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J’ai quitté L’Arche de Jean Vanier

Un grand nombre de gens qui aboutissent sur ce blogue ont inscrit dans leur moteur de recherche des mots comme “L’Arche”, “secte”, “endoctrinement”. Je ne sais pas trop s’ils trouvent dans mes écrits des réponses à leur question, alors je vais me permettre d’y répondre plus directement. Je le peux avec une certaine objectivité, moi qui, depuis trois ans, ai quitté L’Arche après 12 ans au sein de deux communautés dont l’une en France et l’autre à Montréal. Je comprends assez bien la question, d’ailleurs, car elle fut au coeur d’une situation particulièrement difficile à vivre et que je vous raconte.

Avec Carole, Yolande et la petite Solène, un jour de fête

Avec Carole, Yolande et la petite Solène, un jour de fête, en 1999

En juillet 1998, j’annonce au propriétaire de l’entreprise qui m’emploie, au terme de quelques semaines de réflexion, que je ne vais pas poursuivre à mon poste de directeur des opérations du bureau de Paris. Je lui donne cependant un avis de six mois, afin de lui permettre de trouver une personne pour me remplacer dès l’automne et avec qui je pourrai faire le transfert de connaissances. Je lui explique que je vais me joindre à une organisation internationale, L’Arche, fondée par un Canadien en 1964 au nord de Paris. Bien qu’il soit déçu, mon patron ne me fait aucun reproche et accepte gentiment ma démission. Il sait que ma décision est ferme et connaît mon désir de rendre service dans un esprit humaniste. De Québec (l’entreprise est québécoise), il téléphone à ses associés de Paris, qui se trouvent en réalité mes voisins de bureau. L’un de ceux-ci, Paul, en entendant le mot “Arche”, croit à tort qu’il s’agit en fait du “Patriarche”, une association qui a eu bien des démêlés avec la justice française et dont le nom figure parmi une liste de sectes désignées telles dans le rapport d’une mission parlementaire en 1995. Bref, Paul croit que je me suis fait berner et il s’en ouvre alors à tous les gens que nous avons en commun, en prenant soin de leur demander de ne rien me dire, car, leur dit-il, pour être ainsi endoctriné, je risque de réagir de manière imprévisible. Il en est donc ainsi durant plus de deux mois. Fin septembre, mon patron de Québec finit par me parler de ses inquiétudes.

– Jocelyn, dit-il, sais-tu ce qu’on dit à ton sujet?

– Quoi donc?

– Il paraît que tu pars dans une secte et que tu es complètement endoctriné. Tous les employés (dont j’avais la charge) craignent de t’en parler par peur de ta réaction. Je te connais assez pour savoir que tu es un gars équilibré, alors dis-moi, Jocelyn, c’est quoi cette affaire-là encore?

Je lui explique de nouveau ce qu’est L’Arche, son fondateur, sa reconnaissance internationale, etc. Il comprend alors que ce que lui a raconté son associé n’a rien à voir avec ce dont je lui parle. Il décide donc de me dire d’où viennent les rumeurs… Vous comprendrez que je suis rapidement débarqué dans le bureau de mon voisin et que nous avons eu quelques échanges virils à propos de son hypocrisie, notamment! C’est là qu’il a fini par me dire qu’il devait avoir confondu le Patriarche avec L’Arche…

– Faut me comprendre, Jocelyn, c’est presque pareil. Je me faisais du souci pour toi!

– En ce qui me concerne, si j’ai du souci pour un ami, c’est à lui que j’en parle le premier, pas à quelques dizaines de bougres qui n’ont rien à voir avec le sujet!

Bref, durant des semaines, mes collègues de travail et les employés que je dirigeais me croyaient fou et n’osaient pas trop me parler… J’ai quitté ce poste à la mi-décembre, plus triste que satisfait, malgré le succès pourtant réel et reconnu de mon passage…

Une secte ?

Encore la fête !

Encore la fête !

On peut dire qu’en parlant de secte, j’étais un peu sur mes réserves, quand même… Faut savoir que j’étais chargé de cours à l’Université du Québec avant de partir à Paris et que parmi les derniers cours que j’avais donnés figurait “Sectes et gnoses contemporaines” ! On peut donc estimer que je m’y connaissais quelque peu, assez du moins pour me pas me jeter tête perdue dans une organisation qui en aurait eu les traits. Ceci dit, L’Arche, en fait on devrait dire “les arches”, sont des communautés où des gens choisissent de vivre ensemble en un même lieu, pour une bonne part. Des personnes qui présentent un handicap intellectuel sont accueillies dans des petits foyers (de cinq à huit “accueillies”) où l’on tente du mieux que l’on peut de recréer une ambiance et un fonctionnement de type familial. Pour ce faire, de trois à cinq “assistants”, la plupart des jeunes adultes mais aussi quelques trentenaires et d’autres parfois plus âgés, acceptent, par engagement d’une durée convenue, de venir y résider afin de partager la vie quotidienne et, il va de soi, d’aider aux différentes tâches qu’une vie communautaire implique. Si vous comptez comme moi, ça donne entre huit et 13 personnes qui vivent ensemble dans le même foyer… Dans une même communauté, pour être reconnue par la Fédération internationale, il faut compter généralement deux foyers et/ou un atelier ou un service d’activités de jour où vont s’occuper les habitants des foyers et parfois des externes. À Hauterives, dans la Drôme, L’Arche de la Vallée était composée de cinq foyers et de 40 personnes ayant un handicap et entre 12 à 18 assistants, selon la période, les “arrivages”, les stages, etc. Autour de cette vie de foyers, s’est développée une communauté élargie composée de personnes, le plus souvent mariées, qui contribuaient à leur façon à différentes tâches, que ce soit la direction (comme moi), l’administration, et les différentes responsabilités autour du personnel, de l’hébergement et des activités de jour. Nous étions donc environ 80 à 85 personnes ayant un statut de membres de la communauté.

Pour être communautaire, une organisation ne peut pas se réduire à la routine quotidienne (se lever, manger, partir au boulot, revenir, manger, se laver, et aller au lit). En fait, pour être communautaire, il importe de vivre ces différents moments avec une certaine attitude, surtout les repas et les moments passés ensemble qu’on encourage fortement par ailleurs. On prend donc le temps de s’attendre, de répartir les tâches incluant une participation réelle des personnes accueillies, et de favoriser les échanges et la bonne entente. Il y a donc forcément un style de vie qu’on trouve à L’Arche et qu’on ne voit pas beaucoup ailleurs. C’est déjà un choc culturel en soi! Alors, pour que les assistants s’intègrent il leur faut un peu d’accompagnement et une bonne formation. C’est peut-être à ce niveau qu’on pourrait imaginer l’existence d’un certain “endoctrinement”. En réalité, on transmet surtout une culture organisationnelle, une manière d’être, des attitudes à développer pour l’harmonie et le respect mutuel. Et la rigueur! Car une communauté de L’Arche est aussi un établissement médico-social (une ressource institutionnelle) et doit donc rendre compte de son projet, sa gestion, sa prise en charge. Bref, si on doit parler d’endoctrinement, on doit donc aussi le dire pour n’importe quelle organisation qui impose un training à ses recrues en vue d’être pleinement intégrées à la vision de ses dirigeants !

Prière, fête

Ah oui! L’Arche reconnaît une dimension essentielle de la personne humaine, c’est-à-dire que celle-ci est naturellement appelée à développer une spiritualité. Tous et toutes sont donc occasionnellement conduits à discuter de cette dimension à l’occasion d’un accompagnement ou de rencontres de groupe. Voici donc une particularité de cette organisation: chaque personne est libre de sa propre spiritualité, qu’elle s’exprime dans une foi religieuse ou non, dans des gestes visibles ou non. C’est plutôt ouvert comme secte ! En tant que groupe, chaque communauté locale est appelée cependant à déterminer une manière collective de se situer. Ainsi, les deux communautés dans lesquelles j’ai évolué avaient des liens formels avec les paroisses catholiques dont le territoire couvrait nos foyers. Admettons que le lien entre la foi chrétienne et L’Arche est assez naturel, quand on sait que Jean Vanier est un homme qui n’a jamais caché son appartenance à l’Église catholique. Mais dès les premières fondations en dehors de la France, l’oecuménisme devint une valeur de l’organisation (fondations au Royaume-Uni et au Canada) et très rapidement l’ouverture interreligieuse fut rendue nécessaire (fondations en Inde). Bref, L’Arche a pris rapidement conscience que son unité ne venait pas d’une religion particulière, mais des personnes fragiles et vulnérables qui en constituent le centre et l’essence. C’est d’ailleurs cet aspect spécifique qui fait que L’Arche n’a jamais été reconnue comme une association catholique par le Vatican! Il est probable que son ouverture à toutes les confessions chrétiennes et à toutes les religions était bien trop avant-gardiste pour l’Église romaine… Une secte, dites-vous ?

Jean Vanier, en visite dans ma communauté de Montréal

Jean Vanier, en visite dans ma communauté de Montréal, en 2003

Et il y a l’esprit de fête à L’Arche. Cette spiritualité autour de la vulnérabilité comme chemin vers sa propre humanité produit de “la croissance humaine” ! Oui, la grande majorité des gens qui viennent dans une communauté de L’Arche en sont transformées, pas endoctrinées, mais vraiment changées, pour toujours! Car ces rencontres et cette vie banale conduisent le plus souvent les gens au coeur d’eux-mêmes, là où ils touchent au meilleur de ce qu’ils sont. C’est ainsi que tous et toutes ont le goût de la fête. Et des fêtes, il y en a souvent: dans les foyers, à chaque anniversaire, à chaque visite importante comme un ancien qui passe par là; au coeur des activités de jour, que ce soit dans le cadre du travail ou d’une activité occupationnelle; et aussi au niveau de toute la communauté qui se donne des rendez-vous pour célébrer. La joie que nous rencontrons à L’Arche n’a rien d’artificiel ni de superficiel. La joie n’est pas exprimée comme une manière qui s’impose, un peu comme dans les sectes. Elle vient du bonheur et des difficultés de la vie ensemble, surtout des pardons qui sont constamment demandés et donnés de la part des uns et des autres.

Les conflits

Venons-en à ce qui peut davantage faire reposer le sentiment que L’Arche peut être perçue comme une secte. Il s’agit des conflits. Affirmons d’abord une chose: cette vie communautaire n’est pas facile! Elle n’est pas donnée naturellement à chacun. Entrer dans une communauté, intégrer son mode de vie, ses règles, remplir ses tâches, tout ceci n’est pas simple! Alors il arrive, plutôt fréquemment, qu’après un essai de deux semaines on convienne, le stagiaire et son responsable, qu’il vaut mieux ne pas poursuivre… Il peut arriver qu’on choisisse de faire un mois ou trois mois supplémentaires, selon les processus adoptés, et que la séparation arrive à ce moment. Il se peut fort bien que les personnes qui ne restent pas partent malgré tout heureuses de leur séjour et de ce qu’elles ont découvert. Mais il y a aussi celles qui sont amères. Elles ont peut-être mal su s’adapter à cette vie. Elles sont peut-être tombées sur une responsable maladroite dans ses relations. Elles ont peut-être une relation difficile à l’autorité. Elles sont peut-être arrivées à une période difficile où la sérénité habituelle n’était pas à point, lors d’une transition ou d’un manque de personnel. Elles sont peut-être venues en temps de crise. Elles peuvent même parfois avoir été à l’origine d’une crise! Tout ce que je viens d’énumérer, je l’ai vécu avec l’une ou l’autre au cours de mes 12 années de responsabilité. C’est donc dire qu’il y a une charge potentielle contre L’Arche qui ne peut qu’alimenter les rumeurs et les perceptions, ces choses qui n’ont pas comme première qualité d’être exprimées avec un certain recul, une certaine rationalité. Bref, il est possible que des gens vivent du ressentiment et même de la colère contre L’Arche.

L’Arche est une organisation humaine. À taille d’une communauté locale, c’est déjà difficile de tout harmoniser. La vie de couple est parfois lourde et complexe. Imaginez à dix ou à 13 adultes! Ajoutez une organisation qui exerce un contrôle et une direction quant à la manière dont vous vivez votre quotidien et vous avez ce qu’il faut pour rechigner de temps en temps, avec raison même ! Et ajoutez à tout cela le cadre d’une association régionale, une autre nationale et enfin un chapeau international et vous avez tout ce qu’il faut pour que tout s’écroule, comme un chateau de cartes !

Être responsable, c'est être un "bon berger"...

Être responsable, c’est être un “bon berger”…

Mais depuis 1964, L’Arche ne s’est pas écroulée. Jean Vanier a été assez sage pour partager rapidement son autorité de fondateur. Il a mis en place des structures de pouvoir et de contre-pouvoir. Il a instauré des mandats à durée déterminée, un esprit de discernement pour les nominations et les grandes orientations. La Fédération tient des rencontres régulières avec des membres de toutes les régions du globe. Avec une telle diversité, elle a de quoi se réjouir d’être un vrai fleuron parmi les oeuvres humanitaires d’envergure…

Alors oui, j’ai quitté L’Arche, mais je ne vous ai pas dit pourquoi… Pour rester dans l’esprit de ce blogue, j’ai quitté parce que j’ai dit oui. Oui à ma famille, mon épouse en particulier, qui souhaitait se rapprocher du lieu de ses origines, là où, malheureusement (pour moi), L’Arche n’a pas pris (encore) racine. Et j’ai quitté de la même manière que je l’avais fait de l’entreprise qui m’employait, douze ans plus tôt: en annonçant simplement mon départ… Il n’y a pas eu de tentative de me retenir, car on a respecté ma capacité de discerner et de décider.

Je garde donc de mon passage à L’Arche le souvenir précis de tous les membres des deux communautés que j’ai côtoyées, l’amour et l’amitié, les pleurs et les regrets, la joie d’avoir trouvé pour mon coeur une maison où je peux retourner, une maison que j’ai emportée avec moi pour le reste de ma vie.

Une secte ? N’importe quoi !

Adopter en pleine crise de paternité

Ce texte fait suite à Un petit trésor a trouvé son écrin qu’il est préférable d’avoir lu avant celui-ci. Pour un sommaire de tous les articles de ce blogue, allez à Pour une lecture suivie de ce blogue

Je tiens à préciser que ce qui est raconté ici est bel et bien du passé. Les turbulences de l’adolescence et du passage à la vie adulte de nos trois grands ont laissé place à de nouvelles relations harmonieuses que nous avons reconstruites avec eux au fil des ans. C’est d’ailleurs parce que cela s’est transformé positivement que je peux raconter les évènements qui suivent. 

Stéphan, 17 ans

J’ai raconté l’adoption de notre dernier garçon dans le texte précédent. Hormis François, je n’y ai pas évoqué la situation de ses trois autres grands frères. Je ne voulais pas mélanger les genres, car l’adoption est une joie profonde, alors que le passage à l’âge adulte de garçons adoptés peut s’avérer un drame. Je peux parler pour Céline et moi. C’est ce que je me propose de faire ici.

