les employés (dont j’avais la charge) craignent de t’en parler par peur de ta réaction. Je te connais assez pour savoir que tu es un gars équilibré, alors dis-moi, Jocelyn, c’est quoi cette affaire-là encore?

Je lui explique de nouveau ce qu’est L’Arche, son fondateur, sa reconnaissance internationale, etc. Il comprend alors que ce que lui a raconté son associé n’a rien à voir avec ce dont je lui parle. Il décide donc de me dire d’où viennent les rumeurs… Vous comprendrez que je suis rapidement débarqué dans le bureau de mon voisin et que nous avons eu quelques échanges virils à propos de son hypocrisie, notamment! C’est là qu’il a fini par me dire qu’il devait avoir confondu le Patriarche avec L’Arche…

— Faut me comprendre, Jocelyn, c’est presque pareil. Je me faisais du souci pour toi!

— En ce qui me concerne, si j’ai du souci pour un ami, c’est à lui que j’en parle le premier, pas à quelques dizaines de bougres qui n’ont rien à voir avec le sujet!

Bref, durant des semaines, mes collègues de travail et les employés que je dirigeais me croyaient fou et n’osaient pas trop me parler… J’ai quitté ce poste à la mi-décembre, plus triste que satisfait, malgré le succès pourtant réel et reconnu de mon passage…

Une secte ?

Encore la fête !

Encore la fête !

On peut dire qu’en parlant de secte, j’étais un peu sur mes réserves, quand même… Faut savoir que j’étais chargé de cours à l’Université du Québec avant de partir à Paris et que parmi les derniers cours que j’avais donnés figurait « Sectes et gnoses contemporaines » ! On peut donc estimer que je m’y connaissais quelque peu, assez du moins pour me pas me jeter tête perdue dans une organisation qui en aurait eu les traits. Ceci dit, L’Arche, en fait on devrait dire « les arches », sont des communautés où des gens choisissent de vivre ensemble en un même lieu, pour une bonne part. Des personnes qui présentent un handicap intellectuel sont accueillies dans des petits foyers (de cinq à huit « accueillies ») où l’on tente du mieux que l’on peut de recréer une ambiance et un fonctionnement de type familial. Pour ce faire, de trois à cinq « assistants », la plupart des jeunes adultes mais aussi quelques trentenaires et d’autres parfois plus âgés, acceptent, par engagement d’une durée convenue, de venir y résider afin de partager la vie quotidienne et, il va de soi, d’aider aux différentes tâches qu’une vie communautaire implique. Si vous comptez comme moi, ça donne entre huit et 13 personnes qui vivent ensemble dans le même foyer… Dans une même communauté, pour être reconnue par la Fédération internationale, il faut compter généralement deux foyers et/ou un atelier ou un service d’activités de jour où vont s’occuper les habitants des foyers et parfois des externes. À Hauterives, dans la Drôme, L’Arche de la Vallée était composée de cinq foyers et de 40 personnes ayant un handicap et entre 12 à 18 assistants, selon la période, les « arrivages », les stages, etc. Autour de cette vie de foyers, s’est développée une communauté élargie composée de personnes, le plus souvent mariées, qui contribuaient à leur façon à différentes tâches, que ce soit la direction (comme moi), l’administration, et les différentes responsabilités autour du personnel, de l’hébergement et des activités de jour. Nous étions donc environ 80 à 85 personnes ayant un statut de membres de la communauté.

Pour être communautaire, une organisation ne peut pas se réduire à la routine quotidienne (se lever, manger, partir au boulot, revenir, manger, se laver, et aller au lit). En fait, pour être communautaire, il importe de vivre ces différents moments avec une certaine attitude, surtout les repas et les moments passés ensemble qu’on encourage fortement par ailleurs. On prend donc le temps de s’attendre, de répartir les tâches incluant une participation réelle des personnes accueillies, et de favoriser les échanges et la bonne entente. Il y a donc forcément un style de vie qu’on trouve à L’Arche et qu’on ne voit pas beaucoup ailleurs. C’est déjà un choc culturel en soi! Alors, pour que les assistants s’intègrent il leur faut un peu d’accompagnement et une bonne formation. C’est peut-être à ce niveau qu’on pourrait imaginer l’existence d’un certain « endoctrinement ». En réalité, on transmet surtout une culture organisationnelle, une manière d’être, des attitudes à développer pour l’harmonie et le respect mutuel. Et la rigueur! Car une communauté de L’Arche est aussi un établissement médico-social (une ressource institutionnelle) et doit donc rendre compte de son projet, sa gestion, sa prise en charge. Bref, si on doit parler d’endoctrinement, on doit donc aussi le dire pour n’importe quelle organisation qui impose un training à ses recrues en vue d’être pleinement intégrées à la vision de ses dirigeants !

Prière, fête

Ah oui! L’Arche reconnaît une dimension essentielle de la personne humaine, c’est-à-dire que celle-ci est naturellement appelée à développer une spiritualité. Tous et toutes sont donc occasionnellement conduits à discuter de cette dimension à l’occasion d’un accompagnement ou de rencontres de groupe. Voici donc une particularité de cette organisation: chaque personne est libre de sa propre spiritualité, qu’elle s’exprime dans une foi religieuse ou non, dans des gestes visibles ou non. C’est plutôt ouvert comme secte ! En tant que groupe, chaque communauté locale est appelée cependant à déterminer une manière collective de se situer. Ainsi, les deux communautés dans lesquelles j’ai évolué avaient des liens formels avec les paroisses catholiques dont le territoire couvrait nos foyers. Admettons que le lien entre la foi chrétienne et L’Arche est assez naturel, quand on sait que Jean Vanier est un homme qui n’a jamais caché son appartenance à l’Église catholique. Mais dès les premières fondations en dehors de la France, l’oecuménisme devint une valeur de l’organisation (fondations au Royaume-Uni et au Canada) et très rapidement l’ouverture interreligieuse fut rendue nécessaire (fondations en Inde). Bref, L’Arche a pris rapidement conscience que son unité ne venait pas d’une religion particulière, mais des personnes fragiles et vulnérables qui en constituent le centre et l’essence. C’est d’ailleurs cet aspect spécifique qui fait que L’Arche n’a jamais été reconnue comme une association catholique par le Vatican! Il est probable que son ouverture à toutes les confessions chrétiennes et à toutes les religions était bien trop avant-gardiste pour l’Église romaine… Une secte, dites-vous ?

Jean Vanier, en visite dans ma communauté de Montréal

Jean Vanier, en visite dans ma communauté de Montréal, en 2003

Et il y a l’esprit de fête à L’Arche. Cette spiritualité autour de la vulnérabilité comme chemin vers sa propre humanité produit de « la croissance humaine » ! Oui, la grande majorité des gens qui viennent dans une communauté de L’Arche en sont transformées, pas endoctrinées, mais vraiment changées, pour toujours! Car ces rencontres et cette vie banale conduisent le plus souvent les gens au coeur d’eux-mêmes, là où ils touchent au meilleur de ce qu’ils sont. C’est ainsi que tous et toutes ont le goût de la fête. Et des fêtes, il y en a souvent: dans les foyers, à chaque anniversaire, à chaque visite importante comme un ancien qui passe par là; au coeur des activités de jour, que ce soit dans le cadre du travail ou d’une activité occupationnelle; et aussi au niveau de toute la communauté qui se donne des rendez-vous pour célébrer. La joie que nous rencontrons à L’Arche n’a rien d’artificiel ni de superficiel. La joie n’est pas exprimée comme une manière qui s’impose, un peu comme dans les sectes. Elle vient du bonheur et des difficultés de la vie ensemble, surtout des pardons qui sont constamment demandés et donnés de la part des uns et des autres.

Les conflits

Venons-en à ce qui peut davantage faire reposer le sentiment que L’Arche peut être perçue comme une secte. Il s’agit des conflits. Affirmons d’abord une chose: cette vie communautaire n’est pas facile! Elle n’est pas donnée naturellement à chacun. Entrer dans une communauté, intégrer son mode de vie, ses règles, remplir ses tâches, tout ceci n’est pas simple! Alors il arrive, plutôt fréquemment, qu’après un essai de deux semaines on convienne, le stagiaire et son responsable, qu’il vaut mieux ne pas poursuivre… Il peut arriver qu’on choisisse de faire un mois ou trois mois supplémentaires, selon les processus adoptés, et que la séparation arrive à ce moment. Il se peut fort bien que les personnes qui ne restent pas partent malgré tout heureuses de leur séjour et de ce qu’elles ont découvert. Mais il y a aussi celles qui sont amères. Elles ont peut-être mal su s’adapter à cette vie. Elles sont peut-être tombées sur une responsable maladroite dans ses relations. Elles ont peut-être une relation difficile à l’autorité. Elles sont peut-être arrivées à une période difficile où la sérénité habituelle n’était pas à point, lors d’une transition ou d’un manque de personnel. Elles sont peut-être venues en temps de crise. Elles peuvent même parfois avoir été à l’origine d’une crise! Tout ce que je viens d’énumérer, je l’ai vécu avec l’une ou l’autre au cours de mes 12 années de responsabilité. C’est donc dire qu’il y a une charge potentielle contre L’Arche qui ne peut qu’alimenter les rumeurs et les perceptions, ces choses qui n’ont pas comme première qualité d’être exprimées avec un certain recul, une certaine rationalité. Bref, il est possible que des gens vivent du ressentiment et même de la colère contre L’Arche.

L’Arche est une organisation humaine. À taille d’une communauté locale, c’est déjà difficile de tout harmoniser. La vie de couple est parfois lourde et complexe. Imaginez à dix ou à 13 adultes! Ajoutez une organisation qui exerce un contrôle et une direction quant à la manière dont vous vivez votre quotidien et vous avez ce qu’il faut pour rechigner de temps en temps, avec raison même ! Et ajoutez à tout cela le cadre d’une association régionale, une autre nationale et enfin un chapeau international et vous avez tout ce qu’il faut pour que tout s’écroule, comme un chateau de cartes !

Être responsable, c'est être un "bon berger"...

Être responsable, c’est être un « bon berger »…

Mais depuis 1964, L’Arche ne s’est pas écroulée. Jean Vanier a été assez sage pour partager rapidement son autorité de fondateur. Il a mis en place des structures de pouvoir et de contre-pouvoir. Il a instauré des mandats à durée déterminée, un esprit de discernement pour les nominations et les grandes orientations. La Fédération tient des rencontres régulières avec des membres de toutes les régions du globe. Avec une telle diversité, elle a de quoi se réjouir d’être un vrai fleuron parmi les oeuvres humanitaires d’envergure…

Alors oui, j’ai quitté L’Arche, mais je ne vous ai pas dit pourquoi… Pour rester dans l’esprit de ce blogue, j’ai quitté parce que j’ai dit oui. Oui à ma famille, mon épouse en particulier, qui souhaitait se rapprocher du lieu de ses origines, là où, malheureusement (pour moi), L’Arche n’a pas pris (encore) racine. Et j’ai quitté de la même manière que je l’avais fait de l’entreprise qui m’employait, douze ans plus tôt: en annonçant simplement mon départ… Il n’y a pas eu de tentative de me retenir, car on a respecté ma capacité de discerner et de décider.

Je garde donc de mon passage à L’Arche le souvenir précis de tous les membres des deux communautés que j’ai côtoyées, l’amour et l’amitié, les pleurs et les regrets, la joie d’avoir trouvé pour mon coeur une maison où je peux retourner, une maison que j’ai emportée avec moi pour le reste de ma vie.

