Les lendemains qui déchantent

Cet article fait suite à Quand toutes les barrières tombent qu’il est préférable de lire avant.

Philippe (décédé récemment), Janique et Martine

Quand on dit oui à quelque chose d’inouï, il va de soi que les réactions seront variées. Dans un premier temps, on cherche surtout les confirmations et il y en a toujours. Pour un grand maître du discernement, comme saint Ignace de Loyola, les mouvements du coeur ou de l’âme sont à écouter avec attention lorsqu’il s’agit de vocation. Il parle ainsi de consolation et de désolation. Quand on envisage une orientation à sa vie, il y aura consolation si ce qui m’habite est la joie, l’enthousiasme, des réactions positives des autres. Il y aura désolation si la tristesse m’envahit, les gens se détournent de moi, etc. Ceci dit, ni la consolation, ni la désolation ne sont les repères finaux pour les choix. Ils sont des indications à prendre en compte, sans plus. Dans mon cas, après avoir dit oui à L’Arche, les consolations ont été importantes surtout par les nombreuses barrières qui se sont effacées littéralement de la route. Mais un tel choix qui provoque un retournement à 180° ne peut pas ne pas faire de vagues.

Quitter à un sommet

Il y a eu les premières réactions et les autres. Dans un premier temps, les membres de nos familles respectives ont plutôt accueilli notre choix de nous engager à L’Arche avec bienveillance. Par la suite, les interrogations se sont faites plus insistantes. En quoi consiste un engagement? Est-ce pour la vie? Avez-vous le droit de sortir? Pourra-t-on vous voir? Toutes ces questions qui témoignent de la méconnaissance d’un mouvement international qui est pourtant largement reconnu en dehors des frontières d’origine de Jean Vanier, son fondateur. Les réponses apportées semblaient le plus souvent rassurantes.

Dans l’entreprise, il en fut autrement. Julien, mon patron de Québec avait semblé à demi-surpris. Il connaissait mes « penchants » pour la religion, la justice sociale, etc. Il me connaissait également pour mon empathie, mes valeurs humaines. Le temps n’était pas favorable à ce que je quitte, mais en homme d’affaires expérimenté, il avait déjà envisagé une suite. Les collègues de mon bureau à Paris ont été moins subtils. MTLI partageait ses locaux avec des associés de Julien qui travaillaient dans divers domaines connexes. Ils étaient partenaires. Ce sont eux, le plus souvent, qui ouvraient les portes pour que nous puissions démarcher les clients. J’avais établi une relation de confiance avec les uns et les autres, même si on me considérait évidemment comme le jeune Canadien encore en apprentissage, ce qui était juste. Michel avait peu réagi à mon annonce. C’était un homme peu loquace sur ses sentiments, comme tant d’autres. Il semblait quand même avoir un certain intérêt pour mon choix, d’autant qu’il avait une fille adulte qui nécessitait un accompagnement soutenu. Paul était un homme charmeur, chaleureux, ouvert. Il fit comme si l’annonce de mon choix ne l’atteignait pas et se réjouit rapidement pour moi.

Le mois de septembre me parut bizarre. J’étais fort engagé dans l’entreprise, en semaine, mais je quittais prématurément le vendredi pour me rendre à Hauterives, y retrouver ma famille. Il est possible qu’en raison de ces allers-retours, j’ai été moins conscient de ce qui se tramait derrière mon dos. Nadia fut envoyée de Québec pour me seconder. Julien avait prévu qu’elle me succéderait. Ne me connaissant pas, elle s’investit rapidement auprès des partenaires pour la continuité. Mais elle entendit également des choses à mon propos. Fin novembre, Julien vint à Paris. Nous primes le temps de parler un peu. À un moment, il m’interrogea sur ce que c’était réellement l’endroit où je m’en allais. Il avait visiblement besoin de vérifier des choses. Lorsqu’il fut rassuré, il me demanda si j’avais entendu ce qu’on racontait à mon propos. Il me dit que le bruit courait abondamment que j’avais été endoctriné et que je partais dans une secte religieuse répertoriée dans une liste officielle. Je finis par savoir que l’auteur de ces rumeurs n’était autre que Paul. Après m’être assuré que rien ne liait L’Arche de Jean Vanier à un quelconque répertoire de sectes en France, je m’en vins confronter Paul. J’étais en colère. Il s’était dit mon ami. Il me souriait chaque matin. Et pendant des semaines, il encourageait les gens à me voir comme un faible qui s’était laissé endoctriné. Je lui démontrai qu’il avait tout faux. L’Arche, loin d’être vue comme une secte, était un partenaire reconnu par l’État et les nombreux Départements dans lesquels elle était implantée. Si L’Arche faisait une place centrale à la dimension spirituelle, ce n’était certainement pas pour brimer les consciences et limiter les libertés, mais au contraire pour en déployer tout leur potentiel! La longue démonstration qu’il subit et les reproches au nom de l’amitié finirent par l’atteindre et il se montra alors fort malheureux d’avoir ainsi causé du tort. Il me promit qu’il allait réparer auprès des gens à qui il avait parlé afin de rétablir les faits. Je ne sais pas s’il l’a fait effectivement, mais sa promesse me suffisait.