Si vous avez lu quelques passages des textes précédents, notamment Vie de “familles” à Ville-Émard, vous aurez compris que notre vie était le plus souvent tournée vers nos quatre garçons, avec une attention particulière pour François et ses troubles de santé. Steve et Stéphan sont des jumeaux non-identiques que nous avons accueillis en janvier 1991, après que leur mère ait dû abdiquer quant à sa capacité maternelle. Christian s’est joint à notre famille en août 2001, à moins d’un mois de ses 12 ans, après avoir vécu sept ans dans un orphelinat roumain et quatre ans dans diverses institutions et familles d’accueil en France. Nos trois garçons portaient donc un baluchon rempli de surprises qui se sont distillées graduellement dans notre vie ensemble, avec des pics de manifestations pointant à l’adolescence…

Besoin d’aller voir ailleurs

Le décrochage pratique de leurs études secondaires n’était qu’un signe que le besoin de s’affirmer était très important chez nos jumeaux en particulier. Malgré les tentatives de les remettre en selle (école des adultes, école de décrocheurs, suivi clinique, etc.), rien n’y fit. Les tensions s’accentuaient au fur et à mesure que nos jeunes grandissaient en taille et en capacité d’auto-affirmation. Notre style de vie organisé et assez rigoureux ne leur convenait plus.

Pour ceux qui connaissent le fonctionnement de jumeaux, il y a souvent un fonceur et un suiveur! Stéphan avait toujours été le premier à s’affirmer, la plupart du temps de manière négative. C’est un jeune qui, probablement pour exorciser sa peur, a toujours voulu se donner un air de dur à cuire. Son attitude hostile ne l’avait jamais vraiment aidé à se faire des amis. Même quand il y arrivait, cela pouvait se retourner contre lui. Ainsi un jour, à 16 ans, il s’était mis en travers du chemin d’une jeune fille qui voulait s’en prendre à son amie. Devant la fermeté de Stéphan, la jeune fille tourna les talons en le menaçant de faire appel à “ses amis”. Les amis en question étaient en fait une “gang de rue” de jeunes mineurs. Ceux-ci, alertés par leur amie, se sont mis à attendre Stéphan tous les jours à la sortie de l’école. Les policiers devaient faire le guet quand c’était possible ou bien il fallait nous rendre nous-mêmes à la sortie des classes pour qu’il n’ait pas à circuler de manière isolée. Malgré toutes les précautions, il a dû affronter à deux reprises les attaques de ce groupe déterminé à lui asséner une bonne correction. Après les faits d’une violence peu banale, nous avions convaincu Stéphan de porter plainte. Il avait pu identifier au moins un des agresseurs avec un couteau. Nous croyions que cette manière de régler un conflit lui apporterait un peu plus de confiance dans la justice des hommes. Mais il est plutôt resté comme en état constant de paranoïa. La consommation de substances ne fut certes pas aidante pour voir les choses autrement.

Stéphan ne vivait plus à notre rythme. Il voulait quitter la maison après l’heure du coucher, dormir tout le jour, manger quand il avait faim, ne jamais se laver ni changer de vêtements. Adepte de sports extrêmes, il revenait souvent blessé. C’était sa vie comme il entendait la vivre et n’acceptait plus qu’on le recadre. Son agressivité était croissante envers nous, surtout envers sa mère qui ne parvenait pas à lâcher du leste. Un jour, en voulant l’éloigner de Céline qu’il était sur le point d’affronter de trop près, je le repoussai violemment et nous sommes plus ou moins tombés par terre. Il avait fini par se calmer, mais, comme il le dit lui-même plus tard, il aurait pu s’en prendre à moi et remporter aisément son combat, la différence de taille étant déjà bien à son avantage. Pour moi, ce fut le signe qu’il fallait trouver une autre voie pour régler nos différends. Je me rappelle d’être allé vers lui, dans sa chambre, pour lui dire que j’avais fait une erreur et que je ne voulais plus jamais avoir à régler une mésentente par la force. Plutôt que de créer un espace de dialogue, je crois que mon aveu m’a fait perdre le respect qu’il avait pour moi devant ma volonté de non-violence, qu’il considérait comme de la faiblesse. Je pense qu’il aurait préféré un père fort physiquement qui, s’il était capable de le corriger, pourrait donc lui garantir la sécurité au cas où il serait menacé. Il venait de “tuer” l’image de son père. Mais il n’en avait pas fini avec sa mère! Au contraire. Son petit frère François était visiblement effrayé lorsque le ton montait et il courait se réfugier dans mes bras (au moins, lui, croyait encore que les bras de son père était un endroit sécuritaire!). Nous avons alors convenu, Céline et moi, qu’il fallait donner à Stéphan ce qu’il voulait: une pleine autonomie. Mais pour ce faire, nous devions l’écarter de notre vue, car nous aurions été incapables de ne pas réagir à “sa vie”. Fin janvier 2006, trois mois avant ses 18 ans, nous l’avons “installé” dans une chambre en colocation à Verdun. Nous avions défrayé le premier mois et fourni un peu d’épicerie et l’avons assuré qu’il pourrait manger chez nous lorsqu’il aurait faim, dans la mesure où son comportement et son état seraient acceptables. Stéphan s’était résigné à cette décision. Les trois ans qui ont suivi lui ont donné de vivre toutes sortes d’aventures. Sa fascination pour la rue avait trouvé sa réalisation, car ses appartements (il a déménagé à trois ou quatre reprises) n’auront toujours été que des pieds-à-terre.

Steve, 17 ans

La situation de Stéphan étant plus ou moins “réglée”, Steve, comme c’était toujours son habitude, se mit à développer les mêmes attitudes que son frère avait manifestées, en particulier envers sa mère. Sans doute un mélange de colère envers notre décision par rapport à son frère, mais également son propre désir d’autonomie, voyant peut-être à son tour une ouverture. Céline réagissait avec la même agressivité. La maisonnée était de nouveau en tensions. Steve nous avait déjà demandé d’aller vivre chez sa petite amie (c’est-à-dire chez ses parents). Avec un peu de dialogue et une rencontre “forcée” entre nous et les beaux-parents, il avait choisi de reporter ce projet. Mais lorsque son attitude fut devenue insupportable, Céline lui offrit de se trouver un autre lieu où vivre. Au moins, il avait deux choix possibles. Un ami lui offrait le gîte (lui aussi chez ses parents) et le projet de rejoindre sa copine était toujours d’actualité. Il choisit cette solution. Lorsque je rentrai du travail, ce jour-là, ses affaires étaient toutes prêtes et Céline m’ordonna pratiquement d’aller reconduire mon fils là où il voulait aller. Cette décision était survenue sans discussion entre nous. Je la subissais autant sinon plus que mon fils. Ce soir-là, j’étais complètement brisé. Mes deux enfants aimés, protégés, couverts lorsqu’il le fallait, accompagnés chez tous les spécialistes pour les aider, etc. avaient quitté mon domicile. Nous ne fêterions même pas leurs 18 ans en tant que partageant notre vie, mais comme des “déjà” adultes vivant par eux-mêmes. Je n’arrivais pas à laisser monter ma colère contre ma femme, je la tournai plutôt contre moi-même.

Quelques jours auparavant, nous avions reçu cet appel de Catherine Desrosiers de l’Association Emmanuel (voir Un petit trésor a trouvé son écrin). Elle nous offrait de prendre un petit garçon de 15 mois… Nous n’avions pas été capables de lui répondre immédiatement comme ce fut le cas pour tous nos autres enfants. Nous étions en réflexion, mais celle-ci était au second plan dans l’ordre de nos priorités du moment. Je me rappelle avoir dit à Steve en l’accompagnant que j’avais tout raté, que je ne pouvais plus me considérer comme un bon père. Quand je l’ai quitté avec toutes ses affaires, chez ses beaux-parents, il s’est jeté sur moi pour me faire un calin. J’avais la tête serrée sur sa poitrine, ce qui peut aider à visualiser la différence de taille. Il me dit alors: “Papa, il faut que vous preniez ce petit gars-là. Vous êtes des bons parents tous les deux, il a besoin de vous”. Je suis parti en sanglots, comme ce jour de janvier 1991 où nous étions partis avec lui et son jumeau pour en faire nos fils…

Je ne me souviens plus très bien de ce qui est arrivé dans les jours suivants. Je ne sais pas pourquoi je me suis senti assez fort pour dire “oui” à un autre enfant alors que j’avais cette conviction d’avoir failli. Mais ce que m’avait dit Steve y a été pour beaucoup. J’ai fait confiance en son témoignage plus qu’à ce que je sentais de moi-même. Nous nous sommes donc lancés malgré tout dans l’aventure d’une nouvelle adoption.

Le troisième n’avait pas dit son mot

Christian, 16 ans

Lorsque Xavier fit son entrée dans la maison, Christian se mit à éprouver une grande jalousie. Son âge mental était évalué à plus ou moins 9-10 ans, mais cela ne disait rien de son développement socio-affectif. En plus de sa déficience intellectuelle, Christian avait un trouble d’attachement sévère. Chaque fois que nous prenions l’un ou l’autre de ses deux petits-frères, Christian ruminait une colère profonde. Il était suivi par une psychologue de son école. Il lui avait avoué à quel point il aurait aimé être cajolé comme ses petits frères, qu’on le prenne sur nous et qu’on lui tapote les fesses! Malgré que nous lui faisions part du décalage entre son besoin, fort compréhensible, et son corps déjà adulte (lui aussi est devenu très costaud), il ne pouvait pas assumer ce que pourtant il parvenait à comprendre. Son comportement se mit à se détraquer considérablement.

Sa manière de s’opposer devint moins discrète. Entre autres, il accaparait la salle de bains pendant des heures. Dès que nous le sommions de sortir, il se mettait à crier et même à hurler des sons stridents et effrayants. Parfois il prenait ses béquilles en métal et se mettait à frapper dans la porte. Les petits avaient peur et accouraient dans nos bras. Malgré la médication qui fut mise en place, la situation ne s’arrangeait pas. Christian s’est mis à menacer avec des paroles qu’il savait provocatrices et qui faisaient réagir instantanément sa mère, comme : “Je vais le tuer, moi, ton mari.” Nous avons atteint un sommet lorsqu’un soir, il prit une de ses cannes et la pointait vers Céline en menaçant de la frapper. Je suis intervenu à ce moment. Je lui ai demandé s’il voulait vraiment en venir aux coups. Il m’a dit qu’il voulait se battre. En raison de son handicap, il m’a fallut quelques secondes pour le faire basculer de son siège et le pousser par terre. Il comprit immédiatement qu’il n’aurait aucune chance. Il se calma, mais pour Céline le point de non-retour était atteint. Le lendemain, un signalement d’urgence fut placé au Centre de réadaptation en déficience intellectuelle. Près de six mois plus tard, en juin 2007, lui aussi à quelques semaines de son dix-huitième anniversaire, Christian quittait notre maison pour un placement en dépannage, au nord de St-Jérôme dans les Laurentides. Je l’y accompagnai et je tentai au long du trajet de lui faire sentir que ce n’était pas de sa faute, mais que nous ne pouvions pas nous occuper de deux petits en grands besoins comme ses frères tout en gérant une si grande demande d’attention de sa part. Le temps servirait à nous repositionner réciproquement. Comme il fallait s’y attendre, la consigne du Centre de réadaptation fut de couper les liens pendant quelques semaines, histoire d’aider Christian à baisser son niveau de colère. Nous reprîmes nos liens vers la fin de l’été, quelques semaines avant qu’il soit rapatrié à Montréal, dans une résidence qui ouvrait et où il serait le premier “client”. C’était à moins de dix minutes de chez nous. Cela  nous permettait de  l’accueillir chez nous régulièrement. La colère n’était pas éteinte. Elle se manifestait parfois vivement. Mais Christian tenait visiblement à conserver un lien concret avec nous et c’est sans doute ce qui l’a aidé à trouver une certaine maîtrise de ses mouvements intérieurs lorsqu’il venait à la maison. Son comportement s’est donc stabilisé avec nous, mais dégradé à l’école ainsi que dans sa troisième résidence, celle qu’il a habitée juste avant l’actuelle où il est stable depuis 2009. Peu à peu, dans ces deux lieux, aidé d’une médication plus adaptée, Christian s’est apaisé. Lorsqu’il vient à la maison, ses visites sont de plusieurs jours et se déroulent généralement très bien. Ses deux petits frères l’adorent et aiment bien se faire bercer par lui. C’est un peu comme s’il recevait à travers eux l’affection qu’il aurait voulu avoir de notre part…

Guérir un sentiment d’imposture

Sur nos trois enfants qui avaient passé le cap de l’âge adulte, les trois situations avaient plutôt tourné mal. Je relisais ma vie avec eux. Je voyais à quel point j’avais été proche et aimant lorsque mes enfants étaient petits. Même si Céline ne me donnait que peu de place dans la “législation domestique”, je voyais combien il m’était difficile d’être le papa d’adolescents rebelles, surtout lorsque leur agressivité se tournait vers la femme que j’aimais, ma femme! J’étais donc très amoché dans mon amour-propre, dans mon sentiment de n’avoir pas su être un bon père jusqu’au bout. Je me vivais beaucoup plus tourné sur moi-même. Je me voyais pour la première fois comme un homme dépendant et je mesurais à quel point cette dépendance pouvait s’exprimer sous diverses formes. Je m’apitoyais. J’avais besoin de me ressaisir. Je cherchai des ressources. Je ne voulais pas forcément une thérapie, mais quelque chose qui me permettrait également de faire le point dans ma vie spirituelle, car je ne me sentais même plus digne d’être serviteur de Dieu. En fait, je me sentais comme si j’étais un imposteur: père imposteur, mari imposteur, responsable d’une communauté imposteur… C’est le mot qui dit le mieux mon sentiment de l’époque. Je trouvai sur l’Internet un ministère rattaché aux églises évangéliques appelé Torrents de vie. Je décidai d’en parler avec Céline qui comprit alors à quel point j’étais atteint dans ma personne avec tout ce que nous avions vécu. Elle me donna son soutien total. Je fis donc cette expérience de 20 semaines. Les soirées consistaient en un temps de prière de louange suivi d’une conférence et d’une rencontre en petit groupe. Nous étions huit hommes dans mon petit groupe, tous plus ou moins en lutte avec eux-mêmes, leur histoire, leurs dérapages, leurs désillusions, leur dysfonctionnement. J’ai expérimenté une véritable confrérie avec ces hommes que j’ai découverts capables d’exprimer leurs limites, leurs erreurs, leurs peurs, mais aussi leur beauté intérieure et leur foi sincère. Tout en me vivant comme étranger à cette spiritualité, j’ai fait le parcours jusqu’au bout et j’en éprouve encore de la reconnaissance.

Lorsque nous avons célébré nos 24 ans de mariage, au printemps 2008, j’anticipais l’approche de notre vingt-cinquième anniversaire et je considérais qu’il fallait retrouver notre lien amoureux et surtout de confiance réciproque. Je proposai à Céline une semaine “Cana” avec la communauté du Chemin Neuf. Elle accepta aussitôt. Vécue en juillet, cette semaine de ressourcement fut pour nous un renouvellement ardent de notre amour mutuel qui me permit de voir venir notre quart de siècle ensemble avec plus de sérénité. Rien n’est parfait en amour, mais avec la connaissance intime que nous avons l’un pour l’autre, avec le pardon comme moteur de notre vie de couple, l’humour pour désamorcer les tensions, la foi en Dieu pour aller au-delà de nous-mêmes, nous trouvons toujours le chemin pour nous rejoindre et nous aimer tel que nous sommes en vérité.