Une secte ? N’importe quoi !

Adopter en pleine crise de paternité

Ce texte fait suite à Un petit trésor a trouvé son écrin qu’il est préférable d’avoir lu avant celui-ci. Pour un sommaire de tous les articles de ce blogue, allez à Pour une lecture suivie de ce blogue

Je tiens à préciser que ce qui est raconté ici est bel et bien du passé. Les turbulences de l’adolescence et du passage à la vie adulte de nos trois grands ont laissé place à de nouvelles relations harmonieuses que nous avons reconstruites avec eux au fil des ans. C’est d’ailleurs parce que cela s’est transformé positivement que je peux raconter les évènements qui suivent. 

Stéphan, 17 ans

J’ai raconté l’adoption de notre dernier garçon dans le texte précédent. Hormis François, je n’y ai pas évoqué la situation de ses trois autres grands frères. Je ne voulais pas mélanger les genres, car l’adoption est une joie profonde, alors que le passage à l’âge adulte de garçons adoptés peut s’avérer un drame. Je peux parler pour Céline et moi. C’est ce que je me propose de faire ici.

Si vous avez lu quelques passages des textes précédents, notamment Vie de « familles » à Ville-Émard, vous aurez compris que notre vie était le plus souvent tournée vers nos quatre garçons, avec une attention particulière pour François et ses troubles de santé. Steve et Stéphan sont des jumeaux non-identiques que nous avons accueillis en janvier 1991, après que leur mère ait dû abdiquer quant à sa capacité maternelle. Christian s’est joint à notre famille en août 2001, à moins d’un mois de ses 12 ans, après avoir vécu sept ans dans un orphelinat roumain et quatre ans dans diverses institutions et familles d’accueil en France. Nos trois garçons portaient donc un baluchon rempli de surprises qui se sont distillées graduellement dans notre vie ensemble, avec des pics de manifestations pointant à l’adolescence…

Besoin d’aller voir ailleurs

Le décrochage pratique de leurs études secondaires n’était qu’un signe que le besoin de s’affirmer était très important chez nos jumeaux en particulier. Malgré les tentatives de les remettre en selle (école des adultes, école de décrocheurs, suivi clinique, etc.), rien n’y fit. Les tensions s’accentuaient au fur et à mesure que nos jeunes grandissaient en taille et en capacité d’auto-affirmation. Notre style de vie organisé et assez rigoureux ne leur convenait plus.

Pour ceux qui connaissent le fonctionnement de jumeaux, il y a souvent un fonceur et un suiveur! Stéphan avait toujours été le premier à s’affirmer, la plupart du temps de manière négative. C’est un jeune qui, probablement pour exorciser sa peur, a toujours voulu se donner un air de dur à cuire. Son attitude hostile ne l’avait jamais vraiment aidé à se faire des amis. Même quand il y arrivait, cela pouvait se retourner contre lui. Ainsi un jour, à 16 ans, il s’était mis en travers du chemin d’une jeune fille qui voulait s’en prendre à son amie. Devant la fermeté de Stéphan, la jeune fille tourna les talons en le menaçant de faire appel à « ses amis ». Les amis en question étaient en fait une « gang de rue » de jeunes mineurs. Ceux-ci, alertés par leur amie, se sont mis à attendre Stéphan tous les jours à la sortie de l’école. Les policiers devaient faire le guet quand c’était possible ou bien il fallait nous rendre nous-mêmes à la sortie des classes pour qu’il n’ait pas à circuler de manière isolée. Malgré toutes les précautions, il a dû affronter à deux reprises les attaques de ce groupe déterminé à lui asséner une bonne correction. Après les faits d’une violence peu banale, nous avions convaincu Stéphan de porter plainte. Il avait pu identifier au moins un des agresseurs avec un couteau. Nous croyions que cette manière de régler un conflit lui apporterait un peu plus de confiance dans la justice des hommes. Mais il est plutôt resté comme en état constant de paranoïa. La consommation de substances ne fut certes pas aidante pour voir les choses autrement.

Stéphan ne vivait plus à notre rythme. Il voulait quitter la maison après l’heure du coucher, dormir tout le jour, manger quand il avait faim, ne jamais se laver ni changer de vêtements. Adepte de sports extrêmes, il revenait souvent blessé. C’était sa vie comme il entendait la vivre et n’acceptait plus qu’on le recadre. Son agressivité était croissante envers nous, surtout envers sa mère qui ne parvenait pas à lâcher du leste. Un jour, en voulant l’éloigner de Céline qu’il était sur le point d’affronter de trop près, je le repoussai violemment et nous sommes plus ou moins tombés par terre. Il avait fini par se calmer, mais, comme il le dit lui-même plus tard, il aurait pu s’en prendre à moi et remporter aisément son combat, la différence de taille étant déjà bien à son avantage. Pour moi, ce fut le signe qu’il fallait trouver une autre voie pour régler nos différends. Je me rappelle d’être allé vers lui, dans sa chambre, pour lui dire que j’avais fait une erreur et que je ne voulais plus jamais avoir à régler une mésentente par la force. Plutôt que de créer un espace de dialogue, je crois que mon aveu m’a fait perdre le respect qu’il avait pour moi devant ma volonté de non-violence, qu’il considérait comme de la faiblesse. Je pense qu’il aurait préféré un père fort physiquement qui, s’il était capable de le corriger, pourrait donc lui garantir la sécurité au cas où il serait menacé. Il venait de « tuer » l’image de son père. Mais il n’en avait pas fini avec sa mère! Au contraire. Son petit frère François était visiblement effrayé lorsque le ton montait et il courait se réfugier dans mes bras (au moins, lui, croyait encore que les bras de son père était un endroit sécuritaire!). Nous avons alors convenu, Céline et moi, qu’il fallait donner à Stéphan ce qu’il voulait: une pleine autonomie. Mais pour ce faire, nous devions l’écarter de notre vue, car nous aurions été incapables de ne pas réagir à « sa vie ». Fin janvier 2006, trois mois avant ses 18 ans, nous l’avons « installé » dans une chambre en colocation à Verdun. Nous avions défrayé le premier mois et fourni un peu d’épicerie et l’avons assuré qu’il pourrait manger chez nous lorsqu’il aurait faim, dans la mesure où son comportement et son état seraient acceptables. Stéphan s’était résigné à cette décision. Les trois ans qui ont suivi lui ont donné de vivre toutes sortes d’aventures. Sa fascination pour la rue avait trouvé sa réalisation, car ses appartements (il a déménagé à trois ou quatre reprises) n’auront toujours été que des pieds-à-terre.

Steve, 17 ans

La situation de Stéphan étant plus ou moins « réglée », Steve, comme c’était toujours son habitude, se mit à développer les mêmes attitudes que son frère avait manifestées, en particulier envers sa mère. Sans doute un mélange de colère envers notre décision par rapport à son frère, mais également son propre désir d’autonomie, voyant peut-être à son tour une ouverture. Céline réagissait avec la même agressivité. La maisonnée était de nouveau en tensions. Steve nous avait déjà demandé d’aller vivre chez sa petite amie (c’est-à-dire chez ses parents). Avec un peu de dialogue et une rencontre « forcée » entre nous et les beaux-parents, il avait choisi de reporter ce projet. Mais lorsque son attitude fut devenue insupportable, Céline lui offrit de se trouver un autre lieu où vivre. Au moins, il avait deux choix possibles. Un ami lui offrait le gîte (lui aussi chez ses parents) et le projet de rejoindre sa copine était toujours d’actualité. Il choisit cette solution. Lorsque je rentrai du travail, ce jour-là, ses affaires étaient toutes prêtes et Céline m’ordonna pratiquement d’aller reconduire mon fils là où il voulait aller. Cette décision était survenue sans discussion entre nous. Je la subissais autant sinon plus que mon fils. Ce soir-là, j’étais complètement brisé. Mes deux enfants aimés, protégés, couverts lorsqu’il le fallait, accompagnés chez tous les spécialistes pour les aider, etc. avaient quitté mon domicile. Nous ne fêterions même pas leurs 18 ans en tant que partageant notre vie, mais comme des « déjà » adultes vivant par eux-mêmes. Je n’arrivais pas à laisser monter ma colère contre ma femme, je la tournai plutôt contre moi-même.

Quelques jours auparavant, nous avions reçu cet appel de Catherine Desrosiers de l’Association Emmanuel (voir Un petit trésor a trouvé son écrin). Elle nous offrait de prendre un petit garçon de 15 mois… Nous n’avions pas été capables de lui répondre immédiatement comme ce fut le cas pour tous nos autres enfants. Nous étions en réflexion, mais celle-ci était au second plan dans l’ordre de nos priorités du moment. Je me rappelle avoir dit à Steve en l’accompagnant que j’avais tout raté, que je ne pouvais plus me considérer comme un bon père. Quand je l’ai quitté avec toutes ses affaires, chez ses beaux-parents, il s’est jeté sur moi pour me faire un calin. J’avais la tête serrée sur sa poitrine, ce qui peut aider à visualiser la différence de taille. Il me dit alors: « Papa, il faut que vous preniez ce petit gars-là. Vous êtes des bons parents tous les deux, il a besoin de vous ». Je suis parti en sanglots, comme ce jour de janvier 1991 où nous étions partis avec lui et son jumeau pour en faire nos fils…

Je ne me souviens plus très bien de ce qui est arrivé dans les jours suivants. Je ne sais pas pourquoi je me suis senti assez fort pour dire « oui » à un autre enfant alors que j’avais cette conviction d’avoir failli. Mais ce que m’avait dit Steve y a été pour beaucoup. J’ai fait confiance en son témoignage plus qu’à ce que je sentais de moi-même. Nous nous sommes donc lancés malgré tout dans l’aventure d’une nouvelle adoption.

Le troisième n’avait pas dit son mot

Christian, 16 ans

Lorsque Xavier fit son entrée dans la maison, Christian se mit à éprouver une grande jalousie. Son âge mental était évalué à plus ou moins 9-10 ans, mais cela ne disait rien de son développement socio-affectif. En plus de sa déficience intellectuelle, Christian avait un trouble d’attachement sévère. Chaque fois que nous prenions l’un ou l’autre de ses deux petits-frères, Christian ruminait une colère profonde. Il était suivi par une psychologue de son école. Il lui avait avoué à quel point il aurait aimé être cajolé comme ses petits frères, qu’on le prenne sur nous et qu’on lui tapote les fesses! Malgré que nous lui faisions part du décalage entre son besoin, fort compréhensible, et son corps déjà adulte (lui aussi est devenu très costaud), il ne pouvait pas assumer ce que pourtant il parvenait à comprendre. Son comportement se mit à se détraquer considérablement.

