Archive | juin 2012

Adopter en pleine crise de paternité

Ce texte fait suite à Un petit trésor a trouvé son écrin qu’il est préférable d’avoir lu avant celui-ci. Pour un sommaire de tous les articles de ce blogue, allez à Pour une lecture suivie de ce blogue

Je tiens à préciser que ce qui est raconté ici est bel et bien du passé. Les turbulences de l’adolescence et du passage à la vie adulte de nos trois grands ont laissé place à de nouvelles relations harmonieuses que nous avons reconstruites avec eux au fil des ans. C’est d’ailleurs parce que cela s’est transformé positivement que je peux raconter les évènements qui suivent. 

Stéphan, 17 ans

J’ai raconté l’adoption de notre dernier garçon dans le texte précédent. Hormis François, je n’y ai pas évoqué la situation de ses trois autres grands frères. Je ne voulais pas mélanger les genres, car l’adoption est une joie profonde, alors que le passage à l’âge adulte de garçons adoptés peut s’avérer un drame. Je peux parler pour Céline et moi. C’est ce que je me propose de faire ici.

Si vous avez lu quelques passages des textes précédents, notamment Vie de « familles » à Ville-Émard, vous aurez compris que notre vie était le plus souvent tournée vers nos quatre garçons, avec une attention particulière pour François et ses troubles de santé. Steve et Stéphan sont des jumeaux non-identiques que nous avons accueillis en janvier 1991, après que leur mère ait dû abdiquer quant à sa capacité maternelle. Christian s’est joint à notre famille en août 2001, à moins d’un mois de ses 12 ans, après avoir vécu sept ans dans un orphelinat roumain et quatre ans dans diverses institutions et familles d’accueil en France. Nos trois garçons portaient donc un baluchon rempli de surprises qui se sont distillées graduellement dans notre vie ensemble, avec des pics de manifestations pointant à l’adolescence…

Besoin d’aller voir ailleurs

Le décrochage pratique de leurs études secondaires n’était qu’un signe que le besoin de s’affirmer était très important chez nos jumeaux en particulier. Malgré les tentatives de les remettre en selle (école des adultes, école de décrocheurs, suivi clinique, etc.), rien n’y fit. Les tensions s’accentuaient au fur et à mesure que nos jeunes grandissaient en taille et en capacité d’auto-affirmation. Notre style de vie organisé et assez rigoureux ne leur convenait plus.

Pour ceux qui connaissent le fonctionnement de jumeaux, il y a souvent un fonceur et un suiveur! Stéphan avait toujours été le premier à s’affirmer, la plupart du temps de manière négative. C’est un jeune qui, probablement pour exorciser sa peur, a toujours voulu se donner un air de dur à cuire. Son attitude hostile ne l’avait jamais vraiment aidé à se faire des amis. Même quand il y arrivait, cela pouvait se retourner contre lui. Ainsi un jour, à 16 ans, il s’était mis en travers du chemin d’une jeune fille qui voulait s’en prendre à son amie. Devant la fermeté de Stéphan, la jeune fille tourna les talons en le menaçant de faire appel à « ses amis ». Les amis en question étaient en fait une « gang de rue » de jeunes mineurs. Ceux-ci, alertés par leur amie, se sont mis à attendre Stéphan tous les jours à la sortie de l’école. Les policiers devaient faire le guet quand c’était possible ou bien il fallait nous rendre nous-mêmes à la sortie des classes pour qu’il n’ait pas à circuler de manière isolée. Malgré toutes les précautions, il a dû affronter à deux reprises les attaques de ce groupe déterminé à lui asséner une bonne correction. Après les faits d’une violence peu banale, nous avions convaincu Stéphan de porter plainte. Il avait pu identifier au moins un des agresseurs avec un couteau. Nous croyions que cette manière de régler un conflit lui apporterait un peu plus de confiance dans la justice des hommes. Mais il est plutôt resté comme en état constant de paranoïa. La consommation de substances ne fut certes pas aidante pour voir les choses autrement.