Un petit trésor a trouvé son écrin

Ce texte fait suite à L’Arche, lieu de conflits et à bien d’autres qui racontent les bonheurs de notre famille.  Un sommaire de ce blogue est disponible ici: Pour une lecture suivie de ce blogue.

François, 4 ans, et son futur petit frère Xavier, 16 mois: la rencontre initiale

En novembre 2002, quand nous sommes allés chercher notre petit François à Montjoie, véritable “sanctuaire” de l’Association Emmanuel SOS Adoption, Lucette et Jean Alingrin nous avaient suggéré, une fois rentrés au Québec, de nous rapprocher de l’association Emmanuel, L’amour qui sauve qu’ils considéraient plus ou moins comme une branche canadienne de leur oeuvre. C’est ainsi, après plusieurs tentatives, que nous avons pu faire connaissance avec la directrice, Catherine Desrosiers, fille aimée du couple fondateur de l’Association québécoise, au courant de l’hiver 2004. Ajoutons que j’ai tellement aimé l’Association que j’ai accepté de siéger au conseil d’administration depuis cette année-là.

Le couple Alingrin craignait que “Emmanuel Québec” se soit peu à peu éloignée de la dimension spirituelle qui est au coeur de leur fondation en France. En réalité, bien que la dimension spirituelle soit effectivement plus discrète qu’à Montjoie, elle fait partie intrinsèquement de toute démarche d’adoption. Au centre de toute spiritualité figure l’amour. Au coeur de tout projet d’adoption se révèle l’amour inconditionnel qui se tourne vers ce qui est “étranger” à nous-même, l’enfant d’une autre, négligé ou rejeté, toujours différent… N’est-ce pas là déjà un grand pas dans le monde spirituel?

Une nouvelle brèche

Nous étions disposés à accueillir un nouvel enfant. Avec François en bas âge, nous étions de “vieux” parents d’ados qui avaient repris la routine des couches, des rhumes à répétition, des nuits blanches et même des hospitalisations fréquentes, bref de tout ce qui constitue les soins à prodiguer à un petit. Nous étions rodés à cette vie. Nous pouvions bien en ajouter un autre, voire deux, car il y avait de la place dans notre coeur. Et pour François, grandir avec une petite soeur ou un petit frère serait sans doute profitable plutôt que de demeurer le centre unique d’attraction de ses parents quand les grands viendraient à quitter l’un après l’autre. Nous avons tout de même attendu que le jugement d’adoption soit prononcé avant de nous lancer, ce qui fut fait le 7 janvier 2004.

Nous nous sommes inscrits à la “banque mixte” du Centre Jeunesse de Montréal. En gros, il s’agit d’accueillir un enfant placé en famille d’accueil mais dont le projet de vie est fortement orienté vers l’adoption. C’est un processus relativement long. Quelques semaines après notre appel, nous recevions une lettre d’invitation à une réunion d’information. Si nous ne nous y présentions pas, notre dossier serait simplement écarté. Nous avons participé à cette rencontre, puis une deuxième fixée un mois plus tard pour laisser du temps à la réflexion. La présentation qu’on y fait et les témoignages ressemblent parfois à une réelle entreprise de découragement! On nous dresse un tableau très lourd des enfants qui passent par cette voie et on nous inquiète un peu avec les démarches. Mais cela n’a pas eu d’effet sur nous, cas nous en avions vu d’autres! Notre fiche d’inscription complétée, notre dossier fut mis en attente pour l’évaluation psychosociale et les autres étapes. On nous avertit qu’il fallait plusieurs mois avant de procéder, à moins qu’un enfant se trouve jumelé avec nous et qu’il faille procéder en accéléré.

L’Association Emmanuel tient chaque année son activité de ressourcement dans la région de Lanaudière. Notre première rencontre avec les “familles Emmanuel”, en septembre 2004, fut un moment particulièrement touchant, bien que Céline l’ait vécu bien différemment. Nous avons pris conscience que les familles Emmanuel étaient souvent composées de couples en majorité plus âgés que nous et qu’elles comptaient parfois cinq, huit, douze enfants et même plus dont certains avec de lourds handicaps! Nous étions donc minoritaires avec nos quatre enfants et relativement jeunes! Nous avons trouvé une solidarité parmi ces couples et nous nous sommes sentis un peu moins fous à vouloir encore adopter passée la quarantaine.

Le délai d’attente est ce qu’il y a de plus pénible dans l’adoption. S’il aide à creuser le désir, la situation familiale entre le moment où nous décidons de nous lancer dans les démarches et celui où nous recevons une proposition peut avoir changé du tout au tout. On se met également à douter: du désir, du choix, de nous… C’est un peu ce qui nous est arrivé. Et c’est exactement au moment de ce creux, en pleine remise en question, que la proposition est arrivée. Elle ne vint d’ailleurs pas de notre Centre Jeunesse, mais de celui d’une autre région. C’est Catherine Desrosiers qui joua donc l’intermédiaire, ce qui est l’un de ses rôles principaux au sein d’Emmanuel.

Un petit garçon au pronostic incertain

François allait avoir quatre ans. Le téléphone sonna quelques semaines avant son anniversaire. Catherine nous proposait un petit garçon de 14 mois. Nous aurions aimé une fille, mais dès qu’elle souffla quelques renseignements sur l’histoire du petit et sur son état, le coeur de Céline était déjà disposé. Le mien suivrait simplement dès qu’elle m’en parlerait, je suis comme ça. Xavier venait d’une autre région. Le Centre Jeunesse du lieu avait cherché sur son territoire une famille pour l’enfant, sans succès. C’est dans ces cas qu’on s’adresse à Emmanuel qui dispose d’une banque de candidats ouverts à des enfants dits “à particularités”. Catherine avait discerné que le besoin pour cet enfant correspondait à une famille comme la nôtre, une “senior” comme elle dit. Le processus d’évaluation urgent fut mis immédiatement en branle par l’autre Centre Jeunesse et fut traversé avec succès. Une professionnelle du travail social confirmait que nous étions encore “bons” pour adopter!

Xavier avait été victime de négligence grave durant les neuf premiers mois de sa vie. Lorsqu’il fut retiré de sa famille, il était dans un tel état que son neurologue ne put s’empêcher de croire qu’il avait “quelque chose”. Il envisageait un syndrome de DiGeorge. La famille d’accueil dans laquelle il avait été placé n’était pas disposée à prendre le risque d’une adoption avec un tel pronostic. Malgré les craintes que son état nous inspirait, nous n’avons pas renoncé à dire oui à ce petit bout d’homme. Le Centre Jeunesse voulait toutefois laisser l’enfant encore quelques semaines avec sa famille d’accueil, le temps que les examens médicaux soient complétés. Nous avons argumenté qu’à 15-16 mois, il ne restait plus beaucoup de potentiel d’attachement de la part d’un enfant pour sa famille adoptive. Cela serait pire encore en ajoutant trois autres mois. Et nous étions disposés à parcourir la distance pour les examens à l’hôpital de sa région. La responsable du placement en vue d’adoption reçut favorablement nos arguments. C’est ainsi que Xavier fit son arrivée dans notre maison le 4 juillet 2006.

Lorsque le généticien nous fit rapport des résultats aux examens demandés par le neurologue, en septembre suivant, il nous rapporta que le caryotype était… normal! Xavier n’avait aucun syndrome particulier. Son développement avait pris du retard, mais le rattrapage en cours était déjà remarquable. Nous avions donc un enfant “normal”. Pour un couple préparé au “pire” en terme de pronostic, se faire dire que l’enfant n’a rien est un choc aussi grand que lorsqu’on apprend que notre enfant a quelque chose… Il allait aller à l’école, faire des devoirs, peut-être faire partie d’un club de hockey, avoir des amis, une copine… se marier! Bref, ce n’était plus le même programme que nous avions anticipé. Encore une fois, la vie nous faisait une surprise!

Xavier a maintenant sept ans. Son retard n’est pas complètement rattrapé, surtout au plan socio-affectif. Son déficit d’attention ne l’aide certes pas et nous avons opté avec les professionnels de lui faire redoubler sa maternelle afin qu’il soit plus apte à commencer son véritable parcours scolaire en septembre prochain. Globalement, c’est un petit garçon charmeur, curieux de tout, aimant l’action, le changement, un brin harcelant… La vie avec un grand frère trisomique n’est pas toujours facile pour lui, car François aime bien susciter des réactions, et son petit frère est hyper réactif! Nous espérons simplement qu’avec le temps, nos p’tits derniers puissent devenir de plus en plus les frères affectueux qu’ils sont au moins sur papier!

Tout cet épisode de notre vie peut sembler relativement tranquille, mais en même temps que j’étais dans une joie extraordinaire face à ma cinquième paternité, Céline et moi étions éprouvés comme jamais avec les trois grands… Je vous raconte bientôt.

Quand les miracles s’accumulent

4 jours avant le notre départ, déjà mal en point

Cet article fait suite à Un vrai bébé pour colorer notre vie. Pour un sommaire de tous les chapitres, veuillez consulter Pour une lecture suivie de ce blogue

François était dans notre vie depuis trois mois et déjà nous nous préparions à quitter la France pour notre nouveau chez nous, Montréal. La communauté de L’Arche-Montréal nous y accueillerait et je prendrais la succession de la directrice d’alors, Agathe Dupuis. En septembre 2002, j’avais passé une semaine à Montréal pour me familiariser avec la communauté qui fêtait son 25e anniversaire et, surtout, pour procéder au choix d’une maison pour notre famille dans le quartier où j’aurais à travailler, histoire de ne pas avoir besoin d’une deuxième voiture.

Le vendredi 15 février 2003, une semaine avant de prendre l’avion, l’entreprise de déménagement était venue déposer un conteneur de 30 mètres cubes que nous avions rempli à pleine capacité. Notre appartement étant vidé, nous nous étions alors réfugiés dans un gîte pour y passer notre dernière semaine. Le weekend fut très stressant. François n’allait de nouveau pas très bien. Il ne retrouvait pas rapidement ses réflexes suite au traitement contre le Syndrome de West et il développait probablement une autre bronchiolite. Ce n’était vraiment pas le moment d’envisager une hospitalisation, à quelques jours de notre départ. Céline tentait de le dégager plusieurs fois par jour, avec des  techniques de clapping et avec la fameuse “mouchette” pour tirer les sécrétions.

Une situation catastrophique

En fait, en fin de journée, le vendredi, je me suis mis à douter des démarches que j’avais entreprises pour emmener avec nous nos deux enfants Français au Canada. J’ai alors appelé à l’Ambassade du Canada pour être rassuré. Mais ce n’est pas du tout ce qui s’est produit. Quand j’ai raconté l’histoire de nos adoptions, la personne à qui j’ai parlé m’a demandé si j’avais obtenu les permis de séjour provisoire pour mes enfants. Euh… Non! Je venais de comprendre que quelque chose de grave allait se passer.

Dans la folie des derniers mois, l’adoption de Christianle placement de François, les nombreux échanges de documents avec les services adoption, les deux hospitalisations de François, le suivi des grands à l’école, la transaction à distance pour une maison, l’achat d’une voiture usagée qui nous attendrait sur place, le travail à terminer bien entendu, j’avais oublié une chose essentielle: les démarches d’immigration au Canada. Depuis le début, je m’étais concentré sur les procédures d’adoption. J’avais demandé à Me Dandavino, l’avocate montréalaise, si j’avais d’autres choses à faire pour l’adoption et je me rappelle qu’elle m’avait dit que tout avait était réglé! Mais elle parlait d’adoption, pas d’immigration. J’avais donc omis ces formalités, à mon grand désarroi, car la personne de l’ambassade me dit qu’il fallait généralement un an pour les compléter. Elle m’avertit vigoureusement: “Ne tentez surtout pas d’entrer au Canada avec deux enfants qui n’ont pas leur permis de séjour, ils seront refoulés sur un vol de retour, sans droit d’appel!”

Donc, ce vendredi-là, soit 7 jours avant notre rentrée au pays, je venais d’apprendre que deux de mes enfants ne pourraient venir avec nous. Vous pouvez imaginer mon état de panique à ce moment précis. Le soir venu, au gîte, je fis un appel à Agathe, la directrice de L’Arche que je devais remplacer pour lui faire part de notre malheur. Elle me dit qu’elle en parlerait au responsable de L’Arche Canada, car c’est à ce  niveau des structures que les ententes liées à l’immigration d’étrangers à L’Arche sont mieux connues. Je n’avais jamais rencontré Zoël Breau, mais depuis ce jour-là, son nom est resté bien gravé dans ma mémoire! Ce dernier m’appela durant le weekend, le dimanche soir, je pense. Il avait une piste. Le père d’une des personnes accueillies à l’Arche-Montréal était un député fédéral, M. Clifford Lincoln. Il me fit part d’un appel qu’il avait laissé à son bureau. Il y avait peut-être un peu d’espoir…

Lundi en début d’après-midi, j’avais un rendez-vous très important avec le président du Conseil général de la Drôme, à Valence, pour discuter des besoins de L’Arche de la Vallée. Le président et le vice-président de notre conseil d’administration m’accompagnaient pour plaider en faveur de notre établissement. En pleine séance de travail, je reçus un appel du Canada. Je quittai sans ménagement le lieu de réunion en m’excusant à peine. M. Clifford Lincoln, député fédéral, était à l’autre bout du fil. Il me demanda gentiment: “M. Girard, qu’est-ce que je peux faire pour vous aider?”

Je lui fis part de tout ce qui nous arrivait. Il me promit qu’il demanderait à son attachée politique de consacrer tout son temps dans les jours qui suivraient afin de nous aider. Celle-ci m’appela plus tard, en soirée et prit toutes les informations utiles. Le lendemain, mardi après-midi, elle me fournit une liste de tous les papiers déjà formalisés qu’elle pourrait transmettre au bureau du ministre de l’Immigration. Je procédai avec la plus grande diligence: preuves de notre situation, documents d’adoption, démarches prouvant notre bonne foi, une lettre qui confirmait que je n’avais plus d’emploi à partir du vendredi, que tous nos effets personnels avaient quitté le territoire, que nous avions procédé aux démarches d’adoption sans nous soucier du versant immigration, que nous avions des billets d’avion “aller seulement” et non remboursables, etc. Il y eut d’autres appels, on lui demandait des précisions que je devais lui expliquer clairement. En soirée, l’attachée me rappela une dernière fois pour me dire qu’elle avait fait tout ce qu’elle pouvait pour tenter de convaincre le bureau du ministre de nous accorder une permission spéciale pour entrer au pays. Elle m’avertit pour me dire qu’il n’y avait pas vraiment de chance pour que ça marche, puisqu’il s’agissait d’une procédure exceptionnelle utilisée dans des cas d’extrême urgence. Il fallait attendre la décision. Stress intense. Prières…

Le mercredi, rien de toute la journée, décalage oblige. En toute fin d’après-midi, alors que j’étais à transmettre à mon successeur tout ce que je pouvais au sujet de la communauté dont j’avais pris soin depuis quatre ans, je reçus un appel du consulat canadien de Paris. L’agente me demandait de me présenter le lendemain avec des photos d’identité de mes deux enfants. Il était déjà trop tard pour faire ces photos car tout était fermé pour la soirée et la nuit. Il me fallait attendre au lendemain matin pour aller le plus tôt possible faire les photos avec les enfants, les ramener à la maison, aller prendre le TGV à 11h afin d’être à Paris en début d’après-midi. Une véritable course contre la montre. Après avoir réussi à faire les photos, j’appelai à l’ambassade pour avertir du moment de mon arrivée. La dame me dit alors que le bureau consulaire serait fermé comme à chaque après-midi et qu’il me faudrait donc venir le vendredi. Je lui répliquai que notre vol était le vendredi matin et qu’il était impossible à modifier. Elle me dit alors qu’elle ne pouvait plus rien pour moi. Je me rappelle d’avoir pleuré au téléphone, avoir prié le ciel de m’aider pour la convaincre de trouver une autre solution. Je ne sais par quel miracle, mais elle finit par me dire: “Monsieur, je vais faire pour vous une chose que je ne fais jamais, je vais rester au bureau pour vous attendre afin de vous rendre ce service.” Ouf!