J’avais surtout mal du fait que la plupart des employés que j’avais accompagnés, soutenus et défendus m’avaient peu à peu tourné le dos. Seules quelques personnes, dont Annie, Michel et Pierre sont demeurées loyales et le sont toujours après ces années. La fête de départ qu’on me fit à la mi-décembre avait le goût amer de la désolation. Mais pour embrasser un choix vocationnel, ne faut-il pas aussi qu’il comporte de telles conséquences?

Arriver dans un monde inconnu

Chaque fois qu’il était possible, je venais à L’Arche de la Vallée le vendredi pour pouvoir assister au conseil communautaire qui était l’équivalent d’un comité de direction. Je n’étais pas encore le directeur, mais on avait eu pour moi cet égard de déplacer la réunion au vendredi afin de me permettre d’y être de temps en temps. J’ai eu droit à quelques tests. Le premier jour, en début de réunion, Geneviève me remit le Prions en Église et me demanda « Tu veux bien nous faire prier, Jocelyn? » Comme j’ai dû paraître nul à cette occasion. Oui, j’étais croyant. Oui, j’avais étudié en théologie. Oui, j’allais à la messe hebdomadaire. Mais faire prier un groupe ne faisait pas partie de mes expériences majeures, surtout pas récentes!

On nous avait proposé de faire les vacances de Noël avec un groupe de la communauté, histoire de nous apprivoiser avec quelques membres et pour mieux connaître la réalité d’un groupe de L’Arche. Un de ces groupes devait passer 10 jours à Cuise-la-Motte, tout près de Trosly-Breuil, le lieu où tout a commencé pour L’Arche. Céline et les enfants avaient accepté sans gaieté de coeur. Pour moi, c’était une chance de poursuivre ce que j’avais commencé avec L’Arche à Paris depuis quatre mois. Le responsable de ce groupe était un homme dans la jeune trentaine avec une courte expérience de L’Arche et plusieurs années de vie communautaire en silence complet, chez les Chartreux! Il y avait dans le groupe David, un jeune adulte trisomique avec de graves problèmes de comportement. Pour un rien, David se mettait en colère et frappait tout ce qui bougeait autour de lui. Un soir, au restaurant, il poussa violemment toute la vaisselle qui était disposée devant lui, suscitant un silence gêné de tous les clients. Le responsable du groupe le poussa fermement dehors pendant qu’on ramassait les objets avec la serveuse apeurée. J’étais le futur directeur. J’étais complètement incompétent à gérer ce genre de situations, encore moins habile à évaluer la réaction vive du responsable. Je découvrais une partie de la réalité que j’aurais à gérer dans quelques jours et j’étais effrayé. Je doutais alors de l’appel que j’avais reçu. Dieu peut-il vraiment nous appeler à une telle chute hors de nos zones de confort et de compétences?

Le 3 janvier, je prenais ma première journée de travail. Ce que j’avais vécu dans ce restaurant aurait dû me préparer à ce qui surviendrait. Yolande, l’une des toutes premières femmes accueillies dans un foyer de l’Arche de la Vallée, était absolument ingérable depuis quelques semaines. Comme bien d’autres personnes vivant avec une déficience intellectuelle, la perspective du changement de directeur l’affectait sérieusement. Ce petit bout de femme avec laquelle j’avais versé quelques larmes, le 24 juillet, lorsque je fus présenté à toute la communauté, s’avérait d’une tyrannie phénoménale. L’équipe des assistants de son foyer n’en pouvait plus. Yolande était passée à la douche froide presque chaque jour. J’étais estomaqué devant les récits qu’on me faisaient et des méthodes employées. Dès le deuxième jour, j’avais à prendre une décision: il fallait que Yolande quitte pour un temps, sinon nous allions perdre toute l’équipe d’intervenants. Qui étais-je donc pour prendre une telle décision? C’est Marie-Paule qui fut ma plus grande conseillère. Elle était responsable des foyers et donc des personnes accueillies. Elle me suggéra d’envoyer Yolande passer un temps de retrait dans la communauté de Lyon. J’organisai les choses avec Georgette, la responsable. Yolande quitta non sans recevoir des remontrances de ma part et des objectifs précis sur lesquels réfléchir. L’équipe souffla un peu. Je leur demandais de voir comment chacun pourrait réaccueillir Yolande à son retour, mais j’avais devant moi des gens brisés par la violence de Y0lande et leur propre violence qu’ils avaient eux-mêmes extériorisée. Brice, par exemple, fut pris à un moment d’une telle colère qu’il frappa violemment dans une armoire dont il fracassa la porte! Ce petit bout de femme, minuscule même, avait le pouvoir de faire surgir la violence d’un apôtre de Gandhi comme Brice…