Stéphan ne vivait plus à notre rythme. Il voulait quitter la maison après l’heure du coucher, dormir tout le jour, manger quand il avait faim, ne jamais se laver ni changer de vêtements. Adepte de sports extrêmes, il revenait souvent blessé. C’était sa vie comme il entendait la vivre et n’acceptait plus qu’on le recadre. Son agressivité était croissante envers nous, surtout envers sa mère qui ne parvenait pas à lâcher du leste. Un jour, en voulant l’éloigner de Céline qu’il était sur le point d’affronter de trop près, je le repoussai violemment et nous sommes plus ou moins tombés par terre. Il avait fini par se calmer, mais, comme il le dit lui-même plus tard, il aurait pu s’en prendre à moi et remporter aisément son combat, la différence de taille étant déjà bien à son avantage. Pour moi, ce fut le signe qu’il fallait trouver une autre voie pour régler nos différends. Je me rappelle d’être allé vers lui, dans sa chambre, pour lui dire que j’avais fait une erreur et que je ne voulais plus jamais avoir à régler une mésentente par la force. Plutôt que de créer un espace de dialogue, je crois que mon aveu m’a fait perdre le respect qu’il avait pour moi devant ma volonté de non-violence, qu’il considérait comme de la faiblesse. Je pense qu’il aurait préféré un père fort physiquement qui, s’il était capable de le corriger, pourrait donc lui garantir la sécurité au cas où il serait menacé. Il venait de « tuer » l’image de son père. Mais il n’en avait pas fini avec sa mère! Au contraire. Son petit frère François était visiblement effrayé lorsque le ton montait et il courait se réfugier dans mes bras (au moins, lui, croyait encore que les bras de son père était un endroit sécuritaire!). Nous avons alors convenu, Céline et moi, qu’il fallait donner à Stéphan ce qu’il voulait: une pleine autonomie. Mais pour ce faire, nous devions l’écarter de notre vue, car nous aurions été incapables de ne pas réagir à « sa vie ». Fin janvier 2006, trois mois avant ses 18 ans, nous l’avons « installé » dans une chambre en colocation à Verdun. Nous avions défrayé le premier mois et fourni un peu d’épicerie et l’avons assuré qu’il pourrait manger chez nous lorsqu’il aurait faim, dans la mesure où son comportement et son état seraient acceptables. Stéphan s’était résigné à cette décision. Les trois ans qui ont suivi lui ont donné de vivre toutes sortes d’aventures. Sa fascination pour la rue avait trouvé sa réalisation, car ses appartements (il a déménagé à trois ou quatre reprises) n’auront toujours été que des pieds-à-terre.

Steve, 17 ans

La situation de Stéphan étant plus ou moins « réglée », Steve, comme c’était toujours son habitude, se mit à développer les mêmes attitudes que son frère avait manifestées, en particulier envers sa mère. Sans doute un mélange de colère envers notre décision par rapport à son frère, mais également son propre désir d’autonomie, voyant peut-être à son tour une ouverture. Céline réagissait avec la même agressivité. La maisonnée était de nouveau en tensions. Steve nous avait déjà demandé d’aller vivre chez sa petite amie (c’est-à-dire chez ses parents). Avec un peu de dialogue et une rencontre « forcée » entre nous et les beaux-parents, il avait choisi de reporter ce projet. Mais lorsque son attitude fut devenue insupportable, Céline lui offrit de se trouver un autre lieu où vivre. Au moins, il avait deux choix possibles. Un ami lui offrait le gîte (lui aussi chez ses parents) et le projet de rejoindre sa copine était toujours d’actualité. Il choisit cette solution. Lorsque je rentrai du travail, ce jour-là, ses affaires étaient toutes prêtes et Céline m’ordonna pratiquement d’aller reconduire mon fils là où il voulait aller. Cette décision était survenue sans discussion entre nous. Je la subissais autant sinon plus que mon fils. Ce soir-là, j’étais complètement brisé. Mes deux enfants aimés, protégés, couverts lorsqu’il le fallait, accompagnés chez tous les spécialistes pour les aider, etc. avaient quitté mon domicile. Nous ne fêterions même pas leurs 18 ans en tant que partageant notre vie, mais comme des « déjà » adultes vivant par eux-mêmes. Je n’arrivais pas à laisser monter ma colère contre ma femme, je la tournai plutôt contre moi-même.