Je vins donc comme prévu le jour-même. Je complétai toutes les formalités, des formulaires longs à remplir. J’y passai tout l’après-midi et déposai le tout à l’endroit spécifié. Il me fallait attendre. Je fus convoqué, vers 16h30 par l’agente consulaire qui m’avait accordé le privilège de rester pour moi. Elle me remit des documents signés par le ministre de l’Immigration qui allaient me permettre, au pays, d’obtenir des “Permis de séjour provisoire pour motif humanitaire”. Une fois tout accompli, alors que je la remerciais encore, elle me demanda: “Je peux vous poser une questions? En 12 ans, je n’ai jamais eu à faire ce que je viens de faire pour vous. Nous n’avons jamais délivré de tels permis durant toutes ces années. Pouvez-vous me dire quelle est votre relation avec le ministre Coderre qui nous a imposé cette procédure? Je lui répondit simplement: “Avant aujourd’hui, madame, je ne connaissais même pas le nom de notre ministre de l’Immigration!” Elle répliqua: “Comment alors avez-vous fait?” Je répondis en levant les yeux vers le ciel: “Il doit y avoir un bon Dieu pour des gens comme nous!” J’avais les larmes aux yeux. Je suis persuadé qu’elle fut touchée au coeur…

Un ange…

Une dernière photo avant de quitter la France

Le vendredi matin, notre avion partait de Lyon en matinée. Des amis avaient réquisitionné un camion de L’Arche pour nous conduire à l’aéroport. Au moment d’enregistrer nos bagages, nous avons voulu faire monter notre chien, Milou, bien installé dans sa cage de transport. L’hôtesse nous dit alors que notre correspondance à Londres imposait une quarantaine pour notre animal qui ne pourrait donc pas nous suivre jusqu’à Montréal avant quelques semaines et moyennant beaucoup d’argent… Nous avons pris notre chien, lui avons dit au revoir (imaginez la peine des enfants…) et l’avons confié à nos amis en leur disant qu’on y verrait plus tard.

Nous sommes montés dans l’avion et là, dès le décollage, Céline et moi avons éclaté en sanglot. Cette semaine avait été si intense, si anxiogène, que nous avions l’impression d’avoir raté nos adieux à toute la communauté. Nous quittions une famille, une bonne centaine de personnes que nous avions côtoyées, aimées et desquelles nous nous étions sentis réellement appréciés. C’était atroce.

Nos peines n’étaient cependant pas terminées. François était souffrant. Ses difficultés respiratoires nous inquiétaient. Nous avions gardé la poussette avec nous pour l’embarquement car nous souhaitions l’utiliser à Heathrow pour le déplacement vers notre vol intercontinental. Je demandai à l’hôtesse en débarquant où je pourrais la récupérer et elle m’orienta vers le comptoir de réclamation des bagages. J’installai toute la famille, Céline et les quatre enfants, dans un couloir en leur demandant de m’attendre. Je les quittai tous en emportant avec moi tous les passeports… Or, la zone de bagage était à l’extérieur de l’espace international. Je demandai à récupérer ma poussette, mais je ne connaissais pas le nom anglais pour la décrire! Les gens à qui je parlais n’ont jamais compris ce que je leur demandais. Je finis par renoncer. Ce n’était qu’une poussette après tout. Je tentai alors de revenir en arrière pour retrouver ma famille, mais un géant me bloqua l’accès et me repoussa vers la sortie. Je tentai de lui expliquer que ma famille était là, juste à côté, à m’attendre, sans succès. Je dus donc quittai l’espace de récupération des bagages. Je me retrouvai alors dans un immenses centre commercial (je ne sais si vous connaissez cet aéroport, c’est l’un des plus grands du monde, une vraie jungle pour un gars perdu). Comment faire pour entrer de nouveau dans l’espace international et retrouver le chemin jusqu’à ma famille?

J’étais paniqué, comme une poule sans tête. Je courais dans tous les sens. Je ne voyais plus rien qui ressemblait à une indication pour m’orienter. Et là, je me rappelle comme si c’était hier, je me suis arrêté. J’ai baissé la tête et j’ai crié (je pense avoir crié): “Seigneur, viens à mon aide, je suis perdu”. J’ai vu apparaître à cet instant deux pieds devant moi. J’ai relevé la tête. Il y avait un homme. Très grand. Mes yeux se sont arrêtés à la hauteur de sa poitrine. J’ai vu un pin sur lequel il était écrit: “You need help?” Un ange m’était apparu. Je lui ai dit “You’re an angel!” Il m’a souri. Je lui baragouinai en anglais ce qui m’arrivait. Il ne m’a pas demandé de répéter. Il a dit simplement “Follow me”. Il me conduisit vers les mesures de sécurité, passa devant tous les passagers dans la file d’attente, présenta sa carte aux contrôleurs qui me firent passer devant tous les autres, me posa une question relativement à l’origine de mon vol, et m’amena directement dans le couloir où m’attendait ma famille. 45 minutes s’étaient écoulées. Je le remerciai du plus profond de mon coeur et il disparut rapidement. Nous étions sur le point de manquer notre correspondance. Il nous fallut courir à toutes jambes pour accéder à notre rampe de départ. Le pauvre Christian avec ses deux béquilles canadiennes, n’avait jamais couru comme ça de toute sa vie! Sur le chemin, je le pris sur mon dos à quelques reprises pour aller plus vite encore. J’étais essoufflé comme un marathonien à la ligne d’arrivée. Nous sommes parvenus à rejoindre notre vol, juste à temps, on nous attendait… Miracle? Quoi d’autres alors?

Et encore…

Nous étions enfin sur le vol transatlantique. Cette fois-ci, c’était pour vrai que nous rentions. François était vraiment mal. Nous avions hâte que le supplice aérien se termine, car avec sa difficulté à respirer, la pression devait le faire souffrir encore davantage. À notre arrivée à Montréal, il fallait passer par les douanes afin d’obtenir le fameux permis de séjour pour nos deux enfants. Deux heures encore d’attente. J’ai plaidé notre cause et celle de notre enfant malade pour que les choses s’accélèrent, mais la douanière, sévère, me répondit: “Monsieur, vous avez le privilège d’entrer au Canada, ce n’est pas quelques minutes de plus qui vous feront mal. Veuillez reprendre votre place dans la file.” Le douanier qui nous remit nos documents nous regardait étrangement… Il devait bien se demander qui nous étions pour être admis au Canada avec des permis si rares pour nos enfants spéciaux.

Cela faisait déjà plus de 15 heures que nous avions quitté notre gîte. Nos trois grands avaient été exemplaires de patience et de compréhension. Dès que nous avons pu quitter la zone des douanes canadiennes, nous avons rencontré Agathe, la directrice de l’Arche-Montréal, venue nous accueillir avec Lynn et Jadwiga, deux femmes présentant une déficience intellectuelle. Quel bonheur de voir ces gens, un indice de toute la chaleur humaine que nous trouverions dans la communauté. Il y avait aussi Rémi, le frère de Céline et sa conjointe Nathalie qui étaient venus nous livrer notre voiture, une Mercury Villager 1995, achetée via Internet. Rémi n’avait pas pensé que nous aurions autant de bagages et avait laissé les pneus d’été dans la voiture! Nous avons chargé tous ces bagages littéralement sur nos enfants pour réussir à tout emporter. Heureusement, il ne fallait que 45 minutes pour nous rendre à Boucherville où nous attendait Michel, un ami que nous avions connu en France et qui avait accepté de nous héberger quelques jours, le temps de pouvoir emménager dans la maison que j’avais achetée quelques semaines plus tôt. Nous étions le vendredi soir. Le lendemain, après une très courte nuit sans sommeil, surprise : ma mère et ma soeur étaient venues nous dire bienvenue au pays et me souhaiter bon anniversaire (eh oui, c’était mon anniversaire le 22 !). Nous étions vidés de fatigue. Mais François était malade et avait besoin de soins. Encore là, Agathe nous vint en aide. Un ancien administrateur de L’Arche-Montréal était médecin. Elle l’appela pour lui demander ce que nous pouvions faire. Il nous pria de venir chez lui, à sa résidence, où il put ausculter sommairement François. Il téléphona à l’urgence de l’Hôpital Ste-Justine pour les avertir que nous venions avec l’enfant, en profondes difficultés respiratoires. Dès notre arrivée à l’hôpital, François fut accueilli et hospitalisé. Lorsqu’il fut installé et pris en charge, on me demanda d’aller faire les formalités d’admission…

Nous n’avions, bien sûr, pas eu le temps de faire les démarches pour obtenir nos cartes d’assurance-maladie, un samedi en plus! On m’indiqua que la facture s’élèverait déjà à plus de 1600 $ et on me donnait jusqu’au lundi midi pour régulariser la situation… Tout en accompagnant François à l’hôpital, Céline et moi devions nous occuper des autres garçons, laissés à eux-mêmes chez notre ami. Le lundi matin, nous nous sommes dirigés avec les trois grands vers le bureau de la Régie de l’Assurance-maladie du Québec. Une autre surprise nous y attendait. Un permis de séjour provisoire ne permettait pas d’émettre une couverture d’assurance-maladie pour des étrangers. L’agente était formelle. Céline, nos deux Canadiens et moi-même purent obtenir nos cartes, mais pas Christian ni François. Dans un moment d’inspiration, je sortis la lettre que le directeur général de la RAMQ avait rédigé pour donner à la France la garantie de couverture maladie qui avait été requise. Je plaidai encore une fois la cause de mes deux enfants adoptés. On me rétorqua qu’il s’agissait d’une lettre générique qui ne précisait pas que c’était en faveur de mes deux enfants. Je répondis à l’agente que nous ne serions pas venus au Canada si ce document n’avait pas été émis en garantie de couverture! Elle eut un doute et décida d’aller parler à un responsable. Nous avons patienté, un certain temps, interminable. Elle finit par revenir avec son responsable qui nous demanda de répéter, encore une fois, notre interprétation de la lettre fournie.  Je lui dit avec force: “Demandez à votre grand patron lui-même ce qu’il voulait dire lorsqu’il a rédigé cette lettre! Nous avons fait toutes nos démarches pour venir ici avec la garantie que nos enfants seraient couverts.” Et comme on lui mentionna que François était hospitalisé, il dut y avoir un petit doute assorti d’une dose de compassion. Le responsable donna l’ordre à l’agente d’émettre les cartes. Nous étions sauvés, une fois de plus…

Première photo en sol canadien

Si vous n’avez pas la foi et ne croyez pas aux miracles et si vous avez lu ce témoignage jusqu’à la fin, vous ne pouvez pas ne pas en être troublé. Céline et moi sommes croyants. Lorsque nous avons dit oui à l’adoption de Christian et François, nous avions la conviction que les obstacles se pousseraient devant le passage de la Providence divine. Depuis la surprise de découvrir Christian alors que nous cherchions un bébé, les obstacles se sont bel et bien éliminés l’un après l’autre, non sans combat ni des tonnes de démarches à accomplir, mais nous nous retrouvions au Canada, dans notre nouveau chez nous, avec tous nos enfants. Une semaine avant, rien ne permettait d’imaginer que cela était possible… Nous n’avions aucun plan B. À vous de décider si tout ceci n’est qu’une série de hasards ou bien une intervention divine au coeur de notre histoire. En ce qui nous concerne, nous savons et nous rendons grâce…

PS: Pour ceux et celles qui veulent connaître la suite pour notre chien Milou, sachez que nos amis Ghislaine et Jean-Marc lui ont trouvé une famille d’accueil où il est resté jusqu’à la fin de sa vie. Il n’est jamais devenu Canadien!

Il m’a donné d’être une vraie mère (écho)

Ce texte fait suite à Un vrai bébé pour colorer notre vie qu’il est préférable d’avoir lu avant. Pour un sommaire de tous les articles, consulter Pour une lecture suivie de ce blogue.

Que dire de différent à propos de l’adoption de François?

J’ai vécu les événements à peu près comme Jocelyn. Je me rappelle ce fameux coup de fil de M. Alingrin, nous annonçant qu’il avait un petit garçon trisomique… noir. Je me souviens avoir eu envie de dire oui de suite, mais d’avoir pris le temps de me demander si je disais oui de peur de ne pas avoir d’autre proposition avant de quitter la France, ou que mon oui était sincèrement profond. Je crois que pour être « vraie » dans une démarche d’adoption, on se doit de rester ouvert à accueillir autant un garçon qu’une fille. Et c’est dans cette disposition du cœur que je me suis placée, dans la foi. J’ai prié, j’ai sondé mon cœur… Et le OUI est venu, naturellement, sans le forcer.

Aussi, lorsque je suis revenue vers Jocelyn pour lui partager ma réflexion, c’était comme si François faisait déjà partie de notre famille. Il était déjà mon enfant. C’est un sentiment très fort que celui qui nous anime lorsqu’on « adopte » un enfant dès la proposition. C’est très certainement aussi fort que ce moment magique où une femme apprend qu’elle est enceinte. Et cet enfant, même si on le « perd », sera le nôtre pour toujours, comme dans le cas d’une fausse couche.

Le jour de la rencontre de François fut pour moi un jour de joie, teintée quand même d’inquiétude. Rien ne peut nous préparer à l’avance à ce qu’on devra traverser pour rendre un enfant à sa vie d’adulte. Et encore moins quand cet enfant a une particularité qui nous est totalement inconnue ! Mais malgré tout, même aujourd’hui, sachant tout ce que nous avons dû traverser d’épreuves et de maladies avec François, je ne regrette rien et je redirais OUI encore une fois !

Ce que François m’a permis de découvrir est précieux pour moi. Je n’avais jamais encore très bien compris cet amour inconditionnel que les autres parents portaient à leurs petits. Non pas que je n’aimais pas les jumeaux. Mais l’attachement était différent. Et c’est l’arrivée de François qui m’a permis de le découvrir. J’étais fascinée de ressentir un attachement à ce petit être tout fragile et vulnérable à mesure que je lui prodiguais des soins. C’était donc ça le « secret » : ce qui nous pousse à aimer nos enfants d’un amour vrai et fort se révèle à travers les soins quotidiens. Je ressentais fortement un « instinct » protecteur, comme une poule couveuse ! J’avais envie de le protéger de tout malheur, de rendre sa vie la plus confortable possible et ça me procurait tellement de joie ! Je n’en revenais même pas. Voilà la sorte d’amour que François m’a permis de découvrir. Et pour ça, je lui en serai toujours redevable.

Un vrai bébé pour colorer notre vie

Si vous arrivez ici pour la première fois, sachez que cet article s’inscrit dans un récit de vie. Si vous voulez commencer par le début, allez voir les chapitres à Pour une lecture suivie de ce blogue.