Sa manière de s’opposer devint moins discrète. Entre autres, il accaparait la salle de bains pendant des heures. Dès que nous le sommions de sortir, il se mettait à crier et même à hurler des sons stridents et effrayants. Parfois il prenait ses béquilles en métal et se mettait à frapper dans la porte. Les petits avaient peur et accouraient dans nos bras. Malgré la médication qui fut mise en place, la situation ne s’arrangeait pas. Christian s’est mis à menacer avec des paroles qu’il savait provocatrices et qui faisaient réagir instantanément sa mère, comme : « Je vais le tuer, moi, ton mari. » Nous avons atteint un sommet lorsqu’un soir, il prit une de ses cannes et la pointait vers Céline en menaçant de la frapper. Je suis intervenu à ce moment. Je lui ai demandé s’il voulait vraiment en venir aux coups. Il m’a dit qu’il voulait se battre. En raison de son handicap, il m’a fallut quelques secondes pour le faire basculer de son siège et le pousser par terre. Il comprit immédiatement qu’il n’aurait aucune chance. Il se calma, mais pour Céline le point de non-retour était atteint. Le lendemain, un signalement d’urgence fut placé au Centre de réadaptation en déficience intellectuelle. Près de six mois plus tard, en juin 2007, lui aussi à quelques semaines de son dix-huitième anniversaire, Christian quittait notre maison pour un placement en dépannage, au nord de St-Jérôme dans les Laurentides. Je l’y accompagnai et je tentai au long du trajet de lui faire sentir que ce n’était pas de sa faute, mais que nous ne pouvions pas nous occuper de deux petits en grands besoins comme ses frères tout en gérant une si grande demande d’attention de sa part. Le temps servirait à nous repositionner réciproquement. Comme il fallait s’y attendre, la consigne du Centre de réadaptation fut de couper les liens pendant quelques semaines, histoire d’aider Christian à baisser son niveau de colère. Nous reprîmes nos liens vers la fin de l’été, quelques semaines avant qu’il soit rapatrié à Montréal, dans une résidence qui ouvrait et où il serait le premier « client ». C’était à moins de dix minutes de chez nous. Cela  nous permettait de  l’accueillir chez nous régulièrement. La colère n’était pas éteinte. Elle se manifestait parfois vivement. Mais Christian tenait visiblement à conserver un lien concret avec nous et c’est sans doute ce qui l’a aidé à trouver une certaine maîtrise de ses mouvements intérieurs lorsqu’il venait à la maison. Son comportement s’est donc stabilisé avec nous, mais dégradé à l’école ainsi que dans sa troisième résidence, celle qu’il a habitée juste avant l’actuelle où il est stable depuis 2009. Peu à peu, dans ces deux lieux, aidé d’une médication plus adaptée, Christian s’est apaisé. Lorsqu’il vient à la maison, ses visites sont de plusieurs jours et se déroulent généralement très bien. Ses deux petits frères l’adorent et aiment bien se faire bercer par lui. C’est un peu comme s’il recevait à travers eux l’affection qu’il aurait voulu avoir de notre part…

Guérir un sentiment d’imposture

Sur nos trois enfants qui avaient passé le cap de l’âge adulte, les trois situations avaient plutôt tourné mal. Je relisais ma vie avec eux. Je voyais à quel point j’avais été proche et aimant lorsque mes enfants étaient petits. Même si Céline ne me donnait que peu de place dans la « législation domestique », je voyais combien il m’était difficile d’être le papa d’adolescents rebelles, surtout lorsque leur agressivité se tournait vers la femme que j’aimais, ma femme! J’étais donc très amoché dans mon amour-propre, dans mon sentiment de n’avoir pas su être un bon père jusqu’au bout. Je me vivais beaucoup plus tourné sur moi-même. Je me voyais pour la première fois comme un homme dépendant et je mesurais à quel point cette dépendance pouvait s’exprimer sous diverses formes. Je m’apitoyais. J’avais besoin de me ressaisir. Je cherchai des ressources. Je ne voulais pas forcément une thérapie, mais quelque chose qui me permettrait également de faire le point dans ma vie spirituelle, car je ne me sentais même plus digne d’être serviteur de Dieu. En fait, je me sentais comme si j’étais un imposteur: père imposteur, mari imposteur, responsable d’une communauté imposteur… C’est le mot qui dit le mieux mon sentiment de l’époque. Je trouvai sur l’Internet un ministère rattaché aux églises évangéliques appelé Torrents de vie. Je décidai d’en parler avec Céline qui comprit alors à quel point j’étais atteint dans ma personne avec tout ce que nous avions vécu. Elle me donna son soutien total. Je fis donc cette expérience de 20 semaines. Les soirées consistaient en un temps de prière de louange suivi d’une conférence et d’une rencontre en petit groupe. Nous étions huit hommes dans mon petit groupe, tous plus ou moins en lutte avec eux-mêmes, leur histoire, leurs dérapages, leurs désillusions, leur dysfonctionnement. J’ai expérimenté une véritable confrérie avec ces hommes que j’ai découverts capables d’exprimer leurs limites, leurs erreurs, leurs peurs, mais aussi leur beauté intérieure et leur foi sincère. Tout en me vivant comme étranger à cette spiritualité, j’ai fait le parcours jusqu’au bout et j’en éprouve encore de la reconnaissance.

Lorsque nous avons célébré nos 24 ans de mariage, au printemps 2008, j’anticipais l’approche de notre vingt-cinquième anniversaire et je considérais qu’il fallait retrouver notre lien amoureux et surtout de confiance réciproque. Je proposai à Céline une semaine « Cana » avec la communauté du Chemin Neuf. Elle accepta aussitôt. Vécue en juillet, cette semaine de ressourcement fut pour nous un renouvellement ardent de notre amour mutuel qui me permit de voir venir notre quart de siècle ensemble avec plus de sérénité. Rien n’est parfait en amour, mais avec la connaissance intime que nous avons l’un pour l’autre, avec le pardon comme moteur de notre vie de couple, l’humour pour désamorcer les tensions, la foi en Dieu pour aller au-delà de nous-mêmes, nous trouvons toujours le chemin pour nous rejoindre et nous aimer tel que nous sommes en vérité.

Un petit trésor a trouvé son écrin

Ce texte fait suite à L’Arche, lieu de conflits et à bien d’autres qui racontent les bonheurs de notre famille.  Un sommaire de ce blogue est disponible ici: Pour une lecture suivie de ce blogue.

François, 4 ans, et son futur petit frère Xavier, 16 mois: la rencontre initiale

En novembre 2002, quand nous sommes allés chercher notre petit François à Montjoie, véritable « sanctuaire » de l’Association Emmanuel SOS Adoption, Lucette et Jean Alingrin nous avaient suggéré, une fois rentrés au Québec, de nous rapprocher de l’association Emmanuel, L’amour qui sauve qu’ils considéraient plus ou moins comme une branche canadienne de leur oeuvre. C’est ainsi, après plusieurs tentatives, que nous avons pu faire connaissance avec la directrice, Catherine Desrosiers, fille aimée du couple fondateur de l’Association québécoise, au courant de l’hiver 2004. Ajoutons que j’ai tellement aimé l’Association que j’ai accepté de siéger au conseil d’administration depuis cette année-là.

Le couple Alingrin craignait que « Emmanuel Québec » se soit peu à peu éloignée de la dimension spirituelle qui est au coeur de leur fondation en France. En réalité, bien que la dimension spirituelle soit effectivement plus discrète qu’à Montjoie, elle fait partie intrinsèquement de toute démarche d’adoption. Au centre de toute spiritualité figure l’amour. Au coeur de tout projet d’adoption se révèle l’amour inconditionnel qui se tourne vers ce qui est « étranger » à nous-même, l’enfant d’une autre, négligé ou rejeté, toujours différent… N’est-ce pas là déjà un grand pas dans le monde spirituel?

Une nouvelle brèche

Nous étions disposés à accueillir un nouvel enfant. Avec François en bas âge, nous étions de « vieux » parents d’ados qui avaient repris la routine des couches, des rhumes à répétition, des nuits blanches et même des hospitalisations fréquentes, bref de tout ce qui constitue les soins à prodiguer à un petit. Nous étions rodés à cette vie. Nous pouvions bien en ajouter un autre, voire deux, car il y avait de la place dans notre coeur. Et pour François, grandir avec une petite soeur ou un petit frère serait sans doute profitable plutôt que de demeurer le centre unique d’attraction de ses parents quand les grands viendraient à quitter l’un après l’autre. Nous avons tout de même attendu que le jugement d’adoption soit prononcé avant de nous lancer, ce qui fut fait le 7 janvier 2004.

Nous nous sommes inscrits à la « banque mixte » du Centre Jeunesse de Montréal. En gros, il s’agit d’accueillir un enfant placé en famille d’accueil mais dont le projet de vie est fortement orienté vers l’adoption. C’est un processus relativement long. Quelques semaines après notre appel, nous recevions une lettre d’invitation à une réunion d’information. Si nous ne nous y présentions pas, notre dossier serait simplement écarté. Nous avons participé à cette rencontre, puis une deuxième fixée un mois plus tard pour laisser du temps à la réflexion. La présentation qu’on y fait et les témoignages ressemblent parfois à une réelle entreprise de découragement! On nous dresse un tableau très lourd des enfants qui passent par cette voie et on nous inquiète un peu avec les démarches. Mais cela n’a pas eu d’effet sur nous, cas nous en avions vu d’autres! Notre fiche d’inscription complétée, notre dossier fut mis en attente pour l’évaluation psychosociale et les autres étapes. On nous avertit qu’il fallait plusieurs mois avant de procéder, à moins qu’un enfant se trouve jumelé avec nous et qu’il faille procéder en accéléré.

L’Association Emmanuel tient chaque année son activité de ressourcement dans la région de Lanaudière. Notre première rencontre avec les « familles Emmanuel », en septembre 2004, fut un moment particulièrement touchant, bien que Céline l’ait vécu bien différemment. Nous avons pris conscience que les familles Emmanuel étaient souvent composées de couples en majorité plus âgés que nous et qu’elles comptaient parfois cinq, huit, douze enfants et même plus dont certains avec de lourds handicaps! Nous étions donc minoritaires avec nos quatre enfants et relativement jeunes! Nous avons trouvé une solidarité parmi ces couples et nous nous sommes sentis un peu moins fous à vouloir encore adopter passée la quarantaine.

Le délai d’attente est ce qu’il y a de plus pénible dans l’adoption. S’il aide à creuser le désir, la situation familiale entre le moment où nous décidons de nous lancer dans les démarches et celui où nous recevons une proposition peut avoir changé du tout au tout. On se met également à douter: du désir, du choix, de nous… C’est un peu ce qui nous est arrivé. Et c’est exactement au moment de ce creux, en pleine remise en question, que la proposition est arrivée. Elle ne vint d’ailleurs pas de notre Centre Jeunesse, mais de celui d’une autre région. C’est Catherine Desrosiers qui joua donc l’intermédiaire, ce qui est l’un de ses rôles principaux au sein d’Emmanuel.

Un petit garçon au pronostic incertain

François allait avoir quatre ans. Le téléphone sonna quelques semaines avant son anniversaire. Catherine nous proposait un petit garçon de 14 mois. Nous aurions aimé une fille, mais dès qu’elle souffla quelques renseignements sur l’histoire du petit et sur son état, le coeur de Céline était déjà disposé. Le mien suivrait simplement dès qu’elle m’en parlerait, je suis comme ça. Xavier venait d’une autre région. Le Centre Jeunesse du lieu avait cherché sur son territoire une famille pour l’enfant, sans succès. C’est dans ces cas qu’on s’adresse à Emmanuel qui dispose d’une banque de candidats ouverts à des enfants dits « à particularités ». Catherine avait discerné que le besoin pour cet enfant correspondait à une famille comme la nôtre, une « senior » comme elle dit. Le processus d’évaluation urgent fut mis immédiatement en branle par l’autre Centre Jeunesse et fut traversé avec succès. Une professionnelle du travail social confirmait que nous étions encore « bons » pour adopter!