Quelques jours auparavant, nous avions reçu cet appel de Catherine Desrosiers de l’Association Emmanuel (voir Un petit trésor a trouvé son écrin). Elle nous offrait de prendre un petit garçon de 15 mois… Nous n’avions pas été capables de lui répondre immédiatement comme ce fut le cas pour tous nos autres enfants. Nous étions en réflexion, mais celle-ci était au second plan dans l’ordre de nos priorités du moment. Je me rappelle avoir dit à Steve en l’accompagnant que j’avais tout raté, que je ne pouvais plus me considérer comme un bon père. Quand je l’ai quitté avec toutes ses affaires, chez ses beaux-parents, il s’est jeté sur moi pour me faire un calin. J’avais la tête serrée sur sa poitrine, ce qui peut aider à visualiser la différence de taille. Il me dit alors: « Papa, il faut que vous preniez ce petit gars-là. Vous êtes des bons parents tous les deux, il a besoin de vous ». Je suis parti en sanglots, comme ce jour de janvier 1991 où nous étions partis avec lui et son jumeau pour en faire nos fils…

Je ne me souviens plus très bien de ce qui est arrivé dans les jours suivants. Je ne sais pas pourquoi je me suis senti assez fort pour dire « oui » à un autre enfant alors que j’avais cette conviction d’avoir failli. Mais ce que m’avait dit Steve y a été pour beaucoup. J’ai fait confiance en son témoignage plus qu’à ce que je sentais de moi-même. Nous nous sommes donc lancés malgré tout dans l’aventure d’une nouvelle adoption.

Le troisième n’avait pas dit son mot

Christian, 16 ans

Lorsque Xavier fit son entrée dans la maison, Christian se mit à éprouver une grande jalousie. Son âge mental était évalué à plus ou moins 9-10 ans, mais cela ne disait rien de son développement socio-affectif. En plus de sa déficience intellectuelle, Christian avait un trouble d’attachement sévère. Chaque fois que nous prenions l’un ou l’autre de ses deux petits-frères, Christian ruminait une colère profonde. Il était suivi par une psychologue de son école. Il lui avait avoué à quel point il aurait aimé être cajolé comme ses petits frères, qu’on le prenne sur nous et qu’on lui tapote les fesses! Malgré que nous lui faisions part du décalage entre son besoin, fort compréhensible, et son corps déjà adulte (lui aussi est devenu très costaud), il ne pouvait pas assumer ce que pourtant il parvenait à comprendre. Son comportement se mit à se détraquer considérablement.

Sa manière de s’opposer devint moins discrète. Entre autres, il accaparait la salle de bains pendant des heures. Dès que nous le sommions de sortir, il se mettait à crier et même à hurler des sons stridents et effrayants. Parfois il prenait ses béquilles en métal et se mettait à frapper dans la porte. Les petits avaient peur et accouraient dans nos bras. Malgré la médication qui fut mise en place, la situation ne s’arrangeait pas. Christian s’est mis à menacer avec des paroles qu’il savait provocatrices et qui faisaient réagir instantanément sa mère, comme : « Je vais le tuer, moi, ton mari. » Nous avons atteint un sommet lorsqu’un soir, il prit une de ses cannes et la pointait vers Céline en menaçant de la frapper. Je suis intervenu à ce moment. Je lui ai demandé s’il voulait vraiment en venir aux coups. Il m’a dit qu’il voulait se battre. En raison de son handicap, il m’a fallut quelques secondes pour le faire basculer de son siège et le pousser par terre. Il comprit immédiatement qu’il n’aurait aucune chance. Il se calma, mais pour Céline le point de non-retour était atteint. Le lendemain, un signalement d’urgence fut placé au Centre de réadaptation en déficience intellectuelle. Près de six mois plus tard, en juin 2007, lui aussi à quelques semaines de son dix-huitième anniversaire, Christian quittait notre maison pour un placement en dépannage, au nord de St-Jérôme dans les Laurentides. Je l’y accompagnai et je tentai au long du trajet de lui faire sentir que ce n’était pas de sa faute, mais que nous ne pouvions pas nous occuper de deux petits en grands besoins comme ses frères tout en gérant une si grande demande d’attention de sa part. Le temps servirait à nous repositionner réciproquement. Comme il fallait s’y attendre, la consigne du Centre de réadaptation fut de couper les liens pendant quelques semaines, histoire d’aider Christian à baisser son niveau de colère. Nous reprîmes nos liens vers la fin de l’été, quelques semaines avant qu’il soit rapatrié à Montréal, dans une résidence qui ouvrait et où il serait le premier « client ». C’était à moins de dix minutes de chez nous. Cela  nous permettait de  l’accueillir chez nous régulièrement. La colère n’était pas éteinte. Elle se manifestait parfois vivement. Mais Christian tenait visiblement à conserver un lien concret avec nous et c’est sans doute ce qui l’a aidé à trouver une certaine maîtrise de ses mouvements intérieurs lorsqu’il venait à la maison. Son comportement s’est donc stabilisé avec nous, mais dégradé à l’école ainsi que dans sa troisième résidence, celle qu’il a habitée juste avant l’actuelle où il est stable depuis 2009. Peu à peu, dans ces deux lieux, aidé d’une médication plus adaptée, Christian s’est apaisé. Lorsqu’il vient à la maison, ses visites sont de plusieurs jours et se déroulent généralement très bien. Ses deux petits frères l’adorent et aiment bien se faire bercer par lui. C’est un peu comme s’il recevait à travers eux l’affection qu’il aurait voulu avoir de notre part…