Durant le voyage vers sa nouvelle demeure

En août 2002, avec notre agrément d’adoption bien en mains, nous avons relancé l’association Emmanuel SOS Adoption fondée en 1975 par le couple Lucette et Jean Alingrin. Nous connaissions quelques familles qui avaient procédé à une adoption par l’entremise de ce couple quasi mythique dans le milieu de l’adoption d’enfants avec des particularités, notamment des enfants présentant une trisomie 21. Nous avions exprimé une préférence pour une fille et M. Alingrin souhaitait respecter notre choix. Il faut dire que la plupart des couples ont la même préférence alors que, souvent, les petits garçons ne trouvent pas aussi facilement de familles disposées à les accueillir. M. Alingrin avait parlé à Céline de deux petits garçons pour lesquels il cherchait une famille, mais ce n’était pas encore mûr. Il comprenait bien notre sentiment d’urgence. Il avait terminé la conversation en proposant de porter ce projet dans la prière.

Pendant plus d’un mois, nous avons patienté. Nous avons cherché d’autres associations, mais quelque chose nous freinait intérieurement à l’idée d’aller ailleurs. À la mi-septembre, M. Alingrin nous rappelait. Il voulait nous parler d’un enfant, même si c’était un petit garçon. Il croyait que nous aurions l’ouverture pour au moins entendre sa proposition et y réfléchir sérieusement. Il était peiné car parmi les familles en attente d’un enfant, personne ne voulait de celui-là. Il nous parla de deux handicaps. Le premier, bien sûr, était sa trisomie 21. Nous attendions l’annonce du second handicap avec appréhension. Il nous dit: “il est noir”. Vous ne pouvez pas imaginer quel fut notre sentiment!

- Noir? Un handicap?

- Ça peut paraître surprenant, mais des familles ouvertes à l’enfant handicapé peuvent quand même éprouver une certaine forme de racisme. En tout cas assez pour ne pas s’imaginer parents d’un enfant noir.

Il a suffi d’un simple regard entre Céline et moi:

- Bien sûr que nous le prenons!

M. Alingrin n’avait pas voulu nous parler du petit Haronne avant, car son statut légal ne serait pas réglé avant la fin septembre. Il faut en effet trois mois de carence entre le moment de l’abandon par les parents et le statut d’adoptabilité, un délai qui permet aux parents biologiques de changer éventuellement d’idée. Le délai de carence approchait de sa fin, la maman n’avait donné aucun signe de vie, ce qui allait donc dans le sens de l’abandon légal. Haronne est né le 27 juin 2002 à Lagny-sur-Marne d’une mère et d’un père d’origine congolaise. Né jumeau, son frère était “normal” et fut gardé par ses parents alors que le petit trisomique leur avait semblé trop lourd à garder, d’où l’abandon et le placement à l’association Emmanuel. L’abandon d’un enfant paraît terrible, bien sûr, mais lorsqu’il peut être accueilli dans une famille qui l’aimera pour ce qu’il est, c’est aussi une bonne nouvelle… Les parents qui adoptent savent de quoi je parle.

Nous avions convenu de faire toutes les démarches en accéléré, car notre départ de la France était déjà fixé, nos billets d’avion achetés! Nous allions quitter ce pays et ces gens que nous avons profondément aimés le 22 février 2003, jour de mon 41e anniversaire… Il ne restait donc que cinq mois pour parvenir à réaliser les formalités. Avant d’aller voir l’enfant, il nous fallait rassurer le conseil de famille et la responsable départementale de Seine-et-Marne sur la possibilité d’avoir un suivi au Canada, et surtout d’être évalués convenablement par les services sociaux québécois car même si le placement était consenti, il faut encore au moins six mois avant un jugement d’adoption. Enfin, le jugement d’adoption lui-même devait pouvoir être prononcé au Québec, alors que les procédures initiales, incluant l’agrément, avaient toutes été faites en France. Je cherchai à joindre quelqu’un, au Québec, qui pouvait nous aider. Je fis quelques appels au hasard, dans des bureaux d’avocat dont je trouvais l’adresse sur Internet. Je finis par parler à une femme, Me Louise Dandavino. Lorsque je lui confiai le motif de mon appel, elle me dit simplement: “Vous êtes tombé sur la bonne personne, c’est justement ma spécialité, l’adoption!” En fait, elle travaillait pour le cabinet d’avocats du contentieux au Centre jeunesse de Montréal. Me Dandavino fut un ange pour nous. Elle nous a aidés généreusement. Elle a présenté à M. Alingrin et à Mme Le Fol, du Département de Seine-et-Marne, toutes les garanties dont ils avaient besoin pour que nous puissions prendre cet enfant avec nous. Me Dandavino a notamment obtenu du directeur général de la Régie de l’assurance-maladie du Québec une lettre de “garantie” de couverture sociale qui était une exigence pour que l’enfant quitte le pays, lettre qui deviendra très importante quelques mois plus tard (à lire dans un autre chapitre).

Premier contact

Peu avant que tout cela soit accompli,  nous avions été invités à venir à Montjoie, le domaine de Lucette et Jean Alingrin, afin qu’ils nous connaissent mieux. L’association se porte garante auprès du conseil de famille et des services sociaux du bon jumelage entre l’enfant et la famille, d’où cette étape de la rencontre en personnes. Il y avait bien 600 km entre chez nous et le petit village de Clefs (49). Nous y sommes venus une première fois sans les enfants. Le couple disposait d’une petite maison pour les amis attenante à leur résidence principale. Nous y étions bien. Nous avons été reçus par le couple à deux ou trois reprises durant notre court séjour. Nous leur avons raconté notre parcours de vie. Lucette nous regardait avec tendresse et témoignait de son amour pour ses enfants, 16 au total si je ne me trompe pas. Jean se faisait pédagogue. Il nous expliqua en long et en large tout ce que nous devions savoir sur la trisomie 21, les complications, les soins, les risques pour la santé, les particularités, etc. Beaucoup de notions en très peu de temps. Nous savions que Haronne était dans la crèche, à quelques pas de là. Mais leur protocole ne prévoyait pas de mettre en contact un couple et l’enfant lors de la première rencontre. Il n’était pas prévu non plus qu’ils nous parlent de l’enfant, ou très peu. Nous en étions très frustrés, mais il n’y avait aucun passe-droit. Pourtant, il était là, tout près…

La première fois, c'est magique!

La prochaine étape consistait à venir passer un week-end en famille pour pouvoir nous approcher progressivement de Haronne, et poser quelques gestes. Étant donné la distance, le couple Alingrin avait consenti à tout faire en un seul week-end de trois jours et, d’obtenir, si possible de la part du Département, de pouvoir partir avec l’enfant dès le lundi, en parfaite conformité. Nous étions donc de nouveau à Montjoie, avec Steve, Stéphan et Christian, ce 15 novembre 2002. Vu l’heure à laquelle nous étions arrivés, nous n’avons eu droit, ce soir-là, qu’à une photo, pas très bonne d’ailleurs. Nous avions si hâte de voir notre bébé que la nuit a été peu propice au sommeil.

Il nous a été possible, tôt le matin, de nous rendre à la crèche pour voir Haronne, histoire de faire un premier contact. Je me rappelle cette petite pièce avec deux lits. Marie, la fille aînée du couple Alingrin, était en charge de cette petite crèche. Elle avait été pratiquement la seule personne à prendre soin de ce bébé-là. C’était un peu son bébé à elle… Haronne était là, tout propre et bien emmailloté dans son siège et il nous dévisageait avec attention. Quelle différence entre la photo et l’original! Nous l’avons trouvé beau, parfait. C’était notre fils, notre premier bébé, à 4 mois et demi.

Les journées du samedi et du dimanche, il fallait venir s’occuper de lui aux heures qui correspondaient à ses besoins, soit les boires, les changes, le bain, etc. C’était ce qu’on attendait surtout de la maman. Les autres membres de la famille découvraient le domaine. À un moment, nous avons pu tous venir dans la chambre et prendre Haronne chacun de nous, tour à tour. Céline avait accepté ma proposition de le prénommer François, en gardant aussi son prénom d’origine. C’était un bébé calme. Il se laissait prendre. Nous étions tous les cinq sous le charme.

Lundi matin, nous devions reprendre la route pour rentrer chez nous à une heure raisonnable. Après les soins du matin, les adieux touchants entre Marie et son Haronne, et les consignes de M. Alingrin, voilà que nous repartions à six. Notre famille s’était de nouveau agrandie. François a dormi une bonne partie du trajet. Il nous fallait cependant nous arrêter pour le repas du midi. Nous avons choisi un McDo, quelque part sur la route. Imaginez alors un bébé de moins de cinq mois qui n’avait connu jusqu’alors qu’une seule nounou et vécu tous ses jours dans une petite pièce intime et chaleureuse, se retrouver soudainement entouré de cinq inconnus et devoir subir l’atmosphère bruyante d’un restaurant fast-food, en pleine heure de pointe, un dimanche. François se mit à pleurer à chaudes larmes. Cela nous crevait le coeur. Il n’était pas encore en sécurité auprès de nous. Je m’empressai de le prendre dans mes bras, ce que je ferais très souvent, par la suite, dès qu’il exprimerait des pleurs. Nous avons choisi de terminer le plus rapidement possible le repas afin de reprendre la route sans trop de haltes. Il a cessé de pleurer et s’est de nouveau endormi.

En fin d’après-midi, nous arrivions à la maison. Fatigués. Épuisés même. Un nouveau rythme de vie nous attendait. François allait nous donner le ton.

Premiers soins

Nous avons entrepris de le faire voir rapidement par un médecin , le Dr Farge de qui on disait que parmi les omnipraticiens de notre secteur il était celui le plus apprécié des parents de jeunes enfants. François faisait souvent des rhumes qui tournaient mal. Beaucoup de sécrétions l’étouffaient. Des séances de kinésithérapie l’aidaient à libérer ses poumons de ce qui l’encombrait. Il avait même été hospitalisé une fois pour une bonchiolite sévère (et il y en aura bien d’autres par la suite). À la mi-décembre, François commença à nous inquiéter, avec des drôles de spasmes qui allaient en augmentant. Il lui arrivait de se plier en deux, les jambes rejoignant presque le visage et ensuite il se dépliait rapidement, parfois avec un petit cri. Nous avons consulté de nouveau notre médecin qui nous disait simplement que François était un peu “tonique”. Cette réponse manifestait une certaine méconnaissance de la réalité des enfants trisomiques 21, reconnus pour leur caractéristique d’hypotonie, c’est-à-dire plutôt mous…

Entre-temps, nous avions reçu une brochure d’une association sur la trisomie 21 que nous avions commandée et qui mentionnait un point qui a piqué notre curiosité, soit: “entre 5 et 7 mois, évaluer suspicion de Syndrome de West”. Cela ne nous aurait rien dit si, à la fin de la même brochure, dans le sommaire, on redisait, cette fois-ci autrement: “entre 5 et 7 mois, spasme infantile précoce (syndrome de West). C’est le mot “spasme” qui a intéressé Céline d’abord et qui l’a amenée à chercher sur Internet. Rapidement, elle est tombée sur un site allemand qui présentait des photos de la séquence des mouvements d’un bébé en plein spasme. C’était exactement ce que nous observions chez François. Nous avons vite demandé un rendez-vous une fois de plus avec notre médecin.

Le Dr Farge se voulait de nouveau rassurant: “Les parents s’inquiètent tout le temps, c’est normal. Fiez-vous au professionnel, cet enfant est tout à fait normal.” Nous n’avons pas été rassurés pour autant. Nous avons exigé, tel que notre documentation y incitait, qu’il passe un ECG en urgence. Le médecin finit par accéder à notre demande. Il appela lui-même à Romans et prit un rendez-vous qu’on lui fixa dans trois semaines. La documentation parlait d’urgence de traiter ce syndrome “dans l’heure qui suit le diagnostic” pour éviter que des dommages permanents soient causés au cerveau. C’est ce que nous avons redit à notre médecin qui nous a de nouveau renvoyés à sa compétence. De retour à la maison, nous avons cherché un département de neurologie à Lyon. En appelant là-bas, nous avions gagné une semaine de délai. Et finalement, un coup de fil du Dr Farge nous surprit. Il nous dit que, par acquit de conscience, il avait parlé directement au neurologue du centre hospitalier de Romans, le Dr Pierre, qui, devant l’évocation possible d’un tel syndrome lui a répondu: “Si c’est cette saleté, il faut que je vois l’enfant tout de suite”. Nous avions une demi-heure pour nous rendre à l’hôpital, le médecin nous y attendrait avant de quitter pour son long congé. Dès notre arrivée, François a été déposé sur la table. Une fois les connections installées, le tracé de l’ECG ne laissait planer aucun doute au spécialiste. Il nous a regardé intensément et a demandé: “Alors, c’est vous qui faites des diagnostics de syndrome de West?” Gênés, nous avons répondu que nous étions inquiets et qu’il ne nous revenait pas de diagnostiquer… Il nous tendit la main et nous félicita: “Vous savez, un médecin généraliste n’est pas bien formé pour détecter ce genre de maladie rare. Que des parents l’aient identifiée et aient insisté pour venir jusqu’ici, chapeau!” Nous étions certes flattés, mais surtout anxieux par rapport à l’avenir de François. Il réagit au traitement effectué sur place avec rapidité. Le tracé redevint immédiatement normal, selon le neurologue. Un traitement allait donc lui être prescrit et un suivi très serré devrait être assuré. Le Dr Pierre nous communiqua le nom d’une neurologue qu’il connaissait personnellement à l’Hôpital Ste-Justine, le Dr Lortie, et à qui il parlerait avant que nous n’ayons quitté la France, c’est-à-dire dans quelques jours…

Tous ces tracas avec un nouveau bébé nous avaient beaucoup pris la tête depuis trois mois. Nous avions vécu le jugement d’adoption de Christian, le 27 novembre. Une hospitalisation pour François. Nous devions faire des adieux à toute la communauté et je devais transmettre ce que je pouvais à mon successeur. Il avait fallu obtenir les autorisations de quitter le territoire pour François, envoyer nos affaires dans un conteneur en partance pour le Canada, nous réfugier dans un gîte pour quelques jours… Et je travaillais toujours à temps plein, jusqu’au dernier jour! Tout cela avait été bien fait, mais j’avais omis une chose majeure qui allait avoir des conséquences très graves… Je vous raconte dans le prochain chapitre.

Prendre un enfant… ça change la donne

Cet article fait suite à La vie avec un “bébé” de 12 ans… et surtout à Un oui doublement initié par nos enfants qu’il convient de lire préalablement. Pour un sommaire de tous les articles publiés dans l’ordre, voir Pour une lecture suivie de ce blogue.

Était-il mieux avec nous, dans une vraie famille?

L’histoire de l’adoption de Christian est arrivée si soudainement dans nos vies que nous avions omis de faire une chose très importante avant de dire oui et de le prendre chez nous: en discuter avec la personne chargée de l’adoption dans notre Département. De fait, le fameux agrément pour une adoption d’un bébé  ne nous avait toujours pas été accordé par la Commission départementale Enfance-Famille puisqu’il restait une dernière étape. Dès lors que la personne chargée de l’adoption, Mme Cattin-Brugière, a appris la nouvelle de l’arrivée de Christian à la maison, elle s’est montrée très vexée. L’expression qu’elle a utilisée, compte tenu que notre dossier avait très bien progressé, était “Vous nous avez floués”. J’ai bien tenté de lui expliquer les circonstances dans lesquelles Christian était apparu chez nous, mais visiblement, nous avions manqué de respect par rapport à son pouvoir de recommandation auprès de la Commission départementale et elle ne se montrerait plus favorable à notre égard.

