Ce chapitre fait suite à Adopter en pleine crise de paternité qu’il est préférable de livre avant. Pour un sommaire des chapitres, voir Pour une lecture suivie de ce blogue.
Nos trois fils aînés étaient donc désormais ailleurs, l’un avec sa conjointe, l’autre en ressource spécialisée et le troisième… dans la rue! C’est ce dernier, Stéphan, qui est concerné par cet article. Notre fils, qui avait toujours été fasciné par la rue et ses attraits, vivait donc en colocation dans l’arrondissement Verdun. Nous l’avions aidé à trouver un travail, mais il ne parvenait pas à respecter ses engagements. Suite à un grave différend avec le locataire qui lui relouait une chambre, il dut déménager rapidement. La chambre qu’il loua était mieux, mais ce nouveau coloc s’est révélé avoir de plus graves problèmes de santé mentale que le précédent, notamment avec des épisodes de schizophrénie paranoïde. Là encore, Stéphan dut rapidement trouver autre chose. Il fut hébergé par des “amis” pas très loin de chez nous où il demeura quelques mois… à jouer des jeux vidéo et à consommer des substances. Enfin, il s’installa chez un autre ami, voisin de la rue d’à-côté, qui avait une petite entreprise de peinture et, surtout, qui voulait développer son commerce de substances illégales. Stéphan était devenu le dur de la bande…
Durant toute cette période, il revenait fréquemment à la maison, surtout lorsqu’il avait faim. Céline avait exigé que chaque fois qu’il mettrait les pieds chez nous, il devait être clean. Stéphan avait respecté cette consigne la plupart du temps. Le lien s’est ainsi maintenu au-delà de notre incapacité à accepter ce qu’il choisissait et ce qu’il devenait.
Ne pas être là, une bénédiction…
Stéphan avait repris contact avec son demi-frère aîné qui habitait Niagara Falls. Ce dernier l’avait invité à le rejoindre pour donner un nouveau souffle à son propre commerce de drogues dures, du moins c’est ce qu’il avait fait croire à notre fils. Il avait promis à Stéphan des profits de 1000$ par jour. Stéphan s’était mis dans la tête d’y aller trois mois pour faire un coup d’argent. Tout ceci demeurait flou à cette époque, car il ne nous en parlait jamais de manière limpide. Nous étions plutôt à deviner tout tout le temps… Céline est une femme d’intuition et elle devinait toujours! Lorsqu’il nous fit part de son projet d’aller rejoindre son frère, soi-disant pour travailler avec lui dans la construction ou quelque chose comme ça, j’ai eu le sentiment qu’il fallait encourager leurs retrouvailles. Quatre ans plus tôt, il avait passé quelques semaines chez sa mère biologique avec ses deux demi-frères. Il était reparti penaud à la suite d’une bêtise qu’il avait faite. Je pensais qu’il n’avait pas réglé ses comptes avec eux et que c’était peut-être une bonne idée qu’il aille de nouveau là-bas. Je l’accompagnai donc au train, un jour de juin 2008. J’avais avancé l’argent. Il me promettait de rembourser et même de nous donner beaucoup d’argent… Un parent sait quand son enfant fait des promesses en l’air! J’avais le pressentiment que je le laissais partir en enfer et je me rappelle lui avoir dit quelque chose comme: “Je ne suis pas d’accord avec ce que tu vas faire là-bas, mais je pense que tu dois faire tes prises de conscience par toi-même”.
Le soir même de son arrivée chez son demi-frère, Stéphan nous téléphonait. Pour la première fois de sa vie, il se sentait le moins paumé de sa maisonnée! Rapidement, il eut à prendre en charge deux petites filles de deux et 4 ans, les enfants de la conjointe de son demi-frère… Cette dernière, une parfaite junkie, quittait tôt le matin pour aller “gagner” les sous pour sa consommation quotidienne de crack. Il était là, seul avec les deux petites qui se plaignaient d’avoir faim. Après avoir fouillé partout, Stéphan ne trouva qu’un peu de farine dans les armoires de l’appartement. C’est là qu’il appela sa mère pour lui demander s’il pouvait faire quelque chose à manger avec seulement de la farine et de l’eau… Céline prit conscience douloureusement de la situation dans laquelle il s’était mis et qui confirmait tout ce qu’elle appréhendait. Le pire, c’est que son demi-frère faisait comme la mère des filles, en réalité. Stéphan comprit que le mirage qu’il s’était fait ne se réaliserait jamais et qu’il s’était fait berner. Céline l’avait convaincu de trouver les parents de la maman afin qu’ils prennent en charge les petites, ce qu’il fit. Il poursuivit d’ailleurs le ménage en “crissant” dehors son demi-frère qui ne méritait plus son admiration et encore moins son amitié devant le fait qu’il ne faisait rien pour s’occuper de ces enfants. Il demeura quelque temps avec la mère et prit soin des trois. Mais sa compassion connut elle aussi des failles. Il se prit au jeu de la consommation de ces substances-là, qu’il n’avait jamais touchées avant. Bref, il comprit que le crack est vraiment addictif, même pour un gars qui s’était toujours cru plus fort que les substances…