Guérir un sentiment d’imposture

Sur nos trois enfants qui avaient passé le cap de l’âge adulte, les trois situations avaient plutôt tourné mal. Je relisais ma vie avec eux. Je voyais à quel point j’avais été proche et aimant lorsque mes enfants étaient petits. Même si Céline ne me donnait que peu de place dans la « législation domestique », je voyais combien il m’était difficile d’être le papa d’adolescents rebelles, surtout lorsque leur agressivité se tournait vers la femme que j’aimais, ma femme! J’étais donc très amoché dans mon amour-propre, dans mon sentiment de n’avoir pas su être un bon père jusqu’au bout. Je me vivais beaucoup plus tourné sur moi-même. Je me voyais pour la première fois comme un homme dépendant et je mesurais à quel point cette dépendance pouvait s’exprimer sous diverses formes. Je m’apitoyais. J’avais besoin de me ressaisir. Je cherchai des ressources. Je ne voulais pas forcément une thérapie, mais quelque chose qui me permettrait également de faire le point dans ma vie spirituelle, car je ne me sentais même plus digne d’être serviteur de Dieu. En fait, je me sentais comme si j’étais un imposteur: père imposteur, mari imposteur, responsable d’une communauté imposteur… C’est le mot qui dit le mieux mon sentiment de l’époque. Je trouvai sur l’Internet un ministère rattaché aux églises évangéliques appelé Torrents de vie. Je décidai d’en parler avec Céline qui comprit alors à quel point j’étais atteint dans ma personne avec tout ce que nous avions vécu. Elle me donna son soutien total. Je fis donc cette expérience de 20 semaines. Les soirées consistaient en un temps de prière de louange suivi d’une conférence et d’une rencontre en petit groupe. Nous étions huit hommes dans mon petit groupe, tous plus ou moins en lutte avec eux-mêmes, leur histoire, leurs dérapages, leurs désillusions, leur dysfonctionnement. J’ai expérimenté une véritable confrérie avec ces hommes que j’ai découverts capables d’exprimer leurs limites, leurs erreurs, leurs peurs, mais aussi leur beauté intérieure et leur foi sincère. Tout en me vivant comme étranger à cette spiritualité, j’ai fait le parcours jusqu’au bout et j’en éprouve encore de la reconnaissance.

Lorsque nous avons célébré nos 24 ans de mariage, au printemps 2008, j’anticipais l’approche de notre vingt-cinquième anniversaire et je considérais qu’il fallait retrouver notre lien amoureux et surtout de confiance réciproque. Je proposai à Céline une semaine « Cana » avec la communauté du Chemin Neuf. Elle accepta aussitôt. Vécue en juillet, cette semaine de ressourcement fut pour nous un renouvellement ardent de notre amour mutuel qui me permit de voir venir notre quart de siècle ensemble avec plus de sérénité. Rien n’est parfait en amour, mais avec la connaissance intime que nous avons l’un pour l’autre, avec le pardon comme moteur de notre vie de couple, l’humour pour désamorcer les tensions, la foi en Dieu pour aller au-delà de nous-mêmes, nous trouvons toujours le chemin pour nous rejoindre et nous aimer tel que nous sommes en vérité.

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Un petit trésor a trouvé son écrin

Ce texte fait suite à L’Arche, lieu de conflits et à bien d’autres qui racontent les bonheurs de notre famille.  Un sommaire de ce blogue est disponible ici: Pour une lecture suivie de ce blogue.