Xavier avait été victime de négligence grave durant les neuf premiers mois de sa vie. Lorsqu’il fut retiré de sa famille, il était dans un tel état que son neurologue ne put s’empêcher de croire qu’il avait « quelque chose ». Il envisageait un syndrome de DiGeorge. La famille d’accueil dans laquelle il avait été placé n’était pas disposée à prendre le risque d’une adoption avec un tel pronostic. Malgré les craintes que son état nous inspirait, nous n’avons pas renoncé à dire oui à ce petit bout d’homme. Le Centre Jeunesse voulait toutefois laisser l’enfant encore quelques semaines avec sa famille d’accueil, le temps que les examens médicaux soient complétés. Nous avons argumenté qu’à 15-16 mois, il ne restait plus beaucoup de potentiel d’attachement de la part d’un enfant pour sa famille adoptive. Cela serait pire encore en ajoutant trois autres mois. Et nous étions disposés à parcourir la distance pour les examens à l’hôpital de sa région. La responsable du placement en vue d’adoption reçut favorablement nos arguments. C’est ainsi que Xavier fit son arrivée dans notre maison le 4 juillet 2006.

Lorsque le généticien nous fit rapport des résultats aux examens demandés par le neurologue, en septembre suivant, il nous rapporta que le caryotype était… normal! Xavier n’avait aucun syndrome particulier. Son développement avait pris du retard, mais le rattrapage en cours était déjà remarquable. Nous avions donc un enfant « normal ». Pour un couple préparé au « pire » en terme de pronostic, se faire dire que l’enfant n’a rien est un choc aussi grand que lorsqu’on apprend que notre enfant a quelque chose… Il allait aller à l’école, faire des devoirs, peut-être faire partie d’un club de hockey, avoir des amis, une copine… se marier! Bref, ce n’était plus le même programme que nous avions anticipé. Encore une fois, la vie nous faisait une surprise!

Xavier a maintenant sept ans. Son retard n’est pas complètement rattrapé, surtout au plan socio-affectif. Son déficit d’attention ne l’aide certes pas et nous avons opté avec les professionnels de lui faire redoubler sa maternelle afin qu’il soit plus apte à commencer son véritable parcours scolaire en septembre prochain. Globalement, c’est un petit garçon charmeur, curieux de tout, aimant l’action, le changement, un brin harcelant… La vie avec un grand frère trisomique n’est pas toujours facile pour lui, car François aime bien susciter des réactions, et son petit frère est hyper réactif! Nous espérons simplement qu’avec le temps, nos p’tits derniers puissent devenir de plus en plus les frères affectueux qu’ils sont au moins sur papier!

Tout cet épisode de notre vie peut sembler relativement tranquille, mais en même temps que j’étais dans une joie extraordinaire face à ma cinquième paternité, Céline et moi étions éprouvés comme jamais avec les trois grands… Je vous raconte bientôt.

L’Arche, lieu de conflits

Pardon et fête

Avant le pardon, il y a les conflits…

Les gens qui assistent à des conférences de Jean Vanier sont généralement touchés par les expériences qu’il raconte. Tout en révélant les dons extraordinaires pour la relation des personnes « ayant un handicap mental » comme il les appelle, Jean n’hésite jamais à parler de conflits et de tensions vécus dans la communauté. Pourtant, lorsque nous recevons de ces mêmes personnes dans nos communautés, elles sont les moins préparées du monde à concevoir qu’elles pourraient, elles aussi, être éprouvées d’une quelconque façon par des conflits. Pour être un « lieu de pardon et de la fête » (titre d’un des premiers livres de Jean Vanier), il faut bien qu’il se passe des choses à pardonner!

Je voudrais donc ici raconter deux histoires que j’ai vécues et qui m’ont particulièrement été pénibles pour une raison commune: l’impuissance. Il arrive ainsi parfois que le rôle que nous avons à jouer dans un conflit ne permet pas d’en arriver à une résolution satisfaisante. Il faut soit laisser à d’autres la responsabilité de faire le travail, soit se résigner à laisser le temps faire les choses…

Une histoire de harcèlement

À Montréal, nous avions un petit atelier qui accueillait entre sept et 11 personnes durant le jour. Quand je suis arrivé dans le rôle de directeur, l’équipe de l’atelier avait vécu le départ récent de sa responsable pour des raisons de maladie. L’équipe était composée de trois personnes. Après un certain temps, une responsable d’origine hongroise fut nommée comme responsable. Nous désirions ardemment que les intervenants de notre centre de jour soient clairement « membres » de la communauté. La responsable nommée avait cependant une sensibilité à fleur de peau avec tout ce qui s’apparentait à l’autorité, probablement due à ce qu’elle avait vécu des restes du communisme dans son pays d’origine. Nous avions défini un cadre plus souple lui permettant de vivre son « engagement » selon son rythme propre. Elle faisait équipe avec une autre femme, P., et un homme dans la jeune trentaine, M. C’était un homme très intelligent et bien formé, mais il avait tendance à critiquer et à médire certains des autres membres de la communauté. Les conversations sur base de rumeurs et même de mensonges étaient donc très fréquentes dans l’équipe, car M. se plaisait à les alimenter. Les accusations qu’il lançait contre l’un ou l’autre parmi les intervenants de la communauté devinrent de jour en jour plus graves. La responsable, formée dans un pays où l’on ne doit rien dire sur les autres par crainte de représailles, se mit à être effrayée non seulement par les affirmations de M. mais également de bien d’autres membres de la communauté que M. calomniait à outrance. Elle finit par oser venir m’en parler ouvertement, ne comprenant pas qu’on laisse de telles accusations vraisemblables circuler sans faire enquête et prendre des mesures punitives.

J’étais abasourdi de découvrir tout ce que cet homme faisait courir sur le dos de mes collègues et peut-être sur moi également. Je l’avais rencontré à une ou deux reprises pour lui rappeler que ce genre de propos n’était pas acceptable dans la communauté et qu’il devrait se rétracter s’il propageait des mensonges. Il avait fait mine de s’y engager. Mais la situation s’aggrava au point où la peur était devenue intenable au sein de l’équipe. Je dus me résoudre, soutenu par le conseil d’administration, à le congédier. Tout semblait sous contrôle. Le calme revenait peu à peu dans l’équipe d’atelier.

Mais M. montra alors son vrai visage. C’était un homme mentalement déséquilibré. Il se mit à envoyer des cartes postales à caractère pornographique dans les foyers, accusant l’un ou l’autre d’être gay et de ne pas oser l’admettre et faisant des allusions évasives qui pouvaient porter préjudice. Ces cartes étaient envoyées « à l’air libre » et donc le contenu choquant (tant les photos que les textes incendiaires écrits de sa main) pouvait être aperçu par quiconque allait récupérer le courrier de la maison. De plus, de nombreux appels téléphoniques mystérieux commencèrent à se produire très fréquemment auprès de quatre personnes dont la responsable de l’atelier. C’était devenu complètement obsessionnel. Les quatre victimes devenaient certaines inquiètes, une autre terrorisée, une autre encore colérique. Nous dûmes donc porter plainte au service de police, plainte qui fut entendue et jugée. Les victimes se résolurent, sur proposition de l’avocat de l’agresseur, de lui laisser une chance en acceptant un compromis à condition que l’intimé ne s’approche aucunement des plaignants pendant un an et qu’il cesse toute forme de harcèlement. M. souhaitait cette entente et les quatre victimes avaient exprimé leur accord, car leur intention n’était pas que M. soit condamné, mais qu’il reconnaisse ses torts et qu’il en profite notamment pour se donner un suivi psychiatrique.

Nous avions cru à tort que tout était enfin terminé. M. trouva une nouvelle astuce. Il déposa une plainte en bonne et due forme au Centre de réadaptation Lisette-Dupras (CRLD) avec une accusation d’attouchement sexuel contre un responsable sur une personne adulte présentant une déficience intellectuelle profonde. L’Arche-Montréal n’avait pas développé de liens très significatifs avec le CRLD à l’exception de quelques individus dont le directeur général. Celui-ci ayant quitté, il ne restait plus d’interlocuteurs qui pouvaient un peu comprendre les particularités d’une « communauté » entourant des personnes vulnérables comme le veut la structure de L’Arche. Le CRLD, qui était responsable du contrat d’accueil des personnes fréquentant l’atelier, procéda donc rapidement à la mise en cause de notre intervenant et à une enquête fouillée. Bien entendu, j’ai tenté d’expliquer la genèse de ces accusations et qu’il y avait tout lieu de croire en une manoeuvre de vengeance du plaignant. Rien n’y fit. L’enquête fut donc menée. L’homme accusé était un membre de L’Arche depuis près de 30 ans. Il avait fondé une communauté dans un pays de l’Hémisphère sud où sa réputation avait toujours été intacte après 25 ans de direction. À Montréal, il était un véritable soutien pour moi et je pouvais lui confier des missions que seule une personne d’expérience comme lui pouvait mener avec succès. J’étais troublé par le malheur qu’il devait subir en raison de la malveillance d’un autre. Comme directeur, je devais laisser passer l’équipe d’enquêtrices qui allait poser des questions sur lui, semant ainsi le doute autour de sa personne. Nous avons dû annoncer à toute la communauté ce qui arrivait tout en réaffirmant notre confiance totale envers lui. Mais une telle manoeuvre de harcèlement faisant jouer des structures d’autorité finit par user une personne même moralement sans faille. L’homme en question devint plus sombre, plus réactif. L’enquête finit par conclure par un non-lieu. Mais le mal était fait… La personne accusée prit du temps à retrouver peu à peu sa joie de vivre. Mais elle avait connu une expérience d’avoir été accusée à tort, comme tant d’autres le sont aussi dans la société. Elle pouvait dire: « Maintenant, je sais. »

M. reprit ses appels anonymes un certain temps, mais il finit par s’épuiser ou trouver une autre victime à harceler. Ce fut une expérience profondément douloureuse à accompagner, étant si impuissant à aider plus que je ne l’ai fait…

Une histoire qui a mal tourné

Ce qui suit est plus délicat à raconter. Les personnes concernées sont toujours bien vivantes et encore très engagées au sein de L’Arche. Je le fais avec précaution, non pas pour reprocher quoi que ce soit à quiconque, mais pour illustrer comment on arrive parfois à l’impasse malgré la volonté de réparer et se réconcilier.

