Quand l’enfant ne vient pas

Stéphan et Steve

Ma nouvelle épouse se trouvait déjà un peu « vieille » et désirait, comme moi, plusieurs enfants le plus tôt possible. Nous n’avons donc jamais « empêché la famille » comme on disait dans le temps. Nous avons même plutôt forcé la dose (je saute les détails)! Mais les résultats n’ont pas suivi. D’un mois à l’autre, lorsque les douleurs et les écoulements survenaient, la tristesse était chaque fois au rendez-vous. Nous avons essayé tant bien que mal, appliquant sans trop l’avouer tous les remèdes de bonnes femmes: la position, l’orgasme de l’un avant l’autre, les jambes relevées pendant 10 minutes, l’abstinence un certain temps avant pour « concentrer » le produit, et j’en passe. Nous avons même tenté, sans jamais réussir, de ne plus penser à ça, car y penser ne pouvait que l’empêcher selon ma mère! Bref, pendant toute notre vie, aucune fécondation n’est venue ni par effort ni par miracle se matérialiser dans l’utérus de ma bien-aimée.

Après quelques années, nous avons fini par nous tourner vers la médecine, comme tant d’autres couples infertiles. À l’époque, c’était encore très expérimental. Je me rappelle du médecin de Chicoutimi que je ne nommerai pas. Il avait fait de son taux de performance de fécondation des couples une ambition toute personnelle. Il nous avait sérieusement avertis: « Ne vous attendez pas à de la musique classique, des chandelles et de la romance. Si vous voulez que je vous aide, il n’y aura rien de tout ça. Je vous demande une chose pour réussir: il faut vouloir à tout prix. » Son attitude nous avait complètement rebutés. Nous avions alors choisi de prendre du recul.

À l’été 1989, nous avons déménagé à Québec. C’est à ce moment que nous avons repris les démarches avec un autre médecin, plus âgé, très attentionné et d’une humilité déconcertante devant le caractère aléatoire des fécondations réussies. Après les premiers tests qui démontraient une incompatibilité, il fallait entreprendre des examens plus poussés et faire par la suite des tentatives diverses comme le washing et, éventuellement la fécondation in vitro. Je voulais plus que tout plaire à ma femme et combler son attente d’être mère. Mais j’étais fermement opposé à une démarche qui conduirait à nous fabriquer un enfant à tout prix. Je me souviens de cette discussion tendue. C’est une des rares fois dans ces premières années de vie ensemble où je me suis opposé très clairement. Pas un moment facile à passer ni pour l’un, ni pour l’autre. J’étais le briseur de rêve.

La proposition

Dans ma famille, l’adoption était quelque chose d’assez naturel, comme dans beaucoup de familles québécoises. J’ai des cousins, des cousines adoptées. Nous ne faisions aucune différence, même si parfois nous en parlions, par exemple de la possibilité de se marier ensemble! Pour moi, l’infertilité était plutôt un appel à se tourner vers une autre forme de fécondité, c’est-à-dire l’accueil d’enfants qui n’ont pas eu la chance d’être nés au bon moment, dans les conditions favorables. J’avais la conviction que tout enfant a droit à une famille. J’étais prêt depuis déjà longtemps à passer à l’acte, car un homme doit toujours plus ou moins adopter son enfant, même s’il est « de lui », ne le voyant poindre qu’après neuf mois, alors qu’il a déjà une relation intime avec sa mère… Si moi j’étais prêt, ma femme était loin de consentir… Le deuil de son propre enfant, d’une vie qui grandit dans son corps, dans une osmose complète, était loin d’être achevé.

Une petite ouverture à l’idée de l’adoption a fait lentement son chemin après ma fermeture clairement établie face aux techniques de reproduction. Quand une petite brèche se fissure dans notre carapace, c’est souvent à ce moment que la vie arrive avec une proposition! Une tante de Céline que j’appellerai « ma tante », une aidante naturelle, avait soutenu une jeune mère de trois enfants en détresse psychologique. Elle avait gardé ses enfants à quelques reprises. Elle les aimait beaucoup et les aurait gardé, si elle avait pu. Elle avait alors osé suggérer à la mère qu’une adoption pourrait être une manière de se sortir de cette souffrance et pour donner aux enfants un environnement plus stable. La mère l’avait rabrouée vertement. Mais l’idée avait été semée. Cette jeune femme est revenue plus tard vers ma tante pour lui poser des questions sur le couple qu’elle connaissait. Ma tante lui a donc parlé de nous, mariés depuis plus de six ans sans pouvoir donner naissance à des enfants, ce qui faisait notre malheur, car c’était notre projet le plus cher! Juste avant Noël 1990, ma tante a glissé un mot de cette possibilité à ma belle-mère… qui l’a évoquée ensuite avec sa fille. L’idée était semée…