François, 4 ans, et son futur petit frère Xavier, 16 mois: la rencontre initiale

En novembre 2002, quand nous sommes allés chercher notre petit François à Montjoie, véritable « sanctuaire » de l’Association Emmanuel SOS Adoption, Lucette et Jean Alingrin nous avaient suggéré, une fois rentrés au Québec, de nous rapprocher de l’association Emmanuel, L’amour qui sauve qu’ils considéraient plus ou moins comme une branche canadienne de leur oeuvre. C’est ainsi, après plusieurs tentatives, que nous avons pu faire connaissance avec la directrice, Catherine Desrosiers, fille aimée du couple fondateur de l’Association québécoise, au courant de l’hiver 2004. Ajoutons que j’ai tellement aimé l’Association que j’ai accepté de siéger au conseil d’administration depuis cette année-là.

Le couple Alingrin craignait que « Emmanuel Québec » se soit peu à peu éloignée de la dimension spirituelle qui est au coeur de leur fondation en France. En réalité, bien que la dimension spirituelle soit effectivement plus discrète qu’à Montjoie, elle fait partie intrinsèquement de toute démarche d’adoption. Au centre de toute spiritualité figure l’amour. Au coeur de tout projet d’adoption se révèle l’amour inconditionnel qui se tourne vers ce qui est « étranger » à nous-même, l’enfant d’une autre, négligé ou rejeté, toujours différent… N’est-ce pas là déjà un grand pas dans le monde spirituel?

Une nouvelle brèche

Nous étions disposés à accueillir un nouvel enfant. Avec François en bas âge, nous étions de « vieux » parents d’ados qui avaient repris la routine des couches, des rhumes à répétition, des nuits blanches et même des hospitalisations fréquentes, bref de tout ce qui constitue les soins à prodiguer à un petit. Nous étions rodés à cette vie. Nous pouvions bien en ajouter un autre, voire deux, car il y avait de la place dans notre coeur. Et pour François, grandir avec une petite soeur ou un petit frère serait sans doute profitable plutôt que de demeurer le centre unique d’attraction de ses parents quand les grands viendraient à quitter l’un après l’autre. Nous avons tout de même attendu que le jugement d’adoption soit prononcé avant de nous lancer, ce qui fut fait le 7 janvier 2004.

Nous nous sommes inscrits à la « banque mixte » du Centre Jeunesse de Montréal. En gros, il s’agit d’accueillir un enfant placé en famille d’accueil mais dont le projet de vie est fortement orienté vers l’adoption. C’est un processus relativement long. Quelques semaines après notre appel, nous recevions une lettre d’invitation à une réunion d’information. Si nous ne nous y présentions pas, notre dossier serait simplement écarté. Nous avons participé à cette rencontre, puis une deuxième fixée un mois plus tard pour laisser du temps à la réflexion. La présentation qu’on y fait et les témoignages ressemblent parfois à une réelle entreprise de découragement! On nous dresse un tableau très lourd des enfants qui passent par cette voie et on nous inquiète un peu avec les démarches. Mais cela n’a pas eu d’effet sur nous, cas nous en avions vu d’autres! Notre fiche d’inscription complétée, notre dossier fut mis en attente pour l’évaluation psychosociale et les autres étapes. On nous avertit qu’il fallait plusieurs mois avant de procéder, à moins qu’un enfant se trouve jumelé avec nous et qu’il faille procéder en accéléré.

L’Association Emmanuel tient chaque année son activité de ressourcement dans la région de Lanaudière. Notre première rencontre avec les « familles Emmanuel », en septembre 2004, fut un moment particulièrement touchant, bien que Céline l’ait vécu bien différemment. Nous avons pris conscience que les familles Emmanuel étaient souvent composées de couples en majorité plus âgés que nous et qu’elles comptaient parfois cinq, huit, douze enfants et même plus dont certains avec de lourds handicaps! Nous étions donc minoritaires avec nos quatre enfants et relativement jeunes! Nous avons trouvé une solidarité parmi ces couples et nous nous sommes sentis un peu moins fous à vouloir encore adopter passée la quarantaine.