Parmi les assistants long terme de L’Arche-Montréal figurait un couple quasi-mythique. Le mari occupait à l’époque l’un des postes les plus visibles au sein de L’Arche international. On peut dire qu’après Jean Vanier, bien que toujours vivant et encore influent, ce personnage fait partie d’un petit groupe sélect de gens qui agissent en tant que porte-parole, représentants, rassembleurs et porteurs de la vision. Cet homme était membre de L’Arche depuis plus de 30 ans quand j’ai pris la responsabilité de la communauté à laquelle il était rattaché. Il avait pratiquement toujours occupé des rôles d’autorité. Son épouse, elle-même à L’Arche depuis plus longtemps encore, l’avait toujours soutenu dans ses différents rôles, mais n’avait jamais été nommée en tant que tel dans une responsabilité « majeure ». Tout en prenant soin de ses trois enfants, elle avait été de tous les évènements internationaux et avait participé à des instances diverses. Cette femme aux multiples talents était reconnue tout autant que son mari à travers toute la Fédération de L’Arche…

À l’occasion de l’une de mes toutes premières rencontres communautaires, en mai ou juin 2003, je crois, ce couple était venu participer à la soirée avec « leur » communauté. Je les connaissais autrement, surtout lui, ayant collaboré à un comité de communications lorsque j’étais en France. Quand j’ai pris la parole ce soir-là, j’ai mentionné leur présence comme « de la belle visite ». Je n’avais aucune arrière-pensée, j’étais heureux de les voir parmi nous. Mais puisque c’était leur première présence ensemble depuis février, mon intervention a pu avoir l’air déplacée, comme si je ne les considérais pas pleinement en tant que membres (et pourtant ils l’étaient bien plus et surtout depuis bien plus longtemps que moi!). Je n’ai su que plusieurs semaines plus tard que je les avais blessés. L’homme était occupé à bien d’autres priorités de L’Arche dans le monde. La femme avait une implication importante dans la communauté. Elle faisait partie du conseil communautaire (sorte de comité de direction) et était responsable du comité de vie spirituelle. Elle avait une relation privilégiée avec deux femmes avec un handicap de la communauté qu’elle prenait souvent chez elle. Elle venait aussi à l’atelier pour soutenir et parfois pour réaliser des projets artistiques avec les « usagers ». Bref, une personne vraiment appréciée. Ma coordinatrice régionale m’avait appris que le couple s’était senti humilié lors de cette fameuse soirée communautaire. Elle m’indiqua que je n’avais pas pris la peine de rencontrer individuellement la femme, comme j’avais annoncé que je ferais avec tous les ALT. Je crois que le délai pour cette rencontre était dû surtout à des raisons pratiques: elle n’était pas « visible » dans mon environnement quotidien comme la plupart des autres. Après toutes ces années, je ne vois toujours pas d’autres raisons, sauf peut-être que je ne sentais pas d’atomes crochus entre nous, mais j’avais des perceptions semblables avec d’autres et cela ne m’avait pas empêché de les rencontrer pour autant.

Cette histoire peut paraître banale. Et elle l’est. Mais elle a possiblement contribué à une suite de faits aux conséquences de plus en plus importantes. Cette ALT a commencé d’abord par se retirer progressivement des comités dont elle était membre, y compris le conseil communautaire. J’ai bien tenté de la retenir, mais elle ne voyait plus quelle place elle pouvait y occuper. C’est plus tard que la vraie crise éclata. Une histoire de reconnaissance. En janvier 2005, elle demandait par courriel à participer à une activité de ressourcement et souhaitait que la communauté en assume les frais. Son statut formel dans la communauté, selon nos procédures internes, voulait qu’elle en assume elle-même les coûts, si possible. Nous avions révisé tout cela quelque temps auparavant. Par équité avec d’autres, ce fut la réponse que le conseil communautaire choisit de lui donner et que je me chargeai de transmettre. Mauvaise réponse! Le conflit surgit soudainement. Elle nous reprochait de ne pas tenir compte de son ancienneté, de tout ce qu’elle avait porté sans rien demander en retour (et c’était vrai). La discussion n’était plus possible. Elle et son mari finirent par demander un retrait d’appartenance d’abord provisoire qui se transforma en définitif par la suite. Le conflit s’envenima lorsque le mari en ressentit lui-même les conséquences dans son couple et dans la confiance qu’il avait en L’Arche et ses structures pour que des anciens comme sa femme soient écoutés avec bienveillance dans l’expression de leurs besoins. Toutes les demandes de médiation de la part de la communauté et de moi-même furent refusées, le couple n’étant pas « prêt » à revenir sur ces évènements.

L’attitude de suspicion à mon endroit gagna d’autres membres de la communauté, mais plus encore de l’extérieur, car ceux-là ne connaissaient pas l’origine du conflit et étaient plus enclins à compatir avec le couple d’anciens. Partout où j’allais, je me voyais comme avec une étiquette sur le front : « Voici celui qui a provoqué un conflit qui a causé la rupture d »appartenance de untel et unetelle, des membres de L’Arche depuis 35… 40 ans! » Avec l’épouse, nous n’avons plus jamais eu aucun contact, à la suite d’une dernière tentative de dialogue avec le conseil communautaire. Quant au mari, peu de temps avant mon départ annoncé comme directeur, donc en 2010, il m’offrit de participer à la médiation que j’avais demandée depuis plusieurs mois. Nous avons eu deux séances. Après la première, nous avions l’impression que nous pourrions, un jour, « aller prendre une bière ensemble, éventuellement ». Après la seconde, sa colère avait resurgi et la conclusion ne laissait plus vraiment de place à d’éventuelles retrouvailles. J’en fus complètement peiné, car tout en reconnaissant mes maladresses et les choix que nous aurions pu faire autrement, il semble bien que le mal produit ne permettait pas d’en arriver, « si tôt », à une réconciliation.

Je raconte tout ceci parce qu’on voit souvent L’Arche comme étant une communauté exempte de conflits et où tout le monde vit en harmonie. Au contraire, sans doute en raison de l’attente qu’ont les gens de trouver cette paix, les conflits font partie de la vie quotidienne à L’Arche. Le plus souvent, le pardon est une voie possible qui est encouragée non seulement sur un plan moral, mais par des procédures concrètes lorsqu’il le faut. Mais j’ai dû me résoudre à admettre, comme bien d’autres avant moi, que parfois le pardon n’est pas prêt à être accordé. Celui des deux qui le voudrait ne peut donc pas y parvenir tant que l’autre ne le veut pas! Bien des années plus tard, je reste marqué par une phrase de la coordinatrice de L’Arche au Canada: « Jocelyn, parfois il faut renoncer à devancer par des procédures ce que seul le temps parvient à faire. » C’est là où j’en suis: dans le temps du non-pardon et de l’attente. Et j’en souffre encore.

Que le cauchemar commence!

Ce texte fait écho à Vie de « familles » à Ville-Émard qu’il est préférable de lire avant celui-ci. On peut aussi consulter le sommaire Pour une lecture suivie de ce blogue

Lorsque je repense à notre arrivée à Montréal, me revient à l’esprit cette impression de vivre en état d’urgence. Un tourbillon d’état d’urgence. Un cauchemar… Je me revois à l’hôpital avec François, écrasée dans un fauteuil, me faisant réveiller à tout moment pour me faire poser mille questions. J’étais en plein décalage horaire et je n’arrivais pas à rester éveillée. Je n’arrive pas à me rappeler combien de jours nous y sommes restés: cinq? sept? Sais plus. Ce dont je me souviens c’est de ne pas avoir eu le temps « d’atterrir ». Je me rappelle être entrée dans la maison de la rue Dumas et de la (mauvaise) surprise de constater à quel point j’étouffais dans cette minuscule  maison. Je me souviens aussi de la « déconfiture » des jumeaux qui ont dû dormir au sous-sol, dans un bazar pas possible… Quel choc !!! Ce n’était pas du tout à ça que je m’étais préparée. La maison n’était pas affreuse, mais après avoir vécu plus de 4 années dans d’immenses maisons entourées de grands espaces verts, on se sent plutôt comme un lion en cage dans une petite maison à Ville-Émard !!! Et que dire de la ville: OUF! Non, décidément, j’étais plongée en plein cauchemar et j’allais finir par me réveiller ! Lors du voyage de retour de notre premier séjour à Saguenay, je me souviens encore de l’angoisse qui m’avait envahie lorsque nous avons franchi le Pont Champlain. C’était aussi oppressant qu’une crise de claustrophobie dans un ascenseur. Je n’aimais définitivement pas la ville de Montréal et même si au cours des années je me suis habituée à cette vie citadine, je n’aimais toujours pas la ville…

Une des choses à laquelle je n’ai jamais réussi à m’habituer, c’était de perdre de vue les garçons dès qu’ils mettaient le pied dehors. Ne pas savoir où ils étaient, ce qu’ils faisaient, avec qui ils étaient, m’était insupportable. Comment ne pas devenir constamment angoissée par le fait de ne plus rien contrôler de leur vie à l’extérieur de la maison. J’aurais dû faire confiance, mais j’en étais incapable. Ils découvraient un tas de réalités auxquelles ils n’avaient pas été préparés eux non plus. Comment les guider, les conseiller, les aider à développer leur sens critique, apprendre à faire les bons choix? Ils n’écoutaient déjà plus leurs « vieux » parents qui ne « comprenaient-rien-à-la-vraie-vie » ! Comment les préserver de tous les dangers potentiels ? Ils avaient une telle soif de liberté… J’avais constamment la peur qu’un agent de police sonne à la porte pour me prévenir de la mort de l’un d’eux. C’était ATROCE. Je me suis mise à faire de plus en plus d’insomnie… Je suis devenue de plus en plus épuisée. C’était véritablement cauchemardesque!!! Il y avait aussi François qui nécessitait tellement de soins à la maison et de suivis médicaux de toutes sortes. C’était difficile de conserver mon énergie et ma quiétude.

Avec Christian, au début ce ne fut pas trop difficile. Nous avions conçu un aménagement facilitant son autonomie pour le déjeuner et le départ à l’école le matin. Mais peu à peu, après la première année, les choses ont commencé à se dégrader avec lui aussi. Notre relation est devenue de plus en plus conflictuelle… C’est très dur de se sentir autant détestée. Et Christian me donnait cette impression d’être une méchante sorcière… Et je crois qu’avec lui, je le suis finalement devenue  peu à peu! Aujourd’hui je comprends – et j’accepte mieux – que notre relation ne pouvait pas vraiment être celle d’une maman avec son fils puisque je n’avais pas eu avec lui ce temps pour l’attachement que j’ai eu avec les autres. À 12 ans, la maman commence à prendre une distance nécessaire avec son enfant pour le laisser grandir. Et Christian lui, voulait être un bébé, comme François. Un bébé que j’aurais cajolé, embrassé, pouponné ! Comment répondre à son besoin d’être aimé tout en mettant la distance physique nécessaire entre une mère et son fils ??? Cette question me taraudait et nous en souffrions tous les 2. Il a lentement développé envers moi une telle colère, que nous avons dû demander un placement d’urgence pour éviter qu’il ne finisse par me frapper. C’est malheureux et je le regrette beaucoup, même si je sais que c’était nécessaire pour tout le monde. François et son petit frère (notre prochaine histoire d’adoption !) étaient terrorisés par les violentes colères de Christian. Je n’ai jamais cessé de ressentir tristesse et déception… Je suis profondément déçue de ne jamais avoir pu l’aimer comme une maman. Et même si j’arrive tant bien que mal à me pardonner, cette douleur à mon coeur de mère ne s’efface pas.

Heureusement, à travers toutes ces intempéries, François était notre rayon de soleil. Il continuait de nous éblouir de ses sourires et notre attachement à lui était notre regain d’énergie. Je trouvais extraordinaire de constater que prendre soin de lui me donnait de l’énergie. Morale du moins. Et on sait que le moral arrive à maintenir l’énergie physique pas trop mal.

Avec les jumeaux, ce qui m’aidait à tenir le coup, c’est que nous arrivions tout de même à trouver des temps d’échanges paisibles. J’allais régulièrement leur faire de petites visites sur « leur territoire »… À la pénombre du soir, nos échanges dans leur chambre étaient pour moi nourrissants. Ils me permettaient de pouvoir encore les regarder comme de vrais êtres humains et pas comme ces horribles monstres qu’ils me donnaient à voir!!!