Peu de temps avant que je prenne mon poste, Jacques, un ancien de L’Arche qui avait beaucoup souffert de décisions de responsables, m’avait invité à « donner ma vision » lorsque je prendrais mon rôle. Donner ma vision? Quelle était donc ma vision? Et qu’est-ce qu’une vision? J’ai été tourmenté par cette question durant plusieurs jours. En prévision de ma première soirée communautaire, j’avais tenté d’écrire un beau « discours de vision », mais je ne pouvais rien dire d’autre que de la théorie. Lorsque l’occasion arriva, je quittai mon texte et me limitai à déclarer à tous que ma vision, ce serait d’être à l’écoute pendant au moins six mois. J’allais rencontrer tous les membres de la communauté, individuellement ou en groupes, afin de les connaître et de prendre connaissance de leurs visions! À mon avis, c’était sans doute la meilleure vision à donner à ce moment-là! J’avais dû être inspiré.

Mais ça n’avait pas convaincu tout le monde. Geneviève était l’une des fondatrices de la communauté qui allait célébrer 25 ans cette année-là. Elle avait quitté quelques années pour Trosly-Breuil, mais était revenue pour assumer à mi-temps le rôle de responsable des assistants (du personnel) et celui de coordinatrice régionale. Elle avait donc une autorité supérieure à la mienne en ce qui regarde toutes les communautés du sud-est de la France, mais une autorité qui ne s’exerçait pas sur la nôtre en raison de son appartenance. C’était certainement une situation frustrante pour elle qui voyait un jeunot étranger prendre un rôle aussi important. De plus, comme elle partait sans cesse à l’extérieur pour accompagner les communautés, un grand nombre d’assistants venait me rencontrer pour des problèmes qu’ils devaient régler. Mon sens pratique et ma propension à rendre service me commandaient alors de leur donner des réponses ou de poser des gestes qui relevaient normalement de Geneviève. En début de février, Geneviève demanda à me voir. Elle était doublement en colère. Elle était fâchée contre l’équipe de discernement. Elle ne croyait pas que c’était un bon choix de confier une grande communauté comme celle-ci à un homme inexpérimenté et qui ne connaissait rien à la vie communautaire ni au handicap. Elle m’en voulait aussi parce que j’avais pris des initiatives en rapport avec son rôle de responsable des assistants. Ce jour-là, je m’en rappelle fort bien, j’ai d’abord tout admis tout ce qu’elle disait. Oui, l’équipe avait peut-être fait erreur. Oui, j’avais joué dans ses plates-bandes. Mais j’ai eu cette inspiration qui l’a démontée: « Ce n’est ni toi ni moi qui ai voulu que je me retrouve ici à ce poste. Tu crois comme moi en la puissance de l’Esprit Saint. Tu as prié avec toute la communauté pour qu’il envoie un berger. C’est moi qui suis arrivé là. Toi et moi n’avons qu’une chose à faire: faire confiance que son choix a pu être le bon et faire en sorte que ça soit vrai. » Geneviève a quitté mon bureau. Notre collaboration s’est améliorée nettement après cette altercation (et parce que je me suis mêlé de mes affaires!).

En fait, cette transition fut réellement pénible. Je parlerai une autre fois de l’adaptation de nos jumeaux qui n’a en rien aidé notre intégration à cette région. Chaque jour, je me demandais ce que je faisais là. Je devais prendre les bouchées doubles pour apprendre mon rôle, apprendre L’Arche, apprendre les lois et règlements sur le handicap, les règles administratives sur la tenue d’un établissement pour adultes handicapés, la gestion des ressources financières, matérielles, humaines, les relations avec les élus, le voisinage, etc. Il me semble qu’en moins d’un an, j’ai fait l’équivalent d’au moins deux maîtrises!

Une seule chose m’habitait tout ce temps: je ne savais pas pourquoi j’étais là, je me savais incompétent, limité, maladroit, je n’aimais pas mon travail comme j’avais aimé le précédent, j’avais si peu de gratifications en fait… Mais, compte tenu des circonstances qui m’avaient conduit là, j’avais la conviction la plus intime que j’étais à ma place, car c’était là que Dieu m’avait voulu. Et être assuré de ça, ce n’est pas rien!

La suite par ici : un écho de Céline Les lendemains qui m’émerveillent—>

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9 avis sur « Les lendemains qui déchantent »

  1. Ping : Pour une lecture suivie… | Le Bonheur est dans les oui

  2. « Une seule chose m’habitait tout ce temps: je ne savais pas pourquoi j’étais là, je me savais incompétent, limité, maladroit, je n’aimais pas mon travail comme j’avais aimé le précédent, j’avais si peu de gratifications en fait… Mais, compte tenu des circonstances qui m’avaient conduit là, j’avais la conviction la plus intime que j’étais à ma place, car c’était là que Dieu m’avait voulu. Et être assuré de ça, ce n’est pas rien! »

    Impressionnant!

  3. Ping : Responsable sans expérience… | Le Bonheur est dans les oui

  4. Ping : Ces histoires gravées pour toujours… | Le Bonheur est dans les oui

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