Le délai d’attente est ce qu’il y a de plus pénible dans l’adoption. S’il aide à creuser le désir, la situation familiale entre le moment où nous décidons de nous lancer dans les démarches et celui où nous recevons une proposition peut avoir changé du tout au tout. On se met également à douter: du désir, du choix, de nous… C’est un peu ce qui nous est arrivé. Et c’est exactement au moment de ce creux, en pleine remise en question, que la proposition est arrivée. Elle ne vint d’ailleurs pas de notre Centre Jeunesse, mais de celui d’une autre région. C’est Catherine Desrosiers qui joua donc l’intermédiaire, ce qui est l’un de ses rôles principaux au sein d’Emmanuel.

Un petit garçon au pronostic incertain

François allait avoir quatre ans. Le téléphone sonna quelques semaines avant son anniversaire. Catherine nous proposait un petit garçon de 14 mois. Nous aurions aimé une fille, mais dès qu’elle souffla quelques renseignements sur l’histoire du petit et sur son état, le coeur de Céline était déjà disposé. Le mien suivrait simplement dès qu’elle m’en parlerait, je suis comme ça. Xavier venait d’une autre région. Le Centre Jeunesse du lieu avait cherché sur son territoire une famille pour l’enfant, sans succès. C’est dans ces cas qu’on s’adresse à Emmanuel qui dispose d’une banque de candidats ouverts à des enfants dits « à particularités ». Catherine avait discerné que le besoin pour cet enfant correspondait à une famille comme la nôtre, une « senior » comme elle dit. Le processus d’évaluation urgent fut mis immédiatement en branle par l’autre Centre Jeunesse et fut traversé avec succès. Une professionnelle du travail social confirmait que nous étions encore « bons » pour adopter!

Xavier avait été victime de négligence grave durant les neuf premiers mois de sa vie. Lorsqu’il fut retiré de sa famille, il était dans un tel état que son neurologue ne put s’empêcher de croire qu’il avait « quelque chose ». Il envisageait un syndrome de DiGeorge. La famille d’accueil dans laquelle il avait été placé n’était pas disposée à prendre le risque d’une adoption avec un tel pronostic. Malgré les craintes que son état nous inspirait, nous n’avons pas renoncé à dire oui à ce petit bout d’homme. Le Centre Jeunesse voulait toutefois laisser l’enfant encore quelques semaines avec sa famille d’accueil, le temps que les examens médicaux soient complétés. Nous avons argumenté qu’à 15-16 mois, il ne restait plus beaucoup de potentiel d’attachement de la part d’un enfant pour sa famille adoptive. Cela serait pire encore en ajoutant trois autres mois. Et nous étions disposés à parcourir la distance pour les examens à l’hôpital de sa région. La responsable du placement en vue d’adoption reçut favorablement nos arguments. C’est ainsi que Xavier fit son arrivée dans notre maison le 4 juillet 2006.

Lorsque le généticien nous fit rapport des résultats aux examens demandés par le neurologue, en septembre suivant, il nous rapporta que le caryotype était… normal! Xavier n’avait aucun syndrome particulier. Son développement avait pris du retard, mais le rattrapage en cours était déjà remarquable. Nous avions donc un enfant « normal ». Pour un couple préparé au « pire » en terme de pronostic, se faire dire que l’enfant n’a rien est un choc aussi grand que lorsqu’on apprend que notre enfant a quelque chose… Il allait aller à l’école, faire des devoirs, peut-être faire partie d’un club de hockey, avoir des amis, une copine… se marier! Bref, ce n’était plus le même programme que nous avions anticipé. Encore une fois, la vie nous faisait une surprise!

Xavier a maintenant sept ans. Son retard n’est pas complètement rattrapé, surtout au plan socio-affectif. Son déficit d’attention ne l’aide certes pas et nous avons opté avec les professionnels de lui faire redoubler sa maternelle afin qu’il soit plus apte à commencer son véritable parcours scolaire en septembre prochain. Globalement, c’est un petit garçon charmeur, curieux de tout, aimant l’action, le changement, un brin harcelant… La vie avec un grand frère trisomique n’est pas toujours facile pour lui, car François aime bien susciter des réactions, et son petit frère est hyper réactif! Nous espérons simplement qu’avec le temps, nos p’tits derniers puissent devenir de plus en plus les frères affectueux qu’ils sont au moins sur papier!

Tout cet épisode de notre vie peut sembler relativement tranquille, mais en même temps que j’étais dans une joie extraordinaire face à ma cinquième paternité, Céline et moi étions éprouvés comme jamais avec les trois grands… Je vous raconte bientôt.