Ce qui est étrange, c’est de me dire que si j’avais à revivre tout ça, dans le même contexte d’âge et d’ignorance du futur, je le referais. Non parce que je suis masochiste, pas le moins du monde! Mais parce c’est la foi qui m’a permis de passer à travers ce cauchemar. Mon « OUI » au Père, à chaque instant. Mon « oui » à travers mes larmes. Mon « oui » à travers les doutes. Mon « oui » à travers les peurs. Mon « oui » à travers la souffrance de ne pas être la mère que j’aurais voulu pour mes enfants. Mais surtout et par-dessus tout : mon « oui » à travers cette petitesse qui me faisait avoir besoin de mon Dieu. Être petite et vulnérable devant Lui est ce qui m’a sauvée. Il est Grand… Il est Fort et Tout-Puissant : j’en suis la preuve vivante ! Sans lui, je sais avec autant de certitude que j’ai de foi que je serais six pieds sous terre…

Vie de « familles » à Ville-Émard

Ce texte fait suite à Quand les miracles s’accumulent et à bien d’autres récits que vous retrouverez dans le sommaire Pour une lecture suivie de ce blogue

Des rénovations pour que maman aime sa maison!

Après les péripéties de notre départ de la France et toutes les émotions vécues, il fallait bien nous installer dans notre nouveau chez nous. Nous avions passé notre première semaine québécoise chez notre ami, Michel Doucet, avant d’obtenir les clés de notre nouvelle maison, au 6090 rue Dumas, dans le quartier Ville-Émard de l’arrondissement Le Sud-Ouest. Notre conteneur arriva comme prévu le 1er mars, ce qui nous permit de nous installer dans nos affaires. Passer de la campagne, avec des champs de tournesol et de blé plein la vue et se retrouver tout à coup coincés dans une petite maison carrée typique de Montréal, avec une arrière-cour qu’on peut franchir en cinq pas, cela représente tout un changement. Céline, qui n’avait vu la maison que sur photos, ne put cacher sa grande déception. J’étais bien malheureux d’avoir choisi une maison qui ne lui plaisait pas. Je tentai de la convaincre qu’il faudrait bien s’y faire, mais je n’y parvins pas. Il fallut beaucoup l’améliorer avec les années pour qu’elle finisse par s’y sentir bien…

Le principal avantage était sa proximité avec mon lieu de travail. Les bureaux de L’Arche-Montréal étaient situés sur le boulevard Monk, à 10 minutes de marche de notre maison. Par la suite, la communauté a loué un presbytère pour y emménager bureaux et atelier, et là, il fallait moins de deux minutes pour franchir la distance de notre résidence. Pour Céline, cette proximité contribua à lui faire apprécier notre lieu de vie, car au moindre appel je pouvais surgir en moins de temps qu’il fallait pour raccrocher le téléphone! Elle gardait la voiture à la maison bien qu’au début elle ne voulait jamais la conduire en ville, à cause du stress occasionné par le trafic, l’impatience, etc. Nous avons fini par tracer quelques trajets qui lui évitaient d’emprunter des voies rapides. Elle pouvait progressivement aller seule aux différents rendez-vous de prise en charge pour nos enfants.

Mauvaises surprises

Steve et Stéphan allaient avoir 15 ans. Leur motivation pour l’école était à son plus bas. J’avais rencontré le directeur de leur école secondaire lors de ma venue en septembre. Il m’avait assuré que, dès notre arrivée, mes enfants prendraient place dans leur nouvelle école. Il ne fallait qu’une simple évaluation de leur niveau et le tour serait joué. Cela valait pour Christian également, même si pour lui l’école spécialisée serait naturellement le choix convenable. Mais il devait tout de même y être référé. Lorsque je me suis présenté à l’école avec mes trois gars, au début mars, on me dit qu’il fallait rencontrer le conseiller d’orientation. Celui-ci nous fit part qu’il était débordé à cette époque de l’année et qu’il ne pourrait pas procéder à l’évaluation avant plusieurs semaines! À ce moment précis, on aurait dit que mon pouvoir de persuasion avait disparu. Pas moyen de faire autrement. Nos gars resteraient sans rien à faire, dans un environnement qu’ils ne connaissaient pas, pendant des jours et des jours… De plus, lorsque le temps fut venu pour cette fameuse évaluation de leur niveau celle-ci allait s’écouler en plusieurs séances sur quelques jours ouvrables, à cheval sur deux semaines. Il fallait donc planifier chacune des séances avec ce monsieur peu sensible à la réalité que nous vivions.

Ainsi laissés à eux-mêmes, disons, pour faire court, qu’en moins d’une semaine les jumeaux avaient fait plusieurs nouvelles expériences que la ville peut procurer en concentré à des adolescents. Ce genre d’expériences qui font peur à tous les parents, mais qui n’arrivent généralement pas toutes en même temps! Nous étions complètement démunis et constamment sur leur dos. Ce n’est qu’à la mi-mai qu’ils purent enfin intégrer l’école. Ils avaient pris de très mauvaises habitudes. Cette année scolaire, avec changement de pays, arrivée dans une grande ville, peu d’encadrement (François était hospitalisé tous les mois pendant plusieurs jours et je devais m’intégrer à un nouveau travail et un nouvel environnement), fut une véritable catastrophe pour eux. L’année suivante ne ferait que consacrer leur statut de décrocheurs irrécupérables.

De son côté, Christian intégra un peu plus tôt l’école secondaire Joseph-Charbonneau, spécialisée pour enfants avec un handicap physique, mais avec des classes pour d’autres besoins spéciaux. Lui aussi, avec son bagage historique très lourd, ne fit pas de cadeau à ses éducateurs. Pendant les sept années qu’il allait fréquenter cette école, aucune ne se passerait sans que des plans d’intervention serrés, des accompagnements réguliers, des retraits fréquents et des conditions parfois très strictes ne soient mis en place pour assurer qu’il poursuive son parcours scolaire. Très rapidement, Christian put être vu en évaluation neuro-psychologique. Le diagnostic de déficience intellectuelle atypique de moyenne à légère nous confirma qu’il aurait besoin d’accompagnement toute sa vie, car il ne serait sans doute jamais apte à une certaine autonomie.

Céline vécut ces mois en étant toujours sur le qui-vive. L’arrivée à Montréal n’avait rien de commun avec celle que nous avions vécue à Hauterives, en France. Là-bas, nous avions senti un véritable esprit communautaire surtout de la part de plusieurs « membres à long terme ». À Montréal, la directrice de la communauté, Agathe, faisait bien tout ce qu’elle pouvait pour nous accommoder, nous guider, nous soutenir. Elle fut très importante pour ouvrir des portes. Les responsables des cinq foyers nous avaient tous préparé un repas chacun pour nous aider à nous installer. Ce n’est donc pas tant la communauté elle-même qui était moins accueillante, mais plutôt nous, comme famille, qui n’étions pas en mesure de nous intégrer aussi naturellement qu’à L’Arche de la Vallée. Nos jumeaux n’étaient plus à un âge où on pouvait exiger qu’ils participent aux activités communautaires. Céline était souvent fatiguée, avec les soins à donner à François et tous les suivis qui se mettaient en place autour de lui (ergothérapie, physiothérapie, neurologie, pédiatrie, ORL, et plus tard les chirurgiens!). Trop fatiguée pour assurer l’encadrement de nos enfants lors des activités de la communauté où, comme directeur, j’avais souvent à assumer un rôle. Bref, hormis Christian qui se plaisait beaucoup dans les activités de la communauté et qui m’y accompagnait joyeusement, j’étais relativement seul à m’investir dans ce groupe.

L’Arche-Montréal

Avec les personnes fréquentant notre atelier, peu de temps après notre déménagement au « presbytère »

Vivre à Montréal n’était franchement pas un choix du coeur. Lorsque nous avions laissé entendre aux gens de L’Arche que nous désirions rentrer au Québec, nous avions offert notre disponibilité pour rejoindre l’une des huit communautés, selon le besoin. Isabelle Robert, qui était la « coordinatrice régionale », avait exploré avec moi par téléphone quelques pistes, mais son intuition la faisait constamment revenir vers Montréal. Comme d’autres communautés, celle-ci avait connu sa part de manques au niveau des « assistants », forçant d’autres communautés à en « prêter » pour quelques mois. C’est une pratique fréquente à L’Arche de partager nos ressources, même quand on n’en a pas en surplus. Les manques avaient également conduit la directrice, Agathe, religieuse et donc célibataire, à combler plusieurs fois des besoins dans les foyers. Quelques années de ce régime avait affecté la présence de L’Arche-Montréal au sein des tables de concertation sectorielles et locales. Isabelle voyait pour la communauté un besoin de s’ouvrir, de rayonner, notamment en faisant l’acquisition d’un bâtiment plus adéquat qui permettrait d’en faire un lieu ouvert et chaleureux. Elle voyait en moi les qualités qui permettraient à la communauté de faire ce travail.

Comme pour bien d’autres choix que nous avons faits, celui-ci n’était pas notre préférence. Mais étant donné notre disposition intérieure, nous avons rapidement dit oui à l’offre de venir à Montréal. Personnellement, je m’y suis senti très vite chez moi. J’ai beaucoup aimé les personnes présentant une déficience intellectuelle. Plusieurs d’entre elles m’avaient « choisi » au-delà du fait que je leur étais en quelque sorte imposé. J’y retrouvais le même accueil inconditionnel qui fait qu’on s’attache à L’Arche parfois pour ne plus jamais la quitter! Cette communauté étant officiellement bilingue, cela m’a permis de bien améliorer mes capacités de communiquer dans cette langue. Durant les sept ans et demi que j’ai été responsable de cette communauté, je me suis pris d’une affection sans borne pour un grand nombre de membres et d’employés. Je ferai peut-être un chapitre sur certains d’entre eux pour leur rendre hommage, car ils ont contribué à leur manière à façonner l’homme que je suis devenu grâce à eux, surtout en me permettant de toucher à ma vulnérabilité.

Des maladresses

Même si j’avais déjà une expérience de plus de quatre ans dans un rôle identique à L’Arche au sein d’une communauté française, je n’ai pas réussi à éviter quelques maladresses dont une, en particulier, qui aura été néfaste pour moi et beaucoup d’autres, dans les années qui ont suivi. À mon arrivée, Agathe demeurait en poste comme directrice, ce qui me permit d’avoir du temps pour connaître la communauté. La transmission de la responsabilité aurait lieu le 30 mars, au coeur d’une retraite communautaire. J’avais indiqué à tous que je prendrais le temps de rencontrer chacun des membres, en particulier les « assistants long terme » (ALT) de la communauté pour un échange avec eux sur leur expérience et leur vision de la communauté. C’est ce que j’entrepris de faire, à travers le reste des tâches. Les ALT à L’Arche forment un groupe particulier. Ce sont tous ceux qui sont enracinés dans L’Arche, normalement depuis plus de cinq ans, parfois plus, selon les communautés*. Ils ne sont pas une instance formelle, mais un directeur ne peut agir sans impérativement tenir compte de leur existence et s’en faire des alliés… C’est ce que j’avais appris à L’Arche de la Vallée, sans y parvenir complètement. Ce n’est pas vraiment simple.