En juillet, alors que nous participions à une session pour couples avec la Communauté du Chemin neuf, Stéphan se mit à aller très mal. Le mercredi 16 juillet, tard en soirée, l’idée lui prit d’en finir avec la vie. Durant la nuit de mercredi à jeudi, il tenta de nous rejoindre à la maison, mais il tomba sur le répondeur. Céline lui avait laissé le numéro de téléphone d’un ami, prêtre catholique, lui-même ancien toxicomane, que Stéphan avait connu lorsque nous le fréquentions à travers L’Arche-Montréal. Stéphan ne se changeait jamais de vêtements depuis plusieurs années. Le fameux papier avec le numéro de téléphone était donc resté sagement dans sa poche. Stéphan mit la main dessus et décida d’appeler. L’ami prêtre l’écouta et l’enjoignit fermement de mettre un terme à ce qu’il se préparait à faire. Stéphan nous a raconté que l’ami lui a fourni ses numéros de carte de crédit pour qu’il puisse prendre taxi, bus et train afin de rentrer à Montréal dès le lendemain. Et là, l’ami le prit avec lui, dans son presbytère de Verdun et s’occupa de Stéphan nuit et jour, le forçant à se désintoxiquer à la dure… On dit que ça peut être violent, un tel sevrage. Stéphan nous dira plus tard “Ce qu’il a fait pour moi, je ne crois pas que je serais capable de le faire pour personne…”
C’est là que nous reçûmes l’appel de notre ami. Depuis notre retour de session, nous avions tenté de rejoindre Stéphan, sans succès. Nous savions qu’il avait essayé de nous joindre plusieurs fois en pleine nuit grâce à la mémoire de l’afficheur et du message de “détresse” qu’il avait laissé sur le répondeur. Il nous fit part de la situation en nous demandant de garder le silence avec Stéphan. Nous avions convenu qu’il “offrait un job d’éducateur à notre fils” dans son nouveau centre de désintoxication qu’il s’apprêtait à ouvrir dans Charlevoix. En réalité, Stéphan était son tout premier client!
Stéphan n’a plus jamais — et nous l’avons toujours cru — touché à aucune substance depuis ce fameux 17 juillet 2008. Lorsqu’il en fut à six mois de sobriété et qu’il allait recevoir fièrement son premier porte-clés de Narcotiques Anonymes, il tenait à ce que je sois présent, moi spécifiquement. Céline et moi nous y sommes rendus avec joie et fierté, mais également avec la circonspection que tous les parents doivent bien connaître face aux récidives possibles ou avérées des toxicomanes. Stéphan convainquit la directrice du centre de me demander de venir témoigner comme père lors d’un prochain meeting. J’y vins finalement deux fois à quelques mois d’écart. Je racontai, devant mon fils et une vingtaine de jeunes et parents, son histoire à partir de mon point de vue de père. J’exprimai mon désarroi de voir mon enfant s’éloigner peu à peu, choisir des voies de plus en plus inquiétantes. Comment il était devenu plausible, sachant ce que nous savions, que Stéphan puisse un jour être accusé devant une cour criminelle ou, pire, laissé pour mort à la suite d’une opération de son petit gang qui aurait mal tourné. Je racontais également comment nous avions cherché à ne jamais couper le contact, même lorsqu’il était au plus bas, enfermé dans sa colère contre nous. Je racontai également l’épisode du train et de ce que Stéphan a vécu à Niagara Falls. Et je confessai que la Providence avait été de son côté lorsque nous étions absents, cette nuit du 17 juillet, car il est probable qu’il aurait posé le geste fatal après nous avoir dit qu’il nous aimait… Il y avait des larmes, des rires gênés, mais beaucoup d’amour dans l’air ces deux soirs-là. Stéphan exprimait combien il était fier d’avoir eu ses parents. Les gars lui disaient à quel point ils auraient voulu, pour la plupart, avoir des parents qui ne les auraient pas abandonnés comme ils le furent presque tous. Bref, ce furent des soirées extrêmement réparatrices pour nous et pour notre fils.
Stéphan connut ensuite une expérience amoureuse assez positive mais qui se dégrada après quelques mois. Après sa rupture, il rencontra sa conjointe actuelle avec qui il est toujours et qui a un fils. Ce fils, Stéphan l’a adopté naturellement (mais pas légalement par incapacité à s’attacher). Nous l’avons vu lutter pour devenir peu à peu responsable de cet enfant, même quand il pleurnichait et que Stéphan ne comprenait rien à ce qu’il voulait! Stéphan sera toujours différent. Il sera toujours un peu a-social car il s’est construit de cette façon. Mais qu’il travaille dans un domaine qui le faisait rêver (la soudure) sans avoir complété l’école secondaire, qu’il soit fidèle dans une relation pas toujours simple et surtout qu’il soit capable de prendre soin d’un enfant demeure pour moi une source inépuisable de contentement et de reconnaissance. Je ne peux que rendre grâce à Dieu pour cet autre miracle, d’abord pour la vie de mon fils, mais aussi pour la guérison qu’il produit dans mon coeur de père.