La dernière étape consistait en une évaluation sociale, les autres étant médicale et psychologique. Une travailleuse sociale, Céline Bonnet, nous a rencontrés à deux reprises en octobre 2001, au plus fort des difficultés vécues avec Christian et des conséquences avec ses deux grands frères. Le rapport d’évaluation qu’elle rédigea est éloquent. J’en cite quelques passages:

En ce qui concerne Cristian, Steve trouve qu’il est pénible. Il n’aime pas la façon dont il parle à ses parents. Il dit néanmoins “J’ai pas envie qu’il parte parce qu’il va se retrouver sans famille. Je le considère comme un ami, pas comme un frère.”

Stéphan dit: “Avec Cristian, au début, c’était cool. Maintenant, finalement, c’est pas si bien. Il est trop rebelle. Maintenant, il fait un peu plus d’effort mais il discute pas. J’ai pas envie qu’il parte, mais en même temps, parfois, je veux pas qu’il reste.”

À propos de Cristian: “Selon les psychologues, il n’est certainement pas prêt à vivre dans une famille.” Cristian dit lui-même: “je ne sais pas si je veux rester. C’est trop dur. Il y a des crises des fois, il y a trop de règles. Céline est exigeante. D’un côté, j’aimerais rester. De l’autre je ne sais pas si je veux qu’ils m’adoptent. Ils sont gentils avec moi. Ils me lisent des histoires. Ils font des efforts avec moi pour m’aider. J’aimais bien aussi être au centre.”

Monsieur et Madame Girard disent que la vie au quotidien avec Cristian est difficile. “Il a beaucoup de mal à accepter les limites. On dirait qu’il ne trouve pas de sens à vivre en famille. Parfois, on a l’impression qu’il veut tout détruire autour de lui. Il s’oppose beaucoup et il est en même temps charmant. Cristian conçoit la famille comme un lieu où on le gâte et c’est tout.  Il souhaiterait pouvoir être seul, sans autre enfant. On se demande souvent si nous on pourra tenir et surtout si lui il tiendra.”

Avec toutes ces remarques, on comprend bien que la conclusion de la travailleuse sociale fut assez réservée:

La venue de Cristian au sein de leur foyer est très récente. Son statut est encore flou et son avenir incertain. De par ses troubles, Cristian a perturbé l’équilibre existant et chacun des membres de la famille doit retrouver sa place.  [...] Face à ces éléments, j’émets un avis réservé pour l’agrément de Monsieur et Madame Girard pour l’accueil d’un bébé à particularité. Un délai supplémentaire permettrait à cette famille d’accueillir un enfant dans les meilleures conditions possibles.

Lorsque nous avons pris connaissance de ce rapport, nous y avions vu un certain espoir. Il allait de soi que nous n’avions pas agi de la meilleure manière en prenant Christian avec nous sans consulter les services sociaux. Céline regrettait parfois que nous ayons fait ce choix. Je m’entêtais le plus souvent à repousser ce jugement sur nous-mêmes en me raccrochant à la conviction d’avoir accueilli Christian à la suite de ce que j’avais senti comme une interpellation évangélique.

Malheureusement, le pire scénario s’avéra. En décembre 2001, Mme Cattin-Brugière nous appela pour nous annoncer que la Commission fermait notre dossier. Elle continuait de nous reprocher de l’avoir flouée. Il faut savoir qu’un refus d’agrément nous obligeait à attendre deux ans avant de pouvoir formuler une nouvelle demande, ce qui, dans notre cas, n’était pas envisageable puisque nous savions que nous ne serions plus en France dans cet horizon de temps.

Je fis donc appel de cette décision. Dans une lettre sans doute convaincante, je demandais à la présidente de la Commission de nous entendre en personne pour expliquer nos choix et pour que les membres nous accordent un délai de temps plutôt que sanctionner par une décision définitive. La présidente accéda à notre requête. Le 14 janvier 2002, nerveux et tendus, nous attendions dans un couloir froid que les dignes membres de la Commission daignent nous recevoir. Nous avions demandé à la communauté de prier pour que cette audience se passe bien. Il devait y avoir une bonne douzaine de commissaires autour de la table. Lorsque nous sommes entrés, peu de sourires, peu de regards. La présidente a formellement rappelé les faits, notamment le refus de nous accorder un agrément pour cause de changement dans la composition familiale ayant perturbé l’équilibre et rendu l’accueil d’un nouvel enfant incertain. Céline et moi avons alors raconté notre histoire, comme si nous faisions un témoignage sur nos choix, ce qui nous avait conduit à accueillir Christian à l’insistance de nos jumeaux, notre âge qui commençait à se faire sentir, notre projet probable de départ de la France en 2003 et la possibilité que nous n’ayons plus accès à l’adoption dans notre pays, etc. Nous avons également parlé du changement d’attitudes de Christian durant notre voyage au Québec. Je ne sais plus combien de temps nous avons parlé, trois-quart d’heure, peut-être plus. La qualité d’écoute était touchante. Après quelques questions, nous avons renouvelé notre demande: donnez-nous six mois et réévaluez ensuite notre famille pour constater si les conditions seront devenues plus favorables à l’intégration d’un autre enfant. On nous a remerciés, cette fois-ci avec des sourires et des poignées de main. C’était bon signe. Le lendemain, Mme Cattin-Brugière nous écrivait pour nous annoncer ceci:

Suite à la commission du 14 janvier, et à votre présence ce jour là, je vous confirme que nous avons senti et apprécié vos qualités de coeur, votre disponibilité à l’égard des enfants présents et à venir, et que l’opinion de la Commission est plutôt favorable. Néanmoins, au regard de l’agrément, la Commission a estimé que les deux projets que vous poursuivez sont en “téléscopage” aujourd’hui. Je vous propose donc de réétudier votre situation en commission au mois de juillet 2002.

La Commission avait donc consenti à renverser sa décision en nous donnant le fameux sursis qui permettrait, peut-être, d’obtenir une évaluation, cette fois-ci plus concluante. Nous étions dans une joie immense, comme si nous avions gagné quelque chose de grand. Nous étions surtout dans l’action de grâce. Il paraissait possible que l’intuition que nous avions eue d’avoir été “appelés” à accueillir Christian dans notre famille ferait en sorte que les barrières tomberaient une à une…

Une deuxième chance

Au début de juin 2002, nous recevions la visite d’une autre travailleuse sociale, Christina Laporte. Celle-ci avait pris connaissance de notre cheminement et de la décision de la Commission. Naturellement, elle avait aussi lu le rapport de sa collègue. Elle souhaita néanmoins ne pas tenir compte de manière trop déterminante du passé pour se faire une idée de la famille que nous formions à ce moment-là. Son rapport traite longuement de l’évolution de Christian dans la famille et notamment de son passage au Québec. Entre autres, Mme Laporte y mentionne ceci, en nous citant:

“Déjà l’arrivée de Cristian a été positive. Elle a permis d’ouvrir le carré, le face à face d’avec nos jumeaux. Cristian a ouvert une brèche. Grâce à lui, Steve et Stéphan se sont apaisés. Ils ont compris qu’il y avait une cohérence dans l’éducation que nous leur donnions, dans la mesure où nous donnions la même à Cristian. Les jumeaux se sont beaucoup responsabilisés [...] Ce qui est important c’est que nous soyons disponibles pour chacun de nos enfants.”

En conclusion, la travailleuse sociale affirme ceci:

Leur projet d’adoption apparaît réalisable. Ils ont su prendre du recul par rapport à leur situation et le délai demandé par la commission leur a été profitable. [...] L’équilibre familial des Girard est récent, donc encore fragile. Cependant, ils sauront apporter à un enfant de l’amour et un foyer serein, équilibré. Leur réflexion est riche, mûrie concernant l’accueil d’un enfant. Ils sauront faire face au fait que l’arrivée d’un autre enfant nécessitera de trouver de nouveaux repères. [...] Face à ces éléments, j’émets un avis favorable pour l’agrément d’un enfant âgé de deux ans au maximum, pupille de l’État ou étranger, à particularité ou pas.

Cette nouvelle évaluation répondait entièrement à nos attentes. Ne restait plus que la décision de la Commission, attendue en juillet. La lettre datée du 30 juillet 2002 confirmait la décision favorable:

M. et Mme Girard sont agréés pour l’accueil en vue d’adoption d’un enfant, pupille de l’état ou étranger, âgé de zéro à deux ans. Cet agrément est valable 5 ans à compter du 29 juillet 2002. [...] M. et Mme Girard remplissent les conditions requises par la législation française pour adopter.

Nous nagions dans le bonheur! Mais les choses pouvaient encore se compliquer, car notre décision de quitter la France venait d’être prise et annoncée à la communauté de L’Arche de la Vallée. Mon rôle de directeur s’arrêterait fin février 2003, soit deux mois après la date prévue du mandat. Le conseil d’administration avait refusé ma demande de prolonger mon mandat ou me confier un autre rôle jusqu’à la fin de l’année scolaire. Nous allions donc déménager en plein hiver, avec ou sans un autre enfant.

Les nouvelles étapes à accomplir formaient une autre montagne gigantesque : trouver une association qui pourrait rapidement nous confier un enfant, terminer les procédures d’adoption de Christian, nous lancer dans celles du nouveau bébé sans qu’il soit possible de les compléter en France, obtenir, donc que les évaluations post-placement faites à partir du Québec soient validées par la France, réaliser les démarches en vue de l’immigration canadienne, etc. Bref, l’automne s’annonçait chaud! Je vous raconte tout ça dans le prochain article…

La vie avec un “bébé” de 12 ans…

Ce texte fait suite à Un oui doublement initié par nos enfants qu’il est préférable de lire avant… Pour un sommaire de tous les articles de ce blogue, on consultera Pour une lecture suivie de ce blogue.

Christian et son sourire ravageur

Le jour de son arrivée parmi nous, il ne nous a fallu que quelques minutes pour prendre conscience de l’ampleur des soins que le handicap physique de Cristi, que nous avions convenu d’appeler Christian, allaient exiger. Opéré à sept ans pour des séquelles de poliomyélite, Christian portait depuis une sorte de structure métallique au bas du corps, attaché à un corset rigide servant à garder sa colonne droite. Cet appareil devait peser au moins 10 kg. C’est beaucoup pour un enfant. Et difficile à décrire. C’était franchement émouvant de le voir déambuler avec cet attirail. Avec ses deux cannes canadiennes, il avait appris à marcher en balançant les deux pieds ensemble vers l’avant et en ramenant ensuite ses cannes. Il était très habile. C’était quelque chose à voir lorsque venait le temps de monter les escaliers. Après son premier souper, le soir de son arrivée, il fallait qu’il “grimpe” à l’étage, là où se trouvait sa chambre. Je le suivis et je constatai l’effort qu’il devait accomplir pour monter les marches une à une. Il devait “débarrer” le genou avec une main pour qu’il plie, le barrer de nouveau après avoir déposé le pied sur la marche suivante pour qu’il puisse se porter dessus, débarrer l’autre genou, etc. Chaque marche ainsi montée me donnait l’impression d’une conquête. J’avais conclu durant cette montée qu’il lui faudrait une chambre au rez-de-chaussée, ce que j’allais m’empresser de proposer à notre propriétaire dès le lendemain.

Christian avait bien mangé. Il était calme, mais très attentif à chacun de nos regards, ceux tendus vers lui comme ceux que nous échangions entre nous. Il nous scrutait. Il cherchait à nous deviner, probablement pour mieux nous “tester” plus tard. C’est ce qu’il avait le mieux appris de toutes ses années dans les diverses institutions. D’ailleurs, il a tout de suite compris que j’étais “celui du soir” quand je suis monté avec lui pour son bain et sa mise au lit. Céline serait donc “celle du jour”. C’est ainsi qu’il cataloguait les “intervenants” dans sa vie. Il y avait également ceux des autres lieux où il devait passer. Ainsi, la maîtresse d’école s’occupait des leçons. La psychologue scolaire s’occupait de ses sentiments. Le kinésithérapeute s’occupait de ses membres. Et nous, ses parents, devions nous occuper de l’amour qu’il n’avait jamais eu!

Enfin, des parents!

Christian avait rêvé depuis longtemps d’avoir des parents. Il s’était fait une image précise de ce qu’il en attendait: des pourvoyeurs d’amour. Donner de l’amour, c’est bien le rôle essentiel des parents. Mais encore faut-il avoir une idée de ce qu’est l’amour. Christian en avait observé des parents! Il avait vu qu’ils câlinent leurs enfants, qu’ils leur donnent des cadeaux, des surprises, des gâteries, etc. Il avait peut-être moins remarqué qu’ils les corrigent aussi parfois. Il n’attendait donc rien d’autre que ceci de notre part: des câlins et des gâteries. Le premier câlin qu’il fit à Céline, sa nouvelle mère, fut certainement décevant pour lui. Christian était pubère depuis un bout de temps. Il avait des gestes déjà ambivalents lorsque venait le temps d’embrasser une femme adulte. Céline a vite perçu que ce qu’il envoyait comme signal était tout simplement déplacé, mal ajusté à la relation fils-mère. Elle choisit délibérément de ne plus lui permettre de tels câlins. Christian a dû saisir assez vite cette prise de distance. Son désir de proximité se changea alors en colère, manifestée par de la provocation.

Dès qu’il le pouvait, Christian balançait des petites insultes à sa mère: “C’est dégueulasse ce que tu cuisines”; “Qu’est-ce que tu fais ici, à l’école, c’est pas chez vous”; “T’es une vraie teigne”, etc.  Bref, tout ce qui pourrait donner à une mère le sentiment que “son fils” le déteste. Des six ans qu’il aura vécus avec nous, Christian n’aura jamais vraiment changé d’attitude envers Céline. De 12 à presque 18 ans, il aura usé de plusieurs formes de provocations. Son rythme en fut une des plus harassantes. Il n’avait qu’à le ralentir, prendre plus de temps qu’il ne faut pour accomplir une chose, par exemple dans la salle de bain, et il tournait tout le monde dans la maison contre lui. La provocation qui aura probablement touché sa mère le plus durement fut peut-être lorsqu’il lui cria, dans un élan de colère, “Je vais le tuer, ton mari.”

Donner une famille pour la vie

Le bilan que nous pourrions faire de l’adoption de Christian pourrait être assez partagé. Dès les premiers jours, Christian s’était mis à dos ses deux meilleurs alliés, ses frères adoptifs. Ceux-ci nous avaient confié que le Cristi rencontré à la crèche était bien différent du Christian qu’ils côtoyaient à la maison. Il se montrait gentil devant les gens et en notre présence, mais dès qu’il se retrouvait seul avec eux, il devenait tyrannique. Il avait réagi fortement lorsque la psychologue scolaire avait rapporté quelques éléments qu’elle avait perçus de ses premiers entretiens avec lui. Il s’était mis en colère contre Céline quand elle lui en avait parlé: “Ce qui se passe à l’école n’est pas de tes affaires”. Décidément, il avait tout à apprendre de l’omniprésence des parents dans la vie d’un enfant.