Le mandat communautaire qui est normalement confié à son responsable spécifiait que la communauté devait s’ouvrir et rayonner. Quand je suis arrivé, on m’a confié rapidement les clés d’un bâtiment que le conseil d’administration venait tout juste d’acquérir en vue d’y déménager les bureaux, l’atelier et le centre de jour. Il devait aussi servir aux rencontres communautaires et celles où la communauté accueillait des gens de l’extérieur (au moins une fois par mois). Dès la visite d’un architecte que j’avais embauché, je sus que ce bâtiment ne conviendrait jamais à nos besoins tant il était en mauvais état. Les rénovations qu’il aurait nécessité dépassaient largement le coût de son acquisition, ce qui n’était pas envisageable pour la communauté. Avant de nous retrouver à la rue, il nous fallut donc trouver un lieu pour se rabattre et je le trouvai dans un presbytère inoccupé, de la paroisse St-Jean-Damascène. Après un an de location, il nous vint à l’esprit que nous pourrions offrir à l’Archevêché de Montréal de s’en porter acquéreur ainsi que de l’église, dont la taille était relativement petite pour une église catholique. Il nous fallut encore deux ans pour arriver à accomplir cette transaction qui engendra un nombre important de frustrations chez les anciens de la communauté. Ceux-ci, en fait, ne s’étaient pas sentis consultés ni respectés dans leurs résistances face au choix de ce lieu spécifique. Il faut dire que l’église et le presbytère étaient convoités par d’autres groupes et que nous nous serions retrouvés de nouveau à la rue à un moment ou l’autre. De plus, ce secteur de la ville est déjà si dense qu’il est très difficile d’y trouver un espace à construire ou un bâtiment existant qui aurait correspondu à nos besoins. En tant qu’ancien « homme d’affaires », j’avais sans doute la propension à décider rapidement et à entreprendre aussitôt. Ce passage laissa des marques assez lourdes dans la perception qu’avaient les ALT de la communauté de ma personnalité.

Avec la situation de conflit qui perdurait avec l’une des ALT et ce projet que j’avais mené en traversant plusieurs difficultés d’ordre financier, légal, foncier (zonage) et patrimonial, l’aspect consensus faisait encore un peu défaut, surtout chez les plus anciens de la communauté. Bref, à la fin de mon premier mandat de quatre ans, nous vivions une réelle crise de confiance. Le nouveau coordinateur régional, Éric Bellefeuille, devait mener le processus de sélection du responsable de la communauté pour les quatre années suivantes. Il avait notamment rencontré le groupe des ALT lorsqu’était pour vérifier leurs perceptions à mon endroit au cas où je serais appelé de nouveau à être le responsable de cette communauté. Ce qu’il entendit le troubla au point où, le lendemain, il m’appela pour me faire part d’un consensus assez clair de la part des membres de ce groupe qui ne me voyaient nullement être reconduit dans ma fonction. Éric m’offrait de retirer ma candidature discrètement afin de m’éviter de ne pas être choisi au cours du processus de discernement. Bien que d’entendre tout cela me perturba sincèrement et me peina tout autant, ma réponse fut simple: « Je reste au service de L’Arche et centré sur mon appel à suivre Jésus. Si la communauté veut en appeler un autre pour être son responsable, je ne ferai aucun blocage. Je fais confiance au processus de discernement. Quant à toi, fais ton boulot! » Éric fut touché par cette réponse. Il me fit part de son admiration pour ce qu’il nomma comme une preuve d’humilité.

Le processus de discernement se mit donc en marche et, au final, c’est bien à moi qu’il fut demandé de porter la responsabilité pour un second mandat… Avec une incitation à être davantage à l’écoute des membres et un mandat beaucoup plus posé, de l’ordre de la consolidation après tous les changements que nous avions vécus. De plus, je serais évalué annuellement, ce qui est moins la norme après un premier mandat (j’en avais fait deux en comptant celui de la France). Bref, j’étais sous surveillance! Dans un autre billet, je raconterai quelques souvenirs de situations délicates et de moments fantastiques.

* Les ALT ont plus ou moins été remplacés par ce qui a été désigné comme les membres « confirmés », incluant non seulement les assistants, mais également les personnes présentant une déficience intellectuelle engagées à L’Arche depuis environ huit ans.

Quand les miracles s’accumulent

4 jours avant le notre départ, déjà mal en point

Cet article fait suite à Un vrai bébé pour colorer notre vie. Pour un sommaire de tous les chapitres, veuillez consulter Pour une lecture suivie de ce blogue

François était dans notre vie depuis trois mois et déjà nous nous préparions à quitter la France pour notre nouveau chez nous, Montréal. La communauté de L’Arche-Montréal nous y accueillerait et je prendrais la succession de la directrice d’alors, Agathe Dupuis. En septembre 2002, j’avais passé une semaine à Montréal pour me familiariser avec la communauté qui fêtait son 25e anniversaire et, surtout, pour procéder au choix d’une maison pour notre famille dans le quartier où j’aurais à travailler, histoire de ne pas avoir besoin d’une deuxième voiture.

Le vendredi 15 février 2003, une semaine avant de prendre l’avion, l’entreprise de déménagement était venue déposer un conteneur de 30 mètres cubes que nous avions rempli à pleine capacité. Notre appartement étant vidé, nous nous étions alors réfugiés dans un gîte pour y passer notre dernière semaine. Le weekend fut très stressant. François n’allait de nouveau pas très bien. Il ne retrouvait pas rapidement ses réflexes suite au traitement contre le Syndrome de West et il développait probablement une autre bronchiolite. Ce n’était vraiment pas le moment d’envisager une hospitalisation, à quelques jours de notre départ. Céline tentait de le dégager plusieurs fois par jour, avec des  techniques de clapping et avec la fameuse « mouchette » pour tirer les sécrétions.

Une situation catastrophique

En fait, en fin de journée, le vendredi, je me suis mis à douter des démarches que j’avais entreprises pour emmener avec nous nos deux enfants Français au Canada. J’ai alors appelé à l’Ambassade du Canada pour être rassuré. Mais ce n’est pas du tout ce qui s’est produit. Quand j’ai raconté l’histoire de nos adoptions, la personne à qui j’ai parlé m’a demandé si j’avais obtenu les permis de séjour provisoire pour mes enfants. Euh… Non! Je venais de comprendre que quelque chose de grave allait se passer.

Dans la folie des derniers mois, l’adoption de Christianle placement de François, les nombreux échanges de documents avec les services adoption, les deux hospitalisations de François, le suivi des grands à l’école, la transaction à distance pour une maison, l’achat d’une voiture usagée qui nous attendrait sur place, le travail à terminer bien entendu, j’avais oublié une chose essentielle: les démarches d’immigration au Canada. Depuis le début, je m’étais concentré sur les procédures d’adoption. J’avais demandé à Me Dandavino, l’avocate montréalaise, si j’avais d’autres choses à faire pour l’adoption et je me rappelle qu’elle m’avait dit que tout avait était réglé! Mais elle parlait d’adoption, pas d’immigration. J’avais donc omis ces formalités, à mon grand désarroi, car la personne de l’ambassade me dit qu’il fallait généralement un an pour les compléter. Elle m’avertit vigoureusement: « Ne tentez surtout pas d’entrer au Canada avec deux enfants qui n’ont pas leur permis de séjour, ils seront refoulés sur un vol de retour, sans droit d’appel! »

Donc, ce vendredi-là, soit 7 jours avant notre rentrée au pays, je venais d’apprendre que deux de mes enfants ne pourraient venir avec nous. Vous pouvez imaginer mon état de panique à ce moment précis. Le soir venu, au gîte, je fis un appel à Agathe, la directrice de L’Arche que je devais remplacer pour lui faire part de notre malheur. Elle me dit qu’elle en parlerait au responsable de L’Arche Canada, car c’est à ce  niveau des structures que les ententes liées à l’immigration d’étrangers à L’Arche sont mieux connues. Je n’avais jamais rencontré Zoël Breau, mais depuis ce jour-là, son nom est resté bien gravé dans ma mémoire! Ce dernier m’appela durant le weekend, le dimanche soir, je pense. Il avait une piste. Le père d’une des personnes accueillies à l’Arche-Montréal était un député fédéral, M. Clifford Lincoln. Il me fit part d’un appel qu’il avait laissé à son bureau. Il y avait peut-être un peu d’espoir…

Lundi en début d’après-midi, j’avais un rendez-vous très important avec le président du Conseil général de la Drôme, à Valence, pour discuter des besoins de L’Arche de la Vallée. Le président et le vice-président de notre conseil d’administration m’accompagnaient pour plaider en faveur de notre établissement. En pleine séance de travail, je reçus un appel du Canada. Je quittai sans ménagement le lieu de réunion en m’excusant à peine. M. Clifford Lincoln, député fédéral, était à l’autre bout du fil. Il me demanda gentiment: « M. Girard, qu’est-ce que je peux faire pour vous aider? »

Je lui fis part de tout ce qui nous arrivait. Il me promit qu’il demanderait à son attachée politique de consacrer tout son temps dans les jours qui suivraient afin de nous aider. Celle-ci m’appela plus tard, en soirée et prit toutes les informations utiles. Le lendemain, mardi après-midi, elle me fournit une liste de tous les papiers déjà formalisés qu’elle pourrait transmettre au bureau du ministre de l’Immigration. Je procédai avec la plus grande diligence: preuves de notre situation, documents d’adoption, démarches prouvant notre bonne foi, une lettre qui confirmait que je n’avais plus d’emploi à partir du vendredi, que tous nos effets personnels avaient quitté le territoire, que nous avions procédé aux démarches d’adoption sans nous soucier du versant immigration, que nous avions des billets d’avion « aller seulement » et non remboursables, etc. Il y eut d’autres appels, on lui demandait des précisions que je devais lui expliquer clairement. En soirée, l’attachée me rappela une dernière fois pour me dire qu’elle avait fait tout ce qu’elle pouvait pour tenter de convaincre le bureau du ministre de nous accorder une permission spéciale pour entrer au pays. Elle m’avertit pour me dire qu’il n’y avait pas vraiment de chance pour que ça marche, puisqu’il s’agissait d’une procédure exceptionnelle utilisée dans des cas d’extrême urgence. Il fallait attendre la décision. Stress intense. Prières…

Le mercredi, rien de toute la journée, décalage oblige. En toute fin d’après-midi, alors que j’étais à transmettre à mon successeur tout ce que je pouvais au sujet de la communauté dont j’avais pris soin depuis quatre ans, je reçus un appel du consulat canadien de Paris. L’agente me demandait de me présenter le lendemain avec des photos d’identité de mes deux enfants. Il était déjà trop tard pour faire ces photos car tout était fermé pour la soirée et la nuit. Il me fallait attendre au lendemain matin pour aller le plus tôt possible faire les photos avec les enfants, les ramener à la maison, aller prendre le TGV à 11h afin d’être à Paris en début d’après-midi. Une véritable course contre la montre. Après avoir réussi à faire les photos, j’appelai à l’ambassade pour avertir du moment de mon arrivée. La dame me dit alors que le bureau consulaire serait fermé comme à chaque après-midi et qu’il me faudrait donc venir le vendredi. Je lui répliquai que notre vol était le vendredi matin et qu’il était impossible à modifier. Elle me dit alors qu’elle ne pouvait plus rien pour moi. Je me rappelle d’avoir pleuré au téléphone, avoir prié le ciel de m’aider pour la convaincre de trouver une autre solution. Je ne sais par quel miracle, mais elle finit par me dire: « Monsieur, je vais faire pour vous une chose que je ne fais jamais, je vais rester au bureau pour vous attendre afin de vous rendre ce service. » Ouf!