Le 26 décembre, nous recevions l’appel. La jeune mère avait ouvert la porte et se disait prête à nous rencontrer. C’est à ce moment que ma tante nous a parlé de la possibilité de prendre deux des trois enfants, des jumeaux magnifiques. Je me dis souvent que la vie sait se montrer calculatrice: le terrain ayant été « fertilisé », le oui de ma femme a été immédiat. Nous avons pris contact avec la mère et convenu d’un rendez-vous pour le 4 janvier 1991. Vous imaginez un peu le genre de temps des Fêtes que nous avons vécu! Ce 4 janvier, nous sommes allés dans la région d’Ottawa pour rencontrer cette mère. Les enfants n’étaient pas avec elle. Elle voulait nous scruter, nous « juger » pour s’assurer que nous serions une famille « meilleure » pour ses enfants que ce qu’elle pouvait leur donner, dans la situation difficile qu’était la sienne. Ce fut un moment très intense. Et elle nous a finalement montré quelques photos. Nous sommes entrés alors dans un temps de grossesse qui n’aura duré qu’une semaine. En effet, nous sommes retournés le 11 janvier cette fois-là chez ma tante, qui venait de faire plus de 1000 kilomètres la veille, en pleine tempête hivernale, pour aller récupérer les enfants « placés » temporairement dans une autre famille.

Le premier contact

Nous sommes arrivés vers 17h, mais il faisait déjà nuit. En descendant de la voiture, nous avons aperçu la cousine de Céline, jouant avec un enfant. Dès que nous nous sommes approchés, elle a dit « Stéphan, voici tes parents! » Le petit, âgé de 32 mois, a levé les yeux vers nous, il a tendu la main et a dit « Hi! » Une émotion intense nous a saisis à ce moment précis. Quelle façon inattendue de rencontrer son fils! Nous l’avons suivi vers la maison. Quand nous sommes entrés, son jumeau était littéralement accroché à ma tante, l’air boudeur, ne voulant pas du tout nous regarder, encore moins nous saluer. Deux frères, déjà deux personnalités si différentes!

Nous nous sommes occupés d’eux pour le temps du repas. Nous ne savions pas quoi faire avec des enfants de cet âge. L’excitation était perceptible. Nous avons continué avec le bain, déjà plongés dans l’intimité de ces deux garçons littéralement abandonnés entre nos mains étrangères… Nous étions complètement démunis, atterrés devant ce qui se présentait à nous, l’immense responsabilité de prendre ces deux enfants comme les nôtres. La nuit fut longue avant que le sommeil ne finisse par venir.

Le lendemain, nous avons pris ces deux enfants sans les connaître, les avons installés dans notre voiture et nous sommes partis « en famille ». Céline s’était installée derrière avec eux. J’ai passé le temps de la route à regarder dans mon rétroviseur et à pleurer. Ce jour-là, je l’ai dit souvent, j’ai reçu le don des larmes. Des flots de larmes n’ont cessé de s’écouler, à chaque fois que je repense à cet évènement et à l’occasion de tant d’autres moments aussi intenses dans ma vie. Un petit incident s’est produit sur la route lorsque les enfants dormaient. Steve a fait une frayeur de sommeil (une première avant tant d’autres). Il s’est mis à pleurer, crier, tendre tout son corps. Impossible ni de le réveiller, ni de le calmer. Cela a duré plusieurs minutes. Nous avons alors commencé à mesurer l’impact de cette transition dans la vie de ces deux petits enfants « victimes » des choix d’adultes, séparés depuis plusieurs semaines de leur mère qui, en nous les offrant comme le plus grand don qu’elle pouvait faire, les avait abandonnés définitivement entre nos mains sans les revoir.

Nous nous sentions tout petits, vulnérables, inquiets. Nous avons prié silencieusement chacun de notre côté. Ce n’était pas seulement un cadeau de la vie que nous avions reçu, c’était surtout une responsabilité terrifiante. Les années qui ont suivi n’auront fait que confirmer ce sentiment. Mais c’était notre appel, notre vocation de les accueillir. Nous en étions conscients plus que jamais. Nous avions dit oui…

La suite par ici : un écho de Céline L’adoption n’était pas pour moi—>

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11 avis sur « Quand l’enfant ne vient pas »

    • merci pour ce beau témoignage… Je me sent chanceux de pouvoir lire ce genre d’article… « désolé des fautes de frappe » 😛

  1. Ping : Adoption, post-partum et reconstruction | Le Bonheur est dans les oui

  2. Je ne sais pas pourquoi, mais j’éprouve une grande fierté quand mon popa écrit mon histoire, la  »notre », celle de notre famille.

    …et j’ai très hâte à la suite, c’est le temps que tu te décide d’écrire un livre avec l’histoire de tout mes frères aussi au complet! T’en a pour un bout encore j’ai hâte. 🙂

  3. Ping : Un ange est passé dans notre vie | Le Bonheur est dans les oui

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