Le blues du businessman

Un Noël en France

Décembre 1997. La compagnie MTLI Informatique était en pleine expansion à son bureau de Paris dont j’assumais la direction depuis moins de six mois. Nous avions déjà plus que doublé les effectifs et nous formions une petite communauté hot de Québécois à Paris. Un esprit de famille se développait et nous sentions que le vent était favorable pour le développement des affaires.

Quelques jours avant décembre, Céline et moi étions allés souper dans un petit cabaret assez médiocre, dans le genre « trappe à touristes » dont on nous avait pourtant dit du bien. Le but était de vérifier si notre groupe s’y plairait pour le « party » de bureau. Disons que ce n’est pas le genre de lieu pour une conversation profonde et où l’on se met spontanément à parler de ses manques, de ses aspirations, de ses rêves! Et pourtant, pendant que le spectacle suivait son cours, que les effeuilleuses et les travestis faisaient de leur mieux pour aiguicher les spectateurs, une femme et un homme n’y portaient que peu d’attention, car un dialogue intime les animait… (J’avoue avoir regardé un peu, quand même!)

Réussir n’est pas tout

Après six mois en France, je faisais avec Céline un premier bilan. Je prenais conscience que j’étais assez doué pour les affaires — je n’y suis pour rien, il paraît que c’est de famille. Mais quelque chose n’était pas comblé par ce succès. C’est alors que nous avons évoqué les rêves que nous portions lorsque nous nous sommes mariés. Nous avions inscrit sur notre faire-part : « Entourés de l’amour du Christ, nous voulons vivre de son détachement ». Nous vivions à Paris. Je gagnais un salaire plus qu’honorable. La maison était fréquemment remplie d’ « amis ». Au plan social, c’était l’image d’une belle réussite.

Mais ce soir-là, au cabaret,  nous avons pris conscience que nous nous étions éloignés de nos buts. Notre projet n’était pas de servir ces enfants gâtés de l’informatique. C’était pourtant ce que je faisais chaque jour: amadouer des informaticiens pour les garder dans l’entreprise afin de respecter la promesse que nous faisions à nos clients de leur offrir du personnel stable. Derrière le mot « détachement », nous mettions quelque chose comme « être assez libres face à nous-mêmes pour répondre à ce que Dieu veut ». Je n’avais pas le sentiment que nous étions dans la ligne de notre désir. Après deux heures d’échange, nous avons convenu que nous ne durerions pas dans ce genre de vie, que quelque chose nous serait « proposé ». Nous avions posé un regard clair et lucide sur les choix qui nous avaient menés jusque là. Cette soirée nous laissait une impression de joie et d’appréhension, tout à la fois. Mais le lendemain, la vie quotidienne reprenait le dessus. Les enfants allaient à l’école. Céline s’occupait de tout à la maison. Je travaillais beaucoup et finissais tard. Cette soirée n’avait-elle été qu’un rêve?

Le coup de fil

J’avais un ami, Louis Pilote, originaire d’Arvida comme moi. Nous avions fait partie pendant trois ans d’un groupe de pastorale scolaire appelés « Les Goélands » (en rappel à l’histoire de Jonathan Livingstone, le goéland). Ce groupe se réunissait tous les lundis soirs et nous avions développé une belle camaraderie grâce à Fernand, le prêtre accompagnateur, et à Max et Lise, un couple attachant. J’étais dans ma dernière année de secondaire quand Louis, mon aîné de trois ans, avait donné signe de vie. Il était en France, au sein d’une communauté de L’Arche. Avec le groupe, nous avions fait des recherches pour en connaître le fondateur, Jean Vanier. Cette expérience de vie communautaire avec « des personnes ayant un handicap mental » me fascinait. Louis est rentré au pays pour compléter ses études, et puis il est retourné dans cet établissement de Hauterives, dans le département de la Drôme. Après quelques années, il en devint le directeur.

En décembre 1997, il était toujours à ce poste. Je reçus un coup de fil de sa part. L’une des intervenantes étrangères qui travaillait dans sa communauté se trouvait être une bonne amie de ma mère! Celle-ci avait informé Louis que j’étais à Paris avec ma famille. Au téléphone, Louis commença par se montrer fâché du fait que je n’avais pas donné signe de vie depuis notre arrivée en France. Ce sujet avait été particulièrement chaud entre Céline et moi.

La vérité, c’est que nous étions venus en France en 1988 et avions fait un détour chez Louis à cette époque, le temps d’un weekend. Nous y avions connu Eva, son épouse allemande, et trois de leurs enfants. Louis nous avait fait visiter un foyer de L’Arche. Comme j’y étais prédisposé, j’avais été séduit. Céline avait plutôt été « confirmée » que L’Arche n’était pas pour elle. Peu de temps après nous être connus, en effet, je lui avais fait part de mon intérêt pour la vie communautaire et pour L’Arche. Mais elle ne parvenait aucunement à se voir proche de personnes avec une déficience intellectuelle. Depuis que nous étions installés en France, je proposais souvent à Céline de partir un weekend pour faire une visite en famille à mon ami Louis, à 600 km de Paris. Mais elle refusait systématiquement: « pas question, ces gens-là sont trop parfaits », disait-elle (elle expliquera sans doute elle-même). Bref, je n’osais pas l’appeler, de peur que j’aie à refuser une invitation presque certaine. Ce soir-là, quand Louis me rejoint par téléphone, il me reprocha mon manque d’égard au nom de notre amitié. Je baragouinai quelques vérités faibles: le temps qui manque, le travail qui prend, l’adaptation des enfants qui est difficile, etc. Louis m’annonça alors qu’il venait passer quelques jours à Paris et qu’il aimerait bien nous rencontrer. Nous avons convenu d’un moment pour nous retrouver le lundi suivant à une bouche de métro. Il me pardonnait…

Lorsqu’il fit irruption dans ma voiture « de fonction », il me dévisagea et contempla mes habits d’hommes d’affaires. Il ne put s’empêcher de me dire quelque chose comme « Wow, tu réussis! » Et je répliquai, de but en blanc: « Je réussis, mais je ne suis pas dans ma vocation… » Drôle de conversation pour deux amis qui ne se sont pas vus depuis plusieurs années! Louis passa la soirée avec nous. Céline finit par lui avouer son blocage à venir chez lui. Il nous fit promettre de venir passer un weekend. Celui de la Pentecôte en mai serait un bon moment. Louis nous quitta dans la bonne humeur. Nous étions à mille lieues de nous douter que cette visite allait être la prémisse d’un changement majeur dans notre vie. Comme quoi les oui sont toujours préparés dans les coeurs, bien avant le moment de les prononcer!

La suite par ici : Quand toutes les barrières tombent—>

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3 avis sur « Le blues du businessman »

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