Je vins donc comme prévu le jour-même. Je complétai toutes les formalités, des formulaires longs à remplir. J’y passai tout l’après-midi et déposai le tout à l’endroit spécifié. Il me fallait attendre. Je fus convoqué, vers 16h30 par l’agente consulaire qui m’avait accordé le privilège de rester pour moi. Elle me remit des documents signés par le ministre de l’Immigration qui allaient me permettre, au pays, d’obtenir des « Permis de séjour provisoire pour motif humanitaire ». Une fois tout accompli, alors que je la remerciais encore, elle me demanda: « Je peux vous poser une questions? En 12 ans, je n’ai jamais eu à faire ce que je viens de faire pour vous. Nous n’avons jamais délivré de tels permis durant toutes ces années. Pouvez-vous me dire quelle est votre relation avec le ministre Coderre qui nous a imposé cette procédure? Je lui répondit simplement: « Avant aujourd’hui, madame, je ne connaissais même pas le nom de notre ministre de l’Immigration! » Elle répliqua: « Comment alors avez-vous fait? » Je répondis en levant les yeux vers le ciel: « Il doit y avoir un bon Dieu pour des gens comme nous! » J’avais les larmes aux yeux. Je suis persuadé qu’elle fut touchée au coeur…

Un ange…

Une dernière photo avant de quitter la France

Le vendredi matin, notre avion partait de Lyon en matinée. Des amis avaient réquisitionné un camion de L’Arche pour nous conduire à l’aéroport. Au moment d’enregistrer nos bagages, nous avons voulu faire monter notre chien, Milou, bien installé dans sa cage de transport. L’hôtesse nous dit alors que notre correspondance à Londres imposait une quarantaine pour notre animal qui ne pourrait donc pas nous suivre jusqu’à Montréal avant quelques semaines et moyennant beaucoup d’argent… Nous avons pris notre chien, lui avons dit au revoir (imaginez la peine des enfants…) et l’avons confié à nos amis en leur disant qu’on y verrait plus tard.

Nous sommes montés dans l’avion et là, dès le décollage, Céline et moi avons éclaté en sanglot. Cette semaine avait été si intense, si anxiogène, que nous avions l’impression d’avoir raté nos adieux à toute la communauté. Nous quittions une famille, une bonne centaine de personnes que nous avions côtoyées, aimées et desquelles nous nous étions sentis réellement appréciés. C’était atroce.

Nos peines n’étaient cependant pas terminées. François était souffrant. Ses difficultés respiratoires nous inquiétaient. Nous avions gardé la poussette avec nous pour l’embarquement car nous souhaitions l’utiliser à Heathrow pour le déplacement vers notre vol intercontinental. Je demandai à l’hôtesse en débarquant où je pourrais la récupérer et elle m’orienta vers le comptoir de réclamation des bagages. J’installai toute la famille, Céline et les quatre enfants, dans un couloir en leur demandant de m’attendre. Je les quittai tous en emportant avec moi tous les passeports… Or, la zone de bagage était à l’extérieur de l’espace international. Je demandai à récupérer ma poussette, mais je ne connaissais pas le nom anglais pour la décrire! Les gens à qui je parlais n’ont jamais compris ce que je leur demandais. Je finis par renoncer. Ce n’était qu’une poussette après tout. Je tentai alors de revenir en arrière pour retrouver ma famille, mais un géant me bloqua l’accès et me repoussa vers la sortie. Je tentai de lui expliquer que ma famille était là, juste à côté, à m’attendre, sans succès. Je dus donc quittai l’espace de récupération des bagages. Je me retrouvai alors dans un immenses centre commercial (je ne sais si vous connaissez cet aéroport, c’est l’un des plus grands du monde, une vraie jungle pour un gars perdu). Comment faire pour entrer de nouveau dans l’espace international et retrouver le chemin jusqu’à ma famille?

J’étais paniqué, comme une poule sans tête. Je courais dans tous les sens. Je ne voyais plus rien qui ressemblait à une indication pour m’orienter. Et là, je me rappelle comme si c’était hier, je me suis arrêté. J’ai baissé la tête et j’ai crié (je pense avoir crié): « Seigneur, viens à mon aide, je suis perdu ». J’ai vu apparaître à cet instant deux pieds devant moi. J’ai relevé la tête. Il y avait un homme. Très grand. Mes yeux se sont arrêtés à la hauteur de sa poitrine. J’ai vu un pin sur lequel il était écrit: « You need help? » Un ange m’était apparu. Je lui ai dit « You’re an angel! » Il m’a souri. Je lui baragouinai en anglais ce qui m’arrivait. Il ne m’a pas demandé de répéter. Il a dit simplement « Follow me ». Il me conduisit vers les mesures de sécurité, passa devant tous les passagers dans la file d’attente, présenta sa carte aux contrôleurs qui me firent passer devant tous les autres, me posa une question relativement à l’origine de mon vol, et m’amena directement dans le couloir où m’attendait ma famille. 45 minutes s’étaient écoulées. Je le remerciai du plus profond de mon coeur et il disparut rapidement. Nous étions sur le point de manquer notre correspondance. Il nous fallut courir à toutes jambes pour accéder à notre rampe de départ. Le pauvre Christian avec ses deux béquilles canadiennes, n’avait jamais couru comme ça de toute sa vie! Sur le chemin, je le pris sur mon dos à quelques reprises pour aller plus vite encore. J’étais essoufflé comme un marathonien à la ligne d’arrivée. Nous sommes parvenus à rejoindre notre vol, juste à temps, on nous attendait… Miracle? Quoi d’autres alors?

Et encore…

Nous étions enfin sur le vol transatlantique. Cette fois-ci, c’était pour vrai que nous rentions. François était vraiment mal. Nous avions hâte que le supplice aérien se termine, car avec sa difficulté à respirer, la pression devait le faire souffrir encore davantage. À notre arrivée à Montréal, il fallait passer par les douanes afin d’obtenir le fameux permis de séjour pour nos deux enfants. Deux heures encore d’attente. J’ai plaidé notre cause et celle de notre enfant malade pour que les choses s’accélèrent, mais la douanière, sévère, me répondit: « Monsieur, vous avez le privilège d’entrer au Canada, ce n’est pas quelques minutes de plus qui vous feront mal. Veuillez reprendre votre place dans la file. » Le douanier qui nous remit nos documents nous regardait étrangement… Il devait bien se demander qui nous étions pour être admis au Canada avec des permis si rares pour nos enfants spéciaux.

Cela faisait déjà plus de 15 heures que nous avions quitté notre gîte. Nos trois grands avaient été exemplaires de patience et de compréhension. Dès que nous avons pu quitter la zone des douanes canadiennes, nous avons rencontré Agathe, la directrice de l’Arche-Montréal, venue nous accueillir avec Lynn et Jadwiga, deux femmes présentant une déficience intellectuelle. Quel bonheur de voir ces gens, un indice de toute la chaleur humaine que nous trouverions dans la communauté. Il y avait aussi Rémi, le frère de Céline et sa conjointe Nathalie qui étaient venus nous livrer notre voiture, une Mercury Villager 1995, achetée via Internet. Rémi n’avait pas pensé que nous aurions autant de bagages et avait laissé les pneus d’été dans la voiture! Nous avons chargé tous ces bagages littéralement sur nos enfants pour réussir à tout emporter. Heureusement, il ne fallait que 45 minutes pour nous rendre à Boucherville où nous attendait Michel, un ami que nous avions connu en France et qui avait accepté de nous héberger quelques jours, le temps de pouvoir emménager dans la maison que j’avais achetée quelques semaines plus tôt. Nous étions le vendredi soir. Le lendemain, après une très courte nuit sans sommeil, surprise : ma mère et ma soeur étaient venues nous dire bienvenue au pays et me souhaiter bon anniversaire (eh oui, c’était mon anniversaire le 22 !). Nous étions vidés de fatigue. Mais François était malade et avait besoin de soins. Encore là, Agathe nous vint en aide. Un ancien administrateur de L’Arche-Montréal était médecin. Elle l’appela pour lui demander ce que nous pouvions faire. Il nous pria de venir chez lui, à sa résidence, où il put ausculter sommairement François. Il téléphona à l’urgence de l’Hôpital Ste-Justine pour les avertir que nous venions avec l’enfant, en profondes difficultés respiratoires. Dès notre arrivée à l’hôpital, François fut accueilli et hospitalisé. Lorsqu’il fut installé et pris en charge, on me demanda d’aller faire les formalités d’admission…

Nous n’avions, bien sûr, pas eu le temps de faire les démarches pour obtenir nos cartes d’assurance-maladie, un samedi en plus! On m’indiqua que la facture s’élèverait déjà à plus de 1600 $ et on me donnait jusqu’au lundi midi pour régulariser la situation… Tout en accompagnant François à l’hôpital, Céline et moi devions nous occuper des autres garçons, laissés à eux-mêmes chez notre ami. Le lundi matin, nous nous sommes dirigés avec les trois grands vers le bureau de la Régie de l’Assurance-maladie du Québec. Une autre surprise nous y attendait. Un permis de séjour provisoire ne permettait pas d’émettre une couverture d’assurance-maladie pour des étrangers. L’agente était formelle. Céline, nos deux Canadiens et moi-même purent obtenir nos cartes, mais pas Christian ni François. Dans un moment d’inspiration, je sortis la lettre que le directeur général de la RAMQ avait rédigé pour donner à la France la garantie de couverture maladie qui avait été requise. Je plaidai encore une fois la cause de mes deux enfants adoptés. On me rétorqua qu’il s’agissait d’une lettre générique qui ne précisait pas que c’était en faveur de mes deux enfants. Je répondis à l’agente que nous ne serions pas venus au Canada si ce document n’avait pas été émis en garantie de couverture! Elle eut un doute et décida d’aller parler à un responsable. Nous avons patienté, un certain temps, interminable. Elle finit par revenir avec son responsable qui nous demanda de répéter, encore une fois, notre interprétation de la lettre fournie.  Je lui dit avec force: « Demandez à votre grand patron lui-même ce qu’il voulait dire lorsqu’il a rédigé cette lettre! Nous avons fait toutes nos démarches pour venir ici avec la garantie que nos enfants seraient couverts. » Et comme on lui mentionna que François était hospitalisé, il dut y avoir un petit doute assorti d’une dose de compassion. Le responsable donna l’ordre à l’agente d’émettre les cartes. Nous étions sauvés, une fois de plus…

Première photo en sol canadien

Si vous n’avez pas la foi et ne croyez pas aux miracles et si vous avez lu ce témoignage jusqu’à la fin, vous ne pouvez pas ne pas en être troublé. Céline et moi sommes croyants. Lorsque nous avons dit oui à l’adoption de Christian et François, nous avions la conviction que les obstacles se pousseraient devant le passage de la Providence divine. Depuis la surprise de découvrir Christian alors que nous cherchions un bébé, les obstacles se sont bel et bien éliminés l’un après l’autre, non sans combat ni des tonnes de démarches à accomplir, mais nous nous retrouvions au Canada, dans notre nouveau chez nous, avec tous nos enfants. Une semaine avant, rien ne permettait d’imaginer que cela était possible… Nous n’avions aucun plan B. À vous de décider si tout ceci n’est qu’une série de hasards ou bien une intervention divine au coeur de notre histoire. En ce qui nous concerne, nous savons et nous rendons grâce…

PS: Pour ceux et celles qui veulent connaître la suite pour notre chien Milou, sachez que nos amis Ghislaine et Jean-Marc lui ont trouvé une famille d’accueil où il est resté jusqu’à la fin de sa vie. Il n’est jamais devenu Canadien!