Nous avions planifié de venir passer nos vacances de Noël au Québec. Puisque Christian faisait partie de notre famille, il allait de soi qu’il nous accompagnerait. Pourtant, son comportement ne nous y incitait guère: quelle sorte de vacances passerions-nous avec un jeune qui a si peu de moyens d’adaptation sociale? Personnellement, je comptais sur ce voyage pour lui faire prendre conscience de ce qu’est une famille “élargie”, c’est-à-dire avec des grands-parents, des oncles et tantes, des cousins et cousines, etc. Céline et moi venons tous les deux de grandes familles. Malgré l’automne particulièrement difficile qu’il nous avait fait vivre, et puisque nous nous étions engagés pour au moins un an avec lui, nous avons décidé de l’emmener.

La première rencontre avec ma famille fut un véritable ravissement pour Christian. Il faut dire que mes parents ont le sens de l’accueil. Nous n’étions pas venus au Québec depuis 18 mois. Nous avons donc été reçus avec tous les honneurs. Le premier soir, Christian était sous le charme de ma mère, au point où il réclamait littéralement qu’elle l’adopte plutôt que nous! Il s’était mis de nouveau à envoyer paître Céline. Ma mère ne voyait pas ce qui se tramait. Comme pour tous ses petits-enfants, elle ne voulait que “le gâter”! Je finis par lui parler en privé pour la mettre au courant de notre histoire récente avec Christian. Ma mère comprit qu’il y avait un enjeu majeur. Elle dit à Christian: “Tu sais, moi je n’aurais pas été capable de faire ce que tes parents ont fait en t’adoptant. Je te trouve très gentil, mais personne ici, sauf Céline et Jocelyn, n’aurait fait ce qu’ils ont fait.” On aurait dit que Christian, à ce moment précis, a pris la mesure de notre geste en sa faveur. Son comportement changea instantanément du tout au tout pour le reste de nos vacances. Il devint un fils pour nous deux. Le miracle s’était produit…

Ce changement a duré près d’une année. Nous avons vécu bien d’autres difficultés d’adaptation, mais en général, Christian était plus facile. J’ai accepté de devenir son tuteur légal. Le juge des tutelles lui a octroyé la nationalité française, ce qui rendait plus facile l’adoption plénière. Le 27 novembre 2002, nous comparaissions devant trois juges du Tribunal de Grande Instance de Valence qui nous accordaient cette forme d’adoption plutôt rare en France pour un jeune de cet âge. Nous avions dès lors les conditions remplies pour pouvoir ramener notre enfant avec nous au Canada, lors de notre retour prévu pour février 2003.

Dans son nouveau pays, Christian manifesta des attitudes parfois inquiétantes. Une évaluation en neuro-psychologie permit de déterminer qu’il présentait une déficience intellectuelle atypique. Il obtenait des scores impressionnants dans certains champs évalués, mais cotait pratiquement zéro en d’autres matières, surtout ce qui touche aux aspects pratiques de la vie courante et à la compréhension de vocabulaire. L’évaluatrice, aidée d’un spécialiste des jeunes fortement institutionnalisés, avait diagnostiqué une déficience intellectuelle de modérée à légère. C’est ainsi que nous pûmes commencer à recevoir des services en réadaptation. Mais elle parla également, en plus d’un trouble d’attachement sévère, d’une “empathie de type paranoïde”, ce qui laissait présager les autres difficultés que nous avons connues.

Quelques semaines avant ses 18 ans, tout comme ses deux frères aînés, Christian entra dans une forme plus grave de comportements. Ses colères se faisaient plus fréquentes. Ses résistances à l’autorité étaient de moins en moins gérables. Ses cris stridents effrayaient les petits frères qui s’étaient ajoutés à la famille. Ses cannes devenaient des armes qu’il pointait contre sa mère qui ne parvenait plus à garder une certaine distance face à tout ceci. L’attitude de Christian était telle qu’il nous fallut demander un placement d’urgence. Il quitta donc la vie quotidienne avec notre famille en juin 2007. Depuis cette date, il a vécu dans trois résidences différentes. Nous cherchons toutefois à le rapatrier dans la région où nous habitons, car nous préférons avoir avec lui des rapports plus fréquents , qu’il vienne par exemple tous les dimanches à la maison.

Au-delà de ces troubles de comportement, Christian est un jeune homme touchant. Les personnes qui le découvrent et qui cherchent à le connaître voient à quel point il s’attache à ceux-ci. Il aime particulièrement les ambiances de fête et ne refuse jamais une sortie. Il connaît les paroles de dizaines de chansons et il danse d’une manière unique sur ses deux cannes. Il apprécie la nourriture. Ce qui me touche le plus? Chaque fois que nous lui demandons ce qu’il a aimé d’un moment passé avec nous, sa réponse est invariablementla même: “être avec vous”.

Six ans. C’est le temps qu’il passa avec nous. On pourrait dire que c’est si peu. Je me console en me convaincant de lui avoir donné ce que nous avions de mieux : une famille. Il a quatre frères, une mère et un père, des neveux et nièces, des oncles et tantes, des cousins et cousines, un grand-père et deux grands-mères… Nous avons fait ce que nous pouvions pour durer avec lui dans la vie de tous les jours, ce que peu de spécialistes croyaient possible lorsqu’ils se sont penchés tour à tour sur ce cas qu’ils ont tous aimé étudier. Aujourd’hui, Christian est un Girard, un nom qui l’inscrit dans une famille jusqu’à la fin de ses jours. Si nous n’avons pas réussi à le garder avec nous jusqu’à ses 25 ans, comme nous l’avions projeté, il a cependant des contacts fréquents avec nous. Il vient passer quelques jours à la maison lors des vacances. Il réclame de venir habiter à proximité, c’est sa demande la plus constante. Puissions-nous lui obtenir au moins cette opportunité…

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Pour avoir une idée du parcours de Christian en Roumanie et en France avant de nous rencontrer, Récit de voyage en France et en Roumanie – version Letter que nous avons écrit suite à un voyage vers ses origines. 

Un oui doublement initié par nos enfants

Le nouveau frère de Steve et Stéphan

Nous voilà en décembre 2000. Nous passions les vacances de Noël à Genève, dans une petite maison de L’Arche la Corolle qui nous avait été prêtée. Un groupe de L’Arche de la Vallée y était aussi, dans un foyer pas très loin, ce qui nous permettait de faire quelques activités en commun. Ces vacances avaient le goût de la détente. Nous ne disposions pas de grands moyens alors nous nous sommes concentrés sur l’essentiel: être ensemble, faire des sorties qui ne coûtent à peu près rien, voir du pays, rencontrer des gens, jouer. Nous apprécions ce temps qui nous permet de sortir de nos habitudes et des situations quotidiennes.

La question qui ouvre le coeur

Stéphan et Steve étaient détendus. C’était souvent le cas lorsque nous étions ensemble en vacances. Ils n’avaient peut-être pas besoin de s’opposer. Nous faisions des projets ensemble. Ils appréciaient. Un soir, nous étions là, les quatre, occupés chacun à faire ce qui lui plaît, l’un de la lecture, l’un du Game Boy, les autres un jeu de construction. Tout en étant ainsi chacun dans son truc, nous avions des bribes de conversation. Quand il était ainsi occupé, Stéphan était celui qui entretenait le plus ce genre d’échanges. Il posait des questions, attendait les réponses, parfois les contestait. Mais quand il était bien, posé, c’était toujours un moment agréable. Et voilà qu’il est venu à poser la question.

Papa, maman, est-ce qu’on ne devait pas avoir d’autres frères et soeurs? Pourquoi vous ne parlez plus d’une autre adoption?

Cette question, peut-être espérions-nous tous les deux secrètement qu’elle soit posée par l’autre partenaire! Depuis l’épisode de Vanessa, en 1995, nous étions restés chacun repliés dans nos blessures. C’était comme une crise de foi. N’ayant pas de réponse claire à nos pourquoi, nous avions cessé d’interroger la vie. Steve et Stéphan ont percé une brèche dans notre carapace. En réalité, nous étions prêts, l’un comme l’autre, à envisager de nouveau la possibilité d’un autre enfant, mais ni l’un ni l’autre n’en prenait l’initiative. Cette question de l’un de nos fils nous a obligés à sortir de notre mutisme et à en discuter. Quelle réponse lui donner? Répondre par une question! Et vous, vous en pensez quoi d’avoir un frère ou une soeur? La réponse unanime fut sans équivoque: oui, nous en voulons!

La porte grande ouverte, il était clair que nous étions nous-mêmes tous les deux prêts à considérer un nouveau projet d’adoption. Nous sommes donc revenus de ces vacances déterminés à prendre des informations sur la possibilité pour des étrangers comme nous d’adopter dans le pays où nous vivions.

Pas celui-là!

Nous avons appris le fonctionnement et les règles pour adopter en France. Notre statut d’étranger n’était pas un obstacle. Nous avons donc entamé les démarches en vue d’obtenir un agrément. Nous voulions tous les deux un enfant de moins de deux ans. Vivant à L’Arche, auprès d’adultes présentant une déficience intellectuelle, nous avions manifesté notre ouverture à un enfant qui pourrait avoir un tel handicap, notamment une trisomie 21. Les évaluations allaient bon train. Nous étions confiants. Lors de nos vacances d’été, nous avions passé près d’un mois en Bretagne, dans un foyer prêté par L’Arche le Caillou blanc, à Quimper. Encore là, avec nos deux gars, nous avions vécu des moments très intéressants, apaisants, même, après les difficultés rencontrées en cours d’années.

Au retour, nous avions décidé de passer faire une visite dans une crèche tenue par une petite association d’adoption d’enfants différents (Vivre en famille). Le rendez-vous avait été pris. Édith Labaisse, présidente et directrice nous y attendait. Elle nous reçut en entrevue qui dura plus d’une heure. Nous étions embarrassés car elle ne cessait de nous parler d’un jeune de presque 12 ans, d’origine roumaine, qui était là depuis peu. Cristi avait été accueilli en France à l’âge de sept ans pour des soins médicaux et chirurgicaux. L’un des derniers enfants du régime de Ceaucescu, Cristi avait vécu la surpopulation des orphelinats en Roumanie, dans le département de Mehinditi, dans l’ouest. Victime de la poliomyélite, une maladie dont la Roumanie nie l’existence, aujourd’hui encore, alors que des enfants comme lui en furent diagnostiqués lorsqu’ils furent accueillis en France, ce dernier n’avait aucune chance d’être placé en famille d’accueil. Il ne marchait pas et parlait très peu la langue. Une association française, SERA (Solidarité Enfants roumains abandonnés) l’avait repéré dans son orphelinat et avait préparé sa venue en France afin d’y être soigné. Le projet pour ces enfants consistait à ce qu’ils soient placés dans des familles d’accueil françaises et qu’ils puissent y vivre le plus longtemps possible, tant que des soins étaient nécessaires, y compris psychologiques, ce qui signifie “longtemps”! Cristi avait vécu six mois dans une telle famille, mais le projet avait avorté, car la famille n’avait pas résisté au trouble d’attachement sévère. Il fut donc placé en institution quelques années et ensuite relogé au sud de la France, dans le Lozère à Montrodat, perdant ainsi toutes les relations qui lui restaient dans la région parisienne. C’est ce placement qui avait mis en colère Me François de Combret, président de SERA, qui avait alors mis toute son influence pour que Cristi soit ramené dans une association qui chercherait résolument à le replacer en famille.

Et voilà que nous correspondions exactement aux critères que cette femme s’était fixés, à savoir une famille dans laquelle Cristi ne serait pas le seul enfant adopté ni l’aîné. Nous avions des jumeaux adoptés, aînés de 15 mois de Cristi. Autant dire que la Providence nous avait choisis! Mme Labaisse nous a donc parlé de cet enfant qui l’avait touchée droit au coeur et pour qui elle voulait une famille. Céline lui a dit à plusieurs reprises durant l’entretien que nous étions là pour voir des bébés trisomiques! Pas un grand comme ceux que nous avions déjà… Nous avons découvert au fil de notre passage à cet endroit que nous étions vraisemblablement au coeur d’une mise en scène très bien rodée. À un moment, nos jumeaux ont été invités à quitter le bureau où se déroulait l’entretien pour aller rejoindre Cristi qui se ferait un plaisir de faire visiter le domaine. Par la suite, on nous conduisit à la crèche, mais les enfants étaient à la sieste à cette heure-là. Il nous fallait donc patienter en prenant une collation (le fameux “4 heures”) en compagnie de qui, vous devinez, Cristi et deux éducatrices chargées de nous le décrire favorablement. Il était sur son 36. Il était souriant. Il s’exprimait très bien et poliment. Il m’a touché, moi aussi, directement dans le coeur. Mais je voyais et sentais que Céline n’était pas du tout au diapason. Finalement, nous avons pu aller voir quelques bébés en attente de famille. Nous les avons trouvés mignons, comme n’importe quel nourrisson que nous avions déjà vu ou bercé. Nous étions satisfaits et confortés dans notre choix de demeurer ouverts à un enfant comme eux.

Lorsque nous avons quitté les lieux, Stéphan et Steve nous ont interrogés de nouveau:

- Vous n’avez pas emmené Cristi avec nous?

- Euh… Pourquoi?

- Bien, vous nous avez adoptés, il a besoin d’une famille, pourquoi ne l’adoptez-vous pas, lui aussi?

C’était un véritable coup de poing de la part de nos enfants. Leur question nous est restée comme coincée entre les dents. Nous avons roulé la moitié de la route nous ramenant à la maison. Nous devions nous arrêter dans un Formule 1 (petit hôtel avec des chambres pour personnes miniatures). Nous y étions entassés, les quatre. Ni Céline ni moi n’avons vraiment dormi cette nuit-là. Nous avons discuté. Céline disait non, pas question. Je disais oui, pourquoi pas. Le soir suivant, de retour à la maison, elle finit par dire oui. J’appelai Mme Labaisse pour lui faire part de notre ouverture. Elle me proposa d’en parler moi-même à Cristi. Je lui annonçai donc que nous étions d’accord pour l’accueillir chez nous. Il répondit alors:

- Est-ce que c’est pour toujours ou seulement pour quelque temps?

Là encore, j’étais foudroyé. Quelle pertinence! Je ne pus que lui répondre:

- Nous ne pouvons pas nous engager pour toute la vie. Nous avons besoin de nous connaître et de voir comment nous allons pouvoir vivre ensemble. Je te propose de venir au moins une année et nous déciderons ensemble.

Il a dit “d’accord”. Une semaine plus tard, le 22 août 2001, nous étions tous les quatre à l’aéroport de Lyon (photo) pour accueillir un nouveau membre de notre famille, un “bébé” qui allait avoir 12 ans, moins d’un mois plus tard.

Notre nouvelle vie allait elle aussi chavirer nos habitudes et nous solliciter au-delà de nos capacités apparentes d’adaptation. Mais ça, c’est une autre histoire!

Vivre en un lieu comme des étrangers

Cet article fait suite à Ces histoires gravées pour toujours, qu’il est préférable d’avoir lu avant.

À l'école du village, un spectacle de cirque (Stéphan et Steve à droite)

Les voyages forment la jeunesse! C’est tellement vrai. Peut-être est-ce la raison pour laquelle voyager, voir du pays, fait partie des projets de tant de gens autour de nous. Pour ma part, j’ai toujours rêvé de voyage. Je me suis régalé des moments où des amis ou des connaissances partageaient leurs récits de voyages avec enthousiasme, et plus spécialement les missionnaires, capables de décrire les particularités des cultures d’accueil. Mon premier voyage digne de ce nom fut en France, en 1988, avec Céline. En réalité, j’aurais voulu aller faire une ou deux années d’études à Paris ou à Rome, mais les conditions financières d’un tel projet pour un couple étaient loin d’être réunies. Jeunes mariés, nous étions parvenus à concocter un projet de cinq semaines dont trois en région parisienne et deux pour faire le tour de cette “petite” France. Tout avait été si vite et nous étions si émerveillés de ce que nous avions vu que nous n’avions que l’idée d’y revenir un jour. La proposition de travailler en France fut donc reçue comme une véritable aubaine en 1997. Mais  nous avons rapidement pris conscience que, pour une famille du moins, il y a une grande différence entre passer comme visiteur temporaire et immigrer en voulant s’intégrer au milieu d’accueil.

Notre année à Paris, ville lumière, fut différente également des quatre années et demie dans la Drôme des collines, un milieu paysan où l’agriculture et les vergers sont omniprésents dans le paysage. À Paris, nous y vivions davantage dans une disposition de visiteurs temporaires. Nous y étions pour un an seulement. Nous avions loué une maison complètement meublée avec que des valises pour tout bien personnel. À Hauterives, c’était en vue d’une situation “permanente”, au moins pour quatre ans. Nous avions fait venir presque tous nos biens personnels, sauf les meubles. Nous étions moins anonymes aussi, car les rumeurs vont vite dans un milieu aussi homogène. Et qui dit région rurale, dit habituellement aussi plus conservatrice, plus proche de ses racines… peut-être moins disposée à accueillir — vraiment — des étrangers. Disons tout de suite qu’il y a une grande différence entre L’Arche, qui est une communauté déjà pluriculturelle, et l’environnement social en général. Dans la communauté, nous étions accueillis tels que nous sommes. Nous profitions d’une grande qualité d’écoute et d’une aide toujours disponible. Mais comme nous étions une famille, il fallait aussi nous inscrire dans la vie locale courante, faire les courses, gérer nos comptes et transiger avec des institutions, demander des services de santé et des services sociaux, envoyer nos enfants à l’école, faire nos impôts, être en règle avec l’immigration, etc.

Le milieu scolaire

Commençons donc par nos enfants. Steve et Stéphan avaient 10 ans lorsque nous avons emménagé près de Hauterives. Louis nous avait recommandé l’école de garçons du Foyer de Charité de St-Bonnet-de-Galaure, l’une des plus réputées de tout l’Hexagone. Steve et Stéphan y furent admis “gentiment”, même si leurs bulletins n’avaient rien de très éloquent, au contraire, et cela probablement parce qu’il y avait une ouverture mutuelle entre les gens de L’Arche et ceux du Foyer de Charité. Ils furent donc intégrés chacun dans l’une des deux classes de CM1. Stéphan était dans celle de Mlle Guigal qui était aussi la directrice de la section primaire. Le comportement de nos garçons a immédiatement fait problème. N’ayant pas été élevés dans le contexte français, les adultes les jugeaient impolis, même insolents et peu enclins à apprendre les bonnes manières. Au niveau académique, les résultats n’étaient pas plus impressionnants, le décalage entre leur niveau et celui des autres élèves s’étant grandement accentué entre Joinville-le-Pont et cette école élitiste. Imaginez dans les sports, là où ils auraient pu performer un peu. Mais non, là-bas c’est le foot qui est le sport national et tous les jeunes Français sont nés avec un ballon sur le bout du pied! Nos deux pauvres “nuls” (c’était leur sentiment profond) ne faisaient donc pas le poids et sont vite devenus la risée de leurs compagnons. Plutôt que de subir l’intimidation dans leur coin, en complices qu’ils étaient, les jumeaux se sont créé une image de durs et sont devenus persona non grata. C’est vraiment à partir de ce moment que leur résistance à aimer l’école s’est transformée en détestation. Et leur comportement est devenu de plus en plus une forme de contestation ouverte, contre leurs pairs et surtout contre les autorités. À la fin de la première année de fréquentation, on nous demandait “gentiment” de n’en laisser qu’un seul sur deux… Et dès la fin du primaire, on nous fit savoir encore “gentiment” que cette école catholique, bien pourvue, fréquentée par des nantis, n’avait pas les ressources au niveau secondaire pour accompagner des enfants qui ne rentrent pas dans le cadre. C’en était fini de leur passage au “privé” !

Les exemples de situations tendues sont nombreux. Je vais n’en citer qu’un seul. Entre les deux garçons, Stéphan était le plus souvent sur la sellette. Un jour, Céline fut apostrophée par le responsable de la discipline dans la cour, un certain M. Cristalieri, si je me rappelle bien. L’homme de 80 ans l’invectiva avec vigueur au moment où elle venait récupérer les enfants en fin de journée en lui disant qu’il n’avait jamais vu, dans toute sa carrière, un enfant aussi insolent. Il ajouta: “Mais madame, votre fils est malade! Quelle sorte de parents êtes-vous donc pour ne pas le faire soigner?” Ma femme ne put répondre aucun mot. Ses larmes coulèrent à flot. Elle prit les enfants et partit avec sa colère.

En réalité, cet homme comme toutes les autres personnes qui se sont permis de juger notre capacité de parents à travers nos enfants, ne savait rien de ce que nous avions entrepris pour “les faire soigner”. En effet, dès la première année de leur arrivée, leur présence nous avait rapidement conduits à un sentiment profond d’incompétence. Lorsqu’ils venaient d’avoir quatre ans, nous avions consulté une pédo-psychiatre à Québec  qui nous avait dit qu’ils étaient psychiquement opposants et que nous allions en baver toute notre vie! Nous avions alors suivi une session pour parents “Y a personne de parfait”. Notre groupe était surtout constitué de parents d’ados, ce qui n’avait rien pour nous rassurer, voyant par avance ce que nous serions appelés à vivre! Le présent était déjà pénible, alors nous ne pouvions pas imaginer l’avenir pire encore. À cinq ans, les enfants ont été évalués par des étudiants de la maîtrise en psychologie à l’Université Laval (15 séances d’observation chacun!). Le résultat de toutes ces rencontres était lapidaire:

- Tout porte à croire que vos enfants ont subi une lésion cervicale due à traumatisme grave dans l’enfance.

- Ah, au moins vous avez trouvé quelque chose! Et alors, qu’est-ce qu’on fait?

- Rien. C’est vous qui aurez besoin d’aide…

Plus tard, une psychologue en privé avait évalué de nouveau Stéphan et avait confirmé un trouble déficitaire de l’attention avec hyperactivité (TDAH). Cela nous avait permis de trouver pour lui une école semi-alternative où un encadrement adéquat lui fut donné, encadrement qu’il passa toute l’année à tenter de casser! Vers la fin, la relation avec son éducateur était telle qu’il avait commencé à accepter certaines règles… Steve, de son côté était dans une école où ses deux enseignantes avait décidé de le tirer en avant pour qu’il rattrape le niveau de la 3e année. Ainsi, il avait double ration de devoirs chaque jour et toutes les récréations lui étaient retirées pour des séances de rattrapage. Vous imaginez comment n’importe quel enfant pourrait finir par aimer l’école avec un tel régime? Mais nous avions tendance à faire confiance aux professionnels, étant donné les difficultés que nous rencontrions nous-mêmes à la maison. Pendant toutes ces années, Céline se faisait aussi accompagner.

Alors quand un homme, qu’il fut âgé de 80 ans ou bien qu’il fut mon égal, se permit d’agresser ma femme en lui rentrant directement dans sa blessure, sans le savoir, bien sûr, je me suis dit que je ne pouvais pas laisser faire ça. J’ai demandé à Mlle Guigal un rendez-vous avec elle comme directrice et ce monsieur. Elle a tenté de me convaincre que c’était un homme âgé et qu’on lui devait du respect. Il a fallu près de trois mois d’insistances pour que j’obtienne cette rencontre. Mlle Guigal nous avait installés dans sa classe, en attendant M. Cristalieri. Lorsque celui est entré dans la classe, il était remonté. Il a commencé par nous dire “c’est à cause de parents comme vous que le monde se porte si mal et que les enfants ne savent plus ce qu’est l’autorité”. J’ai respiré un bon coup pour demeurer respectueux, mais il me fallait aussi être ferme. J’ai demandé au monsieur d’écouter ce que j’avais à dire. Pour répondre à son agressivité, je lui ai dit que chez nous, au Canada, le respect se gagne par l’attitude que nous démontrons envers autrui, pas parce qu’on a 80 ans. Cela a semblé le surprendre à tel point qu’il s’est assis et a écouté. Je lui ai donc raconté l’histoire de nos fils. La négligence. L’abandon. Les placements. L’adoption. Les difficultés rencontrées. Les suivis. À la fin, je lui ai dit qu’il n’avait pas le droit d’insulter une mère qui s’est tant donnée pour ses enfants, lui, un homme d’expérience, sans avoir pris le temps de s’informer. Il s’est levé et a accepté de présenter ses excuses sincères à ma femme et a même exprimé son respect pour la démarche que j’avais osé entreprendre en sa faveur. Céline aurait renoncé à cela. Mais les excuses de cet homme lui ont fait du bien. Et la détermination de son mari pour les obtenir fut une preuve de l’amour qu’il lui portait (elle le dira bien comme elle voudra).

Par la suite, nos enfants ont fréquenté une école publique qui avait mauvaise réputation. On s’en doute, tous les jeunes “bien” fréquentaient St-Bonnet, alors il ne restait que la plèbe pour les écoles publiques! Le Collège de St-Vallier-sur-Rhône fut naturellement un autre lieu d’épreuves. En moins de trois jours de la rentrée, nous étions convoqués par le directeur qui nous déclarait: “Dans toute ma carrière, je n’ai jamais vu un jeune se mettre autant en situation d’échec par rapport à ses professeurs, à ses pairs, à l’autorité, à tout quoi!” Nous nous attendions qu’il faudrait bien, un jour ou l’autre, venir expliquer l’originalité de nos enfants, mais si tôt! Les deux années et demie qu’ils ont passées à cet endroit nous ont donné maintes fois l’occasion de rencontrer le personnel d’enseignement et les professionnels de soutien. Heureusement, une adjointe à la direction avait pris nos enfants en affection et se portait souvent à leur défense, avec l’aide de M. Portal, un psychologue qui nous suivait. C’est sans doute la raison pour laquelle ils ont pu faire si longtemps et éviter de se retrouver dans une école pour troubles de comportement…

Durant ces quatre ans, nous avons repris là où nous avions laissé au Québec, en ce qui concerne le soutien psychologique. Nous avions d’abord fait plusieurs séances avec deux thérapeutes, cette fois-ci en famille, autour de l’approche systémique et son fameux “génogramme”. Nous n’étions pas satisfaits des résultats et le directeur du centre de ressources, M. Portal, avait décidé de nous offrir lui-même un soutien familial, une fois par mois. Cet homme avait un parti pris honnête pour nos enfants. Il a su nous amener progressivement à mieux les accepter tels qu’ils étaient et à “faire avec”, plutôt que de chercher à les changer, les “améliorer”. En parallèle à tout cela, Stéphan était suivi par un pédo-psychiatre de Lyon, un homme d’une grande expérience et d’une renommée internationale qui administrait une médication pour l’aider. Bref, ce oui à nos deux premiers enfants ne fut jamais de tout repos. Nos découragements étaient constamment portés dans la prière et nous avons toujours partagé ouvertement ce que nous vivions, ce qui permettait à d’autres de nous porter à leur façon.

Le milieu professionnel

En dehors des situations que j’avais à vivre au quotidien dans mon travail engagé au sein de L’Arche de la Vallée (voir Les lendemains qui déchantent), j’avais également des contacts avec des pairs. Je peux vous assurer qu’à ce niveau, la nouveauté qu’apporte un étranger nord-américain provoque instantanément une attitude de réceptivité étonnante. À chaque fois, tant à Paris, dans l’entreprise de services-conseils, qu’à Hauterives, au sein de la table des directeurs d’établissement ou encore parmi les directeurs de communautés de L’Arche de toute la France, l’ouverture à l’étranger “compétent” fut une réelle gratification.

Au sein de L’Arche, assez rapidement, j’ai pu intégrer quelques comités de travail qui me firent connaître. Je vins à quelques reprises au bureau chef de L’Arche en France, notamment sur des thématiques de communication, mais également d’évaluation. Lors de certaines rencontres nationales, j’ai pu occuper une place de choix dans les comptes-rendus des travaux accomplis. J’ai même été appelé à réaliser un “audit” d’une communauté qui avait des problèmes de gestion, tant des ressources humaines que financières. Bref, je bénéficiais d’une crédibilité qui reposait sur une réputation relativement superficielle, mais que j’ai consolidée par des implications et un travail d’équipe constructif.

Le milieu du handicap mental fut pour moi un autre lieu d’insertion très gratifiant. Un collègue, Charles, ancien de L’Arche de la Vallée, se chargea de me présenter aux autres confrères du métier. Il souhaitait élargir la collaboration entre les diverses institutions, dans un contexte où elles se regardaient davantage comme des concurrentes. Nous avions créé un groupe provisoire qui réalisa une étude sur les demandes de placements en attente dans tout le Département, ce que personne ne croyait possible, surtout les responsables de la direction départementale, la “DS26″. J’avais mis toute ma connaissance bureautique au service de ce travail collaboratif et cela avait été salué largement par la grande majorité des responsables d’établissements de la Drôme. À tel point que, lors d’une réunion de bilan de notre opération, il fut question d’une suite. Comme j’allais quitter, je ne pouvais pas vraiment m’engager avec eux, mais je proposai la mise sur pied d’un collectif permanent qui servirait de vis à vis des organismes de tutelle. Cette idée avait reçu un bel accueil et mon ami Charles fut l’artisan de sa mise en oeuvre. Je l’ai revu à quelques reprises depuis ce temps et chaque fois, il m’a rappelé ce temps où nous avons travaillé ensemble et comment cette collaboration mit la table pour la création d’un collectif qui faisait l’envie d’autres départements.

Lorsque nous avons choisi de quitter la France pour rentrer au pays, en 2003, je ne quittais pas seulement une communauté de vie qui était devenue une véritable famille pour nous. Je quittais aussi un environnement de travail passionnant que j’aimais profondément. Je quittais plusieurs collègues qui étaient devenus des amis. Ce fut un deuil important. J’en parlerai un plus lors d’un prochain récit.

À la lecture de ce qui précède, vous comprenez l’ambivalence de mes sentiments à l’effet d’avoir été étranger en France. D’une part, du point de vue familial, ce fut une galère sans pareil avec l’école, la mairie (oui, je ne vous raconte pas les frasques de mes jumeaux dans le village!), les différents services. D’autre part, dans le domaine professionnel, le crédit de confiance qui m’a été accordé m’a été grandement profitable en me permettant de donner le meilleur de moi-même. J’oserais dire que c’était plus facile qu’au Québec! En tout cas, lors de mon retour, j’ai plutôt eu le sentiment de devoir lutter avec une réputation du gars qui vient d’ailleurs, surtout à L’Arche au Québec, où ce qui vient d’ailleurs est assurément rejeté, car inadapté à la culture unique… Mais ça, c’est une autre